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TENDANCE

L’appel des cabanes

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Plus qu’une habitation miniature, la cabane est un cocon, intime et protecteur autant qu’ouvert sur l’extérieur. Un « espace psychique » de tous les possibles, auquel artistes et architectes ne pouvaient pas résister. Panorama.
Pedro Marzorati, Wind, des habitats volés par le vent
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Pedro Marzorati, Wind, des habitats volés par le vent, 2015

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À 4 m de hauteur, avec leurs toitures qui pointent vers le sol ou presque, ces cabanes de 2 × 2 m semblent en équilibre instable. Comme les habitations détruites, envolées pendant un ouragan, elles sont prêtes à tomber. Celles-ci ont pris place dans le Parcours des fées de la vallée de Crévoux, mais Pedro Marzorati en a aussi installé plusieurs au Parc de la Villette en 2018, lors de la Nuit blanche.

C’est la demeure première. Le refuge de l’enfance et la nostalgie de l’adulte qui garde en mémoire sa « maison de vent […] qu’un souffle effaçait », selon le poète Louis Guillaume. L’utopie des écolos ou des zadistes, préoccupés de décroissance, de sobriété et d’harmonie avec la nature. Le lieu de tous les possibles des artistes et la nouvelle obsession des architectes en quête de structures de villégiature et de constructions minimalistes. La cabane ensemence les rêves de notre époque.

Un lieu d’invention permanente qui ralentit le temps

Dans les années 1960, le roman Les Choses de Georges Perec était le grand bréviaire – tentative d’épuisement de la société de consommation et du confort moderne. Soixante ans plus tard, Walden ou la vie dans les bois d’Henry David Thoreau est la nouvelle bible. L’ouvrage a beau avoir été écrit en 1854, le désir d’« une maison dont l’intérieur est aussi ouvert et visible qu’un nid d’oiseau » est dans toutes les têtes. L’étang de Walden et les bois du Massachusetts où le philosophe et poète américain s’est retiré deux ans durant pour vivre au rythme des cycles de la nature constituent le nouvel arpent de notre imaginaire. 

« Plus qu’un espace physique, la cabane est un espace psychique, le lieu d’une invention permanente et du rêve qui abolit le temps social. »

Sa cabane, bâtie de ses propres mains, fait même l’objet d’un culte. Détruite depuis longtemps, elle a été rebâtie à l’identique. José Bové a posé devant la porte de cette précieuse réplique, une pipe à la main. Le philosophe Gilles Tiberghien s’est baigné à Walden Pond et a vécu quelque temps dans une petite maison de bois du Vermont, similaire à celle de Thoreau. Dans De la nécessité des cabanes et Notes sur la nature, la cabane et quelques autres choses, publié récemment, il explique à quel point la cabane n’est pas seulement un abri de fortune, mais la rampe de lancement de nos idéaux et nos chimères. « Plus qu’un espace physique, confie-t-il, la cabane est un espace psychique, le lieu d’une invention permanente et du rêve qui abolit le temps social. »

Daniel Buren, La Cabane éclatée aux plexiglas colorés et transparents
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Daniel Buren, La Cabane éclatée aux plexiglas colorés et transparents, 2007

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Daniel Buren a réalisé depuis les années 1980 un grand nombre de Cabanes éclatées, toutes différentes. Œuvres à la fois fixes et mutables, elles instaurent une autre façon de penser et de saisir l’espace, brouillant les frontières entre l’intérieur et l’extérieur, créant ici des effets de kaléidoscope et de trompe-l’œil.

Les cabanes fleurissent partout où croissent l’esprit de rébellion, les conflits ou le dénuement. Tandis que les zadistes érigent des campements anti-système afin d’« imaginer des façons de vivre dans un monde abîmé » – pour reprendre les mots de Marielle Macé dans son livre Nos cabanes –, tandis que les migrants érigent des huttes faites de bric et de broc en bordure des périphériques, les cabanes figurent pour nombre d’artistes l’emblème de la bifurcation, du buissonnier, de la dissidence. En 1996 déjà, Antonio Gallego, du groupe Banlieue-Banlieue (précurseur de l’art urbain), colle sur les murs des villes des affiches tirées en sérigraphie représentant des cabanes dans les arbres, suggérant avec son accrochage sauvage une approche moins fonctionnelle et codifiée de l’habitat.

