Portrait de Najah Albukaï
© Hamilton De Oliveira
Des larmes s’échappent. Quelque chose les retient de déferler complètement. Le souffle coupé, Najah Albukaï ne s’autorise pas à crier de joie. Ce dimanche 8 décembre 2024, quand sa femme le réveille au petit matin pour lui annoncer la chute de Bachar al-Assad en Syrie, il pense tout de suite aux prisonniers des geôles du régime sanguinaire.
Celles dont il a pu s’extirper il y a bientôt dix ans pour rejoindre le Liban, puis la France où il a obtenu l’asile politique avec sa compagne, Abir, et sa fille, Nadia. « J’avais peur que, dans sa fuite, le régime massacre les détenus », nous confie-t-il. Le soir-même, un soulagement immense l’envahit lorsqu’il apprend qu’un compagnon de détention, également artiste, a été libéré – après 43 années d’emprisonnement…
Avec lui, l’artiste syrien avait conclu un pacte. Après avoir survécu à l’horreur du Centre 227, « un abattoir pour humains » géré par les services du renseignement d’Assad, Najah est transféré en 2014 dans un autre lieu de détention, réservé aux prisonniers de droit commun. Il s’y procure papiers et stylos-bille.
Najah Albukaï, Couloir 227, 2019
Gravure à l’eau-forte • 39x29 cm • © Najah Albukaï
« Quand je grave un dessin, c’est une sorte de réincarnation, une manière de rendre hommage aux prisonniers qui ont disparu. »
Ce professeur à l’École des beaux-arts de Damas, arrêté plusieurs fois depuis 2011 pour sa participation aux manifestations populaires contre le régime d’Assad, fait ce qu’il a de mieux à faire : dessiner ses codétenus. C’est le seul moyen de s’évader de ce lieu où s’entassent les corps. Il en fait même un gagne-pain – inspiré par son ami lui aussi dessinateur de ces geôles, qui échangeait déjà un peu d’argent contre un portrait. Tous les deux s’accordent pour fixer les mêmes prix. Le pacte est scellé.
Najah Albukaï, Festin, 2021
Brou de noix, gouache et encre de Chine sur papier • 41 × 30 cm • © Najah Albukaï
Situé à la Ruche, mythique cité d’artistes du 15e arrondissement de Paris, son très sobre atelier aux murs blancs contraste avec le trait sombre et nerveux de ses dessins. Il les entasse par dizaines. Encre de Chine, brou de noix, gouache, fusain, sanguine, stylo… L’artiste de 54 ans s’est emparé d’une multitude de techniques pour faire de son calvaire une œuvre. Depuis sa libération, obtenue grâce aux efforts colossaux de sa femme qui y a consacré toute son énergie pendant des années, c’est là sa seule boussole : témoigner par son art.
Les scènes de sa détention reviennent en boucle. « En 2015, c’était comme si j’avais une imprimante dans la tête. Il suffisait d’appuyer sur un bouton et les images sortaient sans arrêt », décrit Najah Albukaï avec précision. Des corps décharnés, des corps torturés, des corps empilés. Ses œuvres débordent de cette chair malmenée, réduite à un presque rien qui laisse tout deviner du squelette des hommes qui ne quittent pas sa mémoire. Elles laissent entrevoir un état limite de l’humanité. Najah Albukaï retranscrit en images ce qu’il a observé, mais aussi ce qu’il a vécu et qu’il ne pourra jamais oublier. La torture, la faim, le froid et le transport de cadavres – tâche à laquelle il avait été affecté au Centre 227.
Imprimés au plus profond de son être, ces souvenirs se racontent aussi en gravures, à l’eau-forte et à l’aquatinte. Les plaques, les bains d’acide, le métal creusé : il aime ce processus fastidieux et exigeant. « Quand je grave un dessin, c’est une sorte de réincarnation, une manière de rendre hommage aux prisonniers qui ont disparu. »
Najah Albukaï, Sans titre, 2022
Gravure à l’eau-forte et aquatique • 100 × 73 cm • © Najah Albukaï
Diplômé en 1992 des Beaux-Arts de Damas, où il reçoit une formation très classique (« bloquée au XIXe siècle »), il découvre petit à petit de nouvelles références, au-delà des Van Gogh, Monet et Picasso érigés en mythes absolus dans son pays. Le jeune Najah arrive ainsi aux Beaux-Arts de Rouen et trouve dans les ateliers de gravure et de lithographie un refuge inattendu. C’est à cette même période que se révèle progressivement son identité artistique.
