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CENTRE POMPIDOU-METZ

Un jeu de massacre jubilatoire orchestré par Elmgreen & Dragset à Metz

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Avec « Bonne chance », leur première exposition personnelle muséale en France, les deux Scandinaves plongent le visiteur dans des installations théâtrales où il se voit autant malmené que les créatures qu’il y côtoie. Un jeu sans règles mais pas sans humour dans lequel excelle le duo. À expérimenter à Metz.
Elmgreen & Dragset, All Dressed Up [personnage] & Direction [porte et bureau]
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Elmgreen & Dragset, All Dressed Up [personnage] & Direction [porte et bureau], 2022 et 2023

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figure en silicone et déguisement ; bois, poignées, serrures et charnières en métal • 37 x 207 x 25 cm ; 209,5 x 130,5 cm • Courtesy By art matters, Hangzhou / Courtesy Elmgreen & Dragset / Pace Gallery, New York- Londres-Hong Kong / © Photo Andrea Rossetti et Héctor Chico

Au Centre Pompidou-Metz, l’exposition du duo Elmgreen & Dragset, comique et grinçante, angoissante et déroutante, est peuplée de personnages hyperréalistes qui tous sont représentés dans des positions des plus bancales et dans des situations où les moyens de s’en sortir sont infimes. « Bonne chance », le titre, sonne ainsi ironiquement, parce que de la chance, ici, personne n’en a trop. Même pas le spectateur que les artistes poussent dans une expo en forme de labyrinthe, sous l’œil indiscret de caméras de surveillance dont les images sont diffusées, vers la fin du parcours, dans ce qui ressemble à une salle de contrôle.

Le visiteur, c’est clair, est l’un des protagonistes du show. Il est exposé aux regards des autres. C’est l’un des credo de l’art d’Elmgreen & Dragset qui joue à fond sur un effet miroir. La précarité de la condition de leurs personnages renvoie le spectateur à la sienne et aux aspects les plus sordides de la société contemporaine.

Elmgreen & Dragset, Garden of Eden
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Elmgreen & Dragset, Garden of Eden, 2022

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Bois, aluminium, tissu, objets divers • dimensions variables • Coll. Fondazione Prada, Milan • Courtesy Pace Gallery, New York- Londres-Hong Kong / © Photo Andrea Rossetti et Héctor Chico

Si les œuvres du duo se teintent d’humour, noir parfois, elles expriment aussi une amère désillusion sur la vie dans la société capitaliste et le monde de l’art. Autant dire que l’exposition ne manque pas de piquant, d’autant plus que les œuvres sont simples et nettes, jamais très compliquées à comprendre. Leur travail se veut efficace comme une punchline plastique. Il veut faire mouche, sans fioritures, sans concepts amphigouriques, en réduisant l’œuvre à des saynètes frappantes, caustiques, pathétiques et toujours un peu saugrenues.

Elmgreen écrivait de la poésie, Dragset faisait du théâtre

Ainsi, à Metz, en lever de rideau, ce sont les coulisses du spectacle qui sont exposées, l’envers du décor et les petites mains, en lieu et place des artistes occupant le haut de l’affiche. Dans un break Mercedes blanc chargé de tableaux encore emballés, deux jeunes gens (en résine), des monteurs, tout habillés, sont couchés et tentent de dormir, en vain pour l’un des deux qui vous fixe de ses grands yeux las. « C’est le sort réservé aux assistants d’artistes, à Bâle, au moment de la foire, explique Elmgreen, parce qu’ils se font toujours refouler des vernissages et que les hôtels sont trop chers. » Une vie d’« outsiders », ainsi que se nomme la pièce, que les deux artistes ont connue.

