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Simon Laveuve dans son atelier à Chennevières-sur-Marne, 2025
© Edouard Monfrais-Albertini pour BeauxArts.com
Devant la vitrine, une passante s’arrête. Interloquée, elle détaille L’Île (2021), une sculpture de 70 centimètres de haut. Celle-ci représente un amoncellement de déchets sur lequel a poussé une étrange maison, soutenue par de fines échasses et singulièrement désordonnée.
Elle n’est pas habitée ; pourtant un Robinson Crusoé a laissé derrière lui des traces de son passage. Le petit homme pourrait bien avoir construit cette drôle d’habitation avec les restes d’une ville touchée par une catastrophe, empruntant ici une échelle, là un morceau de grillage ou de tôle…
Simon Laveuve, LÎle, 2021
Photographie • 60 × 45 cm • Courtesy Loo&Lou gallery / © Simon