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Mise en scène Adel Abdessemed, L’opéra “Saint François d’Assise” d’Olivier Messiaen au Grand Théâtre de Genève, 2024
Photo Carole Parodi
Il a d’abord dit non. Puis réfléchi. Fait un dessin. Finalement, Adel Abdessemed (né en 1971) a accepté la proposition d’Aviel Cahn, directeur du Grand Théâtre de Genève. Déjà à l’origine de différents dialogues entre compositeurs et artistes contemporains – tels que Marina Abramović ou Prune Nourry –, c’est ce dernier qui a eu l’idée de confier la mise en scène du très ambitieux opéra Saint François d’Assise (1983) à Abdessemed, plasticien tout-terrain, auteur de la célèbre sculpture en bronze du coup donné par Zidane à Materazzi en 2006 (Coup de tête, 2012) comme d’une performance où il s’immole en pleine rue pour réagir à la violence du monde (Je suis innocent, 2012).
Reconnu internationalement, exposé au Centre Pompidou, au San Francisco Art Institute ou au musée des Beaux-Arts de Montréal, l’artiste n’en a pas moins provoqué plus d’un scandale, volontiers mal compris. Par exemple avec sa vidéo bien connue de poulets en train de prendre feu (Printemps, 2013), retirée du musée d’Art contemporain de Lyon sous la pression d’associations de défense des animaux, qui n’ont pas su voir qu’Abdessemed, en réalité, dénonçait la même sauvagerie qu’elles.
Adel Abdessemed, Description d’un combat, 2020
Tirage • 175 × 117 cm • © Adel Abdessemed, ADAGP, Paris 2024
Doux, profondément laïc, né en Algérie mais exilé à Paris depuis sa vingtaine, l’artiste, que nous rencontrons quelques heures avant le premier lever de rideau, se souvient : « Aviel ne voulait pas confier la direction à un artiste de culture catholique. » Sans doute pour éviter une lecture trop littérale de cet opéra très religieux. « On est face à l’œuvre d’un compositeur qui écrit à la fin de sa vie, sur des thèmes qui ont une importance extraordinaire pour lui, analyse le directeur musical Jonathan Nott dans le livret du spectacle. Si vous ne croyez absolument pas en Dieu comme lui, il peut paraître difficile d’adhérer à l’œuvre. »
Pas la plus courte ni la moins exigeante par ailleurs, avec ses 4h30 de musique, ses dix-huit kilos de partitions, son très large chœur et son vaste orchestre… « Difficile à jouer, difficile à chanter, difficile à mémoriser », poursuit-il, elle est très peu programmée. Fait particulier : elle a imposé au théâtre d’installer les musiciens et les choristes sur scène, et non dans la fosse.
Adel Abdessemed, Décor (détail), 2011–2012
4 éléments en lames de rasoir • 210 × 174 × 41 cm • Coll. François Pinault Foundation • © Adel Abdessemed, ADAGP, Paris 2024
Pour remonter aux sources de la mise en scène d’Abdessemed, on pourra aller regarder son premier dessin, monumental, à deux pas du GTG, entre les murs de la galerie Wilde. Sur l’étendue du papier blanc, deux petites silhouettes avancent dans une immensité nue, vertigineuse (J’ai peur, 2017). Particulièrement émouvant, ce dessin dit un peu des premiers pas d’un artiste dans l’œuvre d’un autre ; aussi, la fascination du plasticien pour la première phrase de l’opéra, « J’ai peur sur la route », qui devient ensuite refrain lancinant. La partition comme ce dessin racontent ainsi le destin d’un homme ; pas d’un saint, pas encore, mais d’une âme singulière, spirituelle, qui avance avec foi dans le monde, touchée par le chant des oiseaux tout en étant tourmentée par son dégoût pour les lépreux, et heureuse quand, enfin, elle parvient à en embrasser un.