Dans les années 1990, de son trait noir incisif, il commence à dessiner des animaux, et surtout des insectes, qu’il enveloppe de couleurs vives – rouge, bleu, violet. Le dessinateur et graveur s’est toujours intéressé aux « êtres fragiles ». Il les trouve dans les œuvres d’Egon Schiele et de Gustav Klimt. Ou encore dans ce magazine allemand sur lequel il était tombé par hasard dans sa jeunesse : les images des camps de concentration le frappent immédiatement.
Depuis sa plus tendre enfance, le dessin s’est imposé comme une échappatoire. Une arme puissante pour séduire les autres, et contrer certaines railleries sur son physique, que certains jugent disgracieux. Encouragé par toute sa famille, il cultive cette force, qui lui permettra d’extérioriser plusieurs traumatismes : « avoir été circoncis à l’âge de onze ans, violé à onze-douze ans et avoir découvert comme ça l’homme prédateur », livre-t-il d’une traite. Adolescent, il assiste également au déclin puis à l’agonie de son père, souffrant d’une maladie qui attaquait son cœur et déformait son ventre. « Le corps de mon père, je l’ai revu en prison », se remémore Najah.
Najah Albukaï, Sans titre, 2024
© Najah Albukaï
L’artiste aux yeux rieurs fouille dans son tas de dessins et croquis en tous genres. Il cherche la tête d’Hafez al-Assad (le père de Bachar) – une de ses dernières obsessions ! Ex æquo avec les poissons, qui prennent possession, ici et là, du corps des prisonniers. De cette manière, il renoue avec ses œuvres de jeunesse et son bestiaire coloré, sans quitter tout à fait l’univers carcéral. « La plupart des exilés ont un rapport avec le poisson. Parce que le poisson, c’est la mémoire », explique Najah Albukaï qui craint de tomber dans l’oubli ; qu’on ne retienne de lui que son témoignage, uniquement grâce aux soubresauts de l’actualité syrienne. En France, ses dessins sont révélés au plus grand nombre en 2018 par Libération, qui les met à sa une.
Héritière de Francisco de Goya, d’Otto Dix ou encore de Zoran Mušič, son œuvre est pourtant bien « extra-ordinaire », selon les mots de Denis Lafay. Auteur de la monographie Najah Albukaï, Graver la mémoire (éditions El Viso, 2022), il est l’un de ses plus fervents défenseurs et admirateurs. « Denis Lafay, c’était l’ouverture du ciel pour moi ! », s’exclame Najah. Lorsqu’il tombe sur ces dessins, à l’occasion d’une exposition à la galerie Fait & Cause en 2021, le journaliste et essayiste est ébranlé.
Lafay est convaincu que l’œuvre de Najah « n’est pas circonscrite au seul despotisme du régime de Bachar al-Assad », que « ses dessins et gravures ‘écrivent’ – car son art est bien celui de l’écriture (…) le peuple arménien, le peuple juif, le peuple tzigane, le peuple tutsi, le peuple cambodgien, le peuple bosniaque, assassinés et décimés. » Une œuvre « à jamais gravée dans la mémoire de notre humanité », selon l’historienne de l’art Laurence Bertrand Dorléac, qui signe la préface de cet ouvrage essentiel, lauréat du prix Transfuge du meilleur livre d’art 2025.
Najah Albukaï, Damas 227-Palmyre, 2021
Gravure à l’eau-forte • 50 x 60 cm • © Najah Albukaï
Malgré ces précieux soutiens, Najah Albukaï n’a toujours pas de galeriste. Ni vu de psychanalyste, s’amuse-t-il à relever ! Le lumineux quinquagénaire garde en tête les mots de Boris Cyrulnik sur la résilience. Pour l’instant, cela lui suffit. Pour ce qui est de son travail d’artiste, une aide ne serait pas de trop. S’occuper de sa communication ou de sa comptabilité, ce n’est pas vraiment son fort. Mais c’est un luxe qu’il ne peut pas se payer. Vivre de son art nécessite de déployer une énergie et des ressources qu’il peine à trouver tous les jours. Il faut déjà tenter de vivre tout court.
Sa femme et sa fille sont ses piliers. Grâce à elles, il trouve de la force. Pour être à la hauteur d’Abir qui se lève très tôt tous les matins pour aller travailler. Pour être au côté de Nadia qui s’est lancée dans des études d’art. Son père nous confie que la jeune femme semble développer un goût prononcé pour la gravure. Le sourire aux lèvres, il se dirige vers le fond de son atelier. D’une main, il soulève un drap et révèle une presse qui permet de réaliser ses propres gravures – achetée récemment pour lui, mais surtout pour elle.
Najah Albukaï. Graver la mémoire
De Denis Lafay
Préface de Laurence Bertrand Dorléac et entretien avec Boris Cyrulnik
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