Tadashi Kawamata, Tree Huts in Montpellier
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Tadashi Kawamata, Tree Huts in Montpellier, 2022

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Tels des nids d’hirondelles lovés sous les chapiteaux de la fondation GGL à Montpellier, ces fragiles architectures sont construites avec du bois de récupération.

 Depuis près de quinze ans, Tadashi Kawamata frappe les esprits en arrimant de frêles cabanes de bois à de solides institutions comme le Centre Pompidou, la Maison des cultures du monde à Berlin, le Palazzo Strozzi à Florence… L’an dernier, c’était sur la façade du Palazzo di Brera, à Milan, et dans la cour intérieure de l’Hôtel Richer de Belleval, siège de la fondation GGL, à Montpellier. « J’essaie de créer un contraste entre la structure et ma cabane », explique-t-il, jouant comme Antonio Gallego de la tension entre le résistant et le fragile, le pérenne et l’éphémère, le planifié et l’aléatoire. À ceux qui voient dans ses constructions la trace d’un geste à la fois architectural et sculptural, il répond que ses cabanes tiennent d’une « sorte d’action graffiti dans l’espace public » et que son travail « relève du street art : quelque chose de transgressif sur le plan social et aussi environnemental ». 

L’architecte Sébastien Rinckel, qui a mené un atelier avec lui il y a quelques années, s’inscrit dans sa lignée lorsqu’il invente des modes d’occupation parasites en posant un module translucide sur un toit parisien (Post’it, 2005) ou une cabine de bois sur la façade du CAPC à Bordeaux (Alcôve, 2006). « J’ai greffé cette microarchitecture constituée d’arceaux de bois sur la façade, à la place d’une fenêtre. On pouvait s’y reposer à partir de l’intérieur, sans se rendre compte qu’on était au-dessus du vide. Aujourd’hui, je m’intéresse aux cabanes de chantier et aux échafaudages. Ce sont des architectures à vivre qui pourraient accueillir un autre type d’habitat pendant quelques jours, quelques semaines, au-delà du temps du chantier. »

En lévitation à 17 mètres du sol

La transgression peut aussi s’opérer sur un mode plus humoristique ou léger, avec les propositions de plasticiens comme Stéphane Thidet ou Fabrice Hyber. Le premier, qui s’était illustré en 2007 avec une fausse cabane « refuge » où il pleuvait à verse, non pas à l’extérieur mais à l’intérieur, active cette année un autre projet bientôt exposé à la Cité internationale de la langue française, à Villers-Cotterêts. Cette fois-ci, la cabane lévitera à 17 m du sol, perchée au dessus d’une canopée figurée par un arbre unique, reliée au sol par un escalier d’une centaine de marches permettant à celle ou celui qui grimpe tout là-haut d’adopter le point de vue des oiseaux. 

Stéphane Thidet, Sans titre (Le Refuge)
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Stéphane Thidet, Sans titre (Le Refuge), 2007

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Aménagé comme les cabanes que les randonneurs trouvent sur leur chemin dans les montagnes, le Refuge échappe cependant à la règle puisqu’il y pleut non pas au dehors, mais à l’intérieur. La cabane, dès lors, n’est plus un abri mais le théâtre d’une fiction.
Le refuge est à trouver à l’extérieur, et peut-être en nous-mêmes.