Mise en scène Adel Abdessemed, L’opéra « Saint François d’Assise » d’Olivier Messiaen au Grand Théâtre de Genève, 2024
Photo Carole Parodi
« Parce que je suis un artiste, je suis particulièrement imprégné visuellement des images de l’histoire de l’art chrétien. »
Adel Abdessemed
Pour aborder cet opéra en trois actes et huit tableaux, Adel Abdessemed a voulu éviter toute forme de « représentation » ou d’« illustration ». Il a puisé dans un répertoire d’images parfois autobiographiques (une vidéo du hammam de la mosquée de Paris, comme un souvenir d’enfance, lieu de « l’innocence de la chair »), parfois d’œuvres plus anciennes.
On reconnaîtra par exemple le rouge sang de Forbidden Colours (2018), ses dessins du Christ sur sa croix (Histoire de l’art, 2011–2013), sa vidéo d’une ampoule écrasée du pied (Nuance, 2014). « Parce que je suis un artiste, je suis particulièrement imprégné visuellement des images de l’histoire de l’art chrétien », complète-t-il ; c’est pourquoi il convoque aussi les œuvres d’autres artistes, comme le portrait de François d’Assise par Cimabue.
Mise en scène Adel Abdessemed, L’opéra « Saint François d’Assise » d’Olivier Messiaen au Grand Théâtre de Genève, 2024
Photo Carole Parodi
Si l’acte III va de pair avec l’apparition d’une chapelle sur scène, presque à taille réelle et comme ensanglantée avec ses parois tachées de rouge, les décors d’Abdessemed n’en sont pas vraiment. Chaque minute de l’opéra est un « tableau », musical comme l’a conçu Messiaen, oui, mais aussi pictural. Des œuvres à part entière, où la lumière caravagesque façonne les corps, les peint presque sur l’espace de la scène. « Je ne veux pas créer des ambiances mais des images, qui accompagnent la musique et ne l’enveloppent pas. » Il en va de même pour les costumes, impressionnantes sculptures portées à même la peau par les chanteurs – pour les frères religieux, des agglomérats amples de tissus, de sacs Tati et d’accessoires électroniques (« je me suis inspiré, nous confie-t-il, des Clochards célestes de Jack Kerouac »), et pour le lépreux de sacs poubelles. « Si vous sortez de chez moi, près de la gare de l’Est, vous trouvez des costumes semblables. »
Mais s’il invite le réel et sa violence à débouler sans douceur dans l’opéra de Messiaen, s’il surcharge parfois la scène de ses visions, comme cet énorme pigeon blanc ensanglanté posé sur un tas de pommes et d’œufs (lequel rappelle sa sculpture Die Taubenpost (2021) – deux pigeons géants attachés à des explosifs –, et répond à la passion de Messiaen pour l’ornithologie comme à l’épisode de saint François observant, prêchant et bénissant des oiseaux), Abdessemed tout à coup s’efface durant le huitième et ultime tableau de l’opéra.
Mise en scène Adel Abdessemed, L’opéra « Saint François d’Assise » d’Olivier Messiaen au Grand Théâtre de Genève, 2024
Photo Carole Parodi
Laissant la scène vide, et laissant la mort et la résurrection de saint François d’Assise, portées par un chœur plus émouvant que jamais, s’emparer totalement de la salle, après déjà cinq heures de spectacle, pour l’emporter dans leur emphase méditative… Ce alors que François chante « Seigneur ! Musique et poésie m’ont conduit vers Toi ».
On comprend alors que si à bien des moments l’opéra nous aura effectivement paru naïf, si à d’autres le contraste du récit avec l’univers d’Abdessemed nous aura franchement dérouté, il aura été riche, intéressant, précieux de se laisser prendre par cette expérience spirituelle, musicale et artistique. Pour mieux s’écarter un instant du monde tout en réfléchissant à sa brutalité, qu’Abdessemed aura mise en évidence, en contraste avec la bonté simple de saint François. On reste alors sur l’impression d’un pari réussi ; pas évident, certes, mais réussi.
Saint François d'Assise
D'Olivier Messiaen, mise en scène d'Adel Abdessemed
Du 11 au 18 avril
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