Elmgreen & Dragset, The Outsiders [détail]
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Elmgreen & Dragset, The Outsiders [détail], 2020

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Mercedes W123, figures en silicone, vêtements, œuvres d’art emballées, objets divers • 140 × 455 × 194 cm • Courtesy Collection D. Holder / Photo Sebastien Pellion di Persano

Quand ils se rencontrent à Copenhague, au milieu des années 1990, l’un, Michael Elmgreen (né au Danemark en 1961), écrit de la poésie ; l’autre, Ingar Dragset, Norvégien de huit ans son cadet, entame une carrière de comédien dans un répertoire théâtral expérimental. Tous les deux ont dû admettre qu’être d’avant-garde ne leur offrirait, là, en Scandinavie, guère de chances de s’en sortir. Ils partent alors à Berlin, capitale aux ateliers bon marché et aux opportunités artistiques inespérées, même pour des autodidactes de leur acabit.

« C’est un travail qui souligne les modes de l’individualisme contemporain où le chacun chez soi prime. »

De fil en aiguille, ils y croisent des gens plus réceptifs à leur esprit facétieux, dont l’inévitable Hans Ulrich Obrist, qui sitôt après les avoir rencontrés les invite à son exposition « Nuit blanche », panorama de la création scandinave, au musée d’Art moderne de Paris, en 1998. Dès lors, portés par un contexte où les galeries d’art contemporain (ils sont représentés par Pace à New York, Perrotin à Paris et Massimo de Carlo à Milan) comme les institutions publiques osent produire des installations à plus ou moins grande échelle, les Elmgreen & Dragset imposent leur patte : des propositions qui jouent du lieu d’exposition et mettent le spectateur face à des environnements pleins d’amorces narratives.

Elmgreen & Dragset, The One and the Many
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Elmgreen & Dragset, The One and the Many, 2010

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technique mixte • 1020 × 921 × 821 cm • Courtesy Elmgreen & Dragset / Collection D. Holder / Pace Gallery, New York- Londres-Hong Kong / Photo Andrea Rossetti et Héctor Chico

Près de trente ans après leurs débuts, ils avouent tirer les mêmes ficelles, même si, ils le reconnaissent, l’époque a changé – les installations cèdent la place à des œuvres aux formats plus calibrés, dont la peinture, désormais omnipotente. Mais ils ne craignent pas de bâtir, à Metz, dans le vaste forum vitré, une sculpture haute comme un immeuble (The One and the Many). Réplique du HLM qu’ils avaient chaque jour sous les yeux, en face de leur ancien atelier à Berlin, la bâtisse, rideaux fermés, portes vitrées closes, reste impénétrable. Seul un des habitants passe le nez à travers les stores de son appartement, fixant, méfiant, le spectateur. « Cela nous amuse de prendre le contrepied de ce vaste hall du Centre Pompidou, espace intérieur ouvert sur l’extérieur, en y implantant une pièce d’extérieur où l’intérieur demeure clos, expliquent les artistes. Par ailleurs, c’est un travail qui souligne les modes de l’individualisme contemporain où le chacun chez soi prime. »

Entre désir et frustration, un humour hyperréaliste et grinçant

Alors les artistes ferment tout à double tour : le (faux) guichet de l’expo d’abord, dont le store reste paresseusement baissé (Back in Five), puis les portes des (fausses) toilettes pour dames. Une autre refuse de s’ouvrir, alors qu’un livreur dont l’image apparaît sur l’interphone vidéo y sonne pour remettre un bouquet de fleurs. Après avoir pris son ticket et son numéro dans la file d’attente, on fait encore chou blanc devant la porte d’un quelconque service administratif (Until it’s your turn…). Notre tour ne viendra jamais : tous les tickets portent le même numéro, 0000.