Fabrice Hyber, de son côté, avait fait sourire en 2012, au Palais de Tokyo, avec ses cabanes de pluie (lui aussi), de vent, d’orage, de lumière, de carton. Aujourd’hui, dans sa Vallée, en Vendée, où il a replanté des milliers d’arbres et où le paysage est devenu œuvre, il nourrit le projet de réunir dans une vaste grange les cabanes qu’il a imaginées depuis des années. « Je suis en train de les reconstruire toutes pour créer un village. » Dans ses toiles exposées récemment à la fondation Cartier, les cabanes surgissent aussi au détour du pinceau : certaines ramifiées aux troncs d’arbres qui leur servent de fondations, d’autres nées de l’épanouissement des branches. « Enfant, j’en avais une dans un figuier, et ma joie était de cueillir les figues sur les branches depuis ma cabane. »

« Les cabanes n’ont pas de seuil, pas de limite entre l’intérieur et l’extérieur. Elles ne nous abritent que pour mieux nous exposer au monde »

Tout est dit du statut singulier et hybride de cet espace, comme aime à le rappeler Gilles Tiberghien : « Les cabanes n’ont pas de seuil, pas de limite entre l’intérieur et l’extérieur. Elles ne nous abritent que pour mieux nous exposer au monde, à la nature qui nous entoure, mais aussi à notre nature. » Contrairement à l’étymologie latine selon laquelle la « capanna » serait une « petite maison » et la matrice de toute architecture – si l’on en croit Vitruve dans son traité De architectura, rédigé au Ier siècle avant notre ère –, la cabane est pour lui « tout le contraire de la maison. C’est une architecture légère, sans fondations, un abri, certes, mais construit à partir de matériaux trouvés qui vont en déterminer la forme. » 

Atelier Van Lieshout, L’Absence
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Atelier Van Lieshout, L’Absence, 2009

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L’Atelier Van Lieshout a acquis sa réputation avec ses unités architecturales inspirées par le corps humain et les organes vitaux. Cabane-sculpture en fibre de verre, l’Absence a été installée sur le parvis de l’École nationale supérieure d’architecture de Nantes, en bord de Loire. C’est un lieu de vie et de discussion.

Dès lors, quand nombre d’expositions ou de festivals sur le thème des cabanes incluent les igloos de Mario Merz, les tentes de Lucy et Jorge Horta, les cellules d’Absalon ou les mobile home de l’Atelier Van Lieshout, il proteste et recadre : « Les yourtes et les tentes sont conformes à des plans, des notices de montage, elles relèvent de constructions standard et démontables. On peut les remonter à l’identique, ce qui n’est pas le cas des cabanes car, même si elles peuvent se ressembler, chacune est unique. Les igloos, les bories, les refuges de montagne, les cases demeurent des habitats vernaculaires dont les formes varient mais qui obéissent à des modes de construction traditionnelle. Les cabanes ne sont régies par aucun schéma préétabli et figé : elles restent, comme les délégués révolutionnaires, « élues et révocables à tout moment » et n’ont pas vocation à perdurer. Elles sont le fruit d’une invention permanente, elles accompagnent et entraînent en même temps de nouvelles formes de vie. »

« Une illusion de sécurité »

Cette invention constante, fruit du hasard et de la nécessité, se ressent particulièrement dans les photographies de la série Frantic (2016–2017) de Joanna Piotrowska, exposées tout récemment au BAL, à Paris. Les images montrent des enfants ou des adultes s’isolant dans des abris de fortune improvisés au sein même du salon ou de la chambre et réalisés à partir de couvertures, cartons, coussins, chaises… Dès lors, la cabane n’induit pas seulement un rapport à l’extérieur ou à l’intime, à la cachette ou à l’exposition, mais bel et bien un rapport au corps qui se plie et se déplie autrement dans ces refuges qui épousent la forme des rêves et des peurs archaïques. « La cabane est quelque chose comme une carapace, déclare Gilles Tiberghien. C’est aussi un corps vulnérable que les tempêtes peuvent emporter : une illusion de sécurité mais assumée comme telle. Un jeu entre soi et soi, une manière d’être dedans en étant dehors, de se cacher en s’exposant comme un enfant sous une couverture. »

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Festival des cabanes de la Villa Médicis

Du 24 mai 2023 au 1 octobre 2023

www.villamedici.it

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8e Festival des cabanes d'Annecy

Du 1 juillet 2023 au 15 novembre 2023

www.lefestivaldescabanes.com

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