Elmgreen & Dragset, À gauche, “What’sLeft?” (2021). À droite, “The Wait” et “Rite of Passage” (2014)
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Elmgreen & Dragset, À gauche, “What’sLeft?” (2021). À droite, “The Wait” et “Rite of Passage” (2014)

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figure en silicone, vêtements, câble de traction et balancier • dimensions variables ; 110 x 60 x 50 cm et 340 x 500 x 160 cm • Courtesy Elmgreen & Dragset / Collection particlulière, Suisse & Pace Gallery, New York-Londres- Hong Kong / Pace Gallery, New York-Londres-Hong Kong / © Photo Andrea Rossetti et Héctor Chico

Elmgreen & Dragset attisent désir et frustration qu’incarne, solitaire, assis au bord du vide, ce mannequin d’un adolescent, capuche sur le crâne, mélancolique, qui, songe-t-on, pourrait aussi bien être prêt à sauter (The Wait). Ils mettent en scène des situations kafkaïennes où les individus (le spectateur comme leurs personnages) sont en butte à l’impossibilité d’avoir la main, de franchir les limites, de circuler de manière fluide à travers les portes, les mondes, et de nouer contact avec les autres. À défaut, que leur (nous) reste-t-il ? Pas grand-chose, sinon faire face au vide. Celui au-dessus duquel est suspendu ce funambule, tombé du fil auquel il se retient d’une main, l’autre portant son balancier, devenu inutile. « Que reste-t-il ? », interroge sans illusion l’inscription dont son tee-shirt est barré. Plus l’espoir en tout cas, ni même la possibilité d’avoir de la chance.

Elmgreen & Dragset, Wheel of Fortune
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Elmgreen & Dragset, Wheel of Fortune, 2023

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inox, aluminium, moteur, ampoules • diam. 180 × 20 cm • Courtesy Massimo de Carlo, Milan-Londres / Photo Elmar Vestner.

Si une roue de la fortune tourne bel et bien dans l’exposition, elle ne comporte plus aucun numéro. Aucune chance, donc, que l’assistance, figurée par des pupitres vides désignant en fait la place du spectateur, promis lui aussi à la déveine, ne gagne ni ne perde. Sinon, encore une fois, toute illusion. Toute illusion ? Non. Car cette roue de la fortune à la surface miroitante, illuminée d’ampoules, devient un pur dispositif optique, hypnotique même. Qui continue à tendre aux spectateurs un miroir aux alouettes. Mais sans lui cacher que tout n’est qu’un jeu de dupes, organisé par le cynisme de l’économie capitaliste où l’argent, l’idéal de la réussite professionnelle et de la performance au bureau règnent en maître des cœurs et des esprits, jusqu’à l’absurde. Une scientifique s’obstine aveuglément à travailler à sa paillasse, obnubilée par son microscope, indifférente au gâteau, aux cadeaux, aux cotillons posés à ses côtés : c’est son anniversaire, tout le monde y a pensé sauf elle, qui, bourreau de travail, sacrifie sa vie à son devoir professionnel.

Des personnages suspendus entre douceur et cruauté

Jouxtant cette installation (pas la meilleure, car très chargée, quand cet art vise plus juste en restant minimaliste), une autre glace le sang. Un nourrisson est couché dans son couffin sous un distributeur bancaire (Modern Moses). L’argent devient la mère de son destin, et ses parents, probablement sans le sou, s’en remettent à cet hypothétique salut, sordide. L’exposition est ainsi plus noire et plus caustique qu’on aurait pu l’imaginer.

Elmgreen & Dragset, Modern Moses
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Elmgreen & Dragset, Modern Moses, 2006

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dimensions variables • Courtesy Elmgreen & Dragset et Massimo de Carlo, Milan-Londres / © Photo Stephen White

Elmgreen & Dragset manient la douceur et la férocité, dans une œuvre finalement très théâtrale : il y a bien une scène (le musée), des protagonistes, des accessoires et un public, qui en outre fait partie du jeu, sans oublier une intrigue. Ne manque que le dénouement. Les saynètes, les personnages se tiennent suspendus sur une sorte d’arête narrative, et rien ne viendra les faire pencher d’un côté ou de l’autre. C’est le privilège (et la malédiction) propre à ces installations. Elles figent le temps et l’action pour s’en tenir à une situation dont personne dès lors ne peut s’extraire, mais où chacun est libre de prévoir une issue plus radieuse.

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Exposition Elmgreen & Dragset. Bonne Chance

Du 10 juin 2023 au 1 avril 2024

www.centrepompidou-metz.fr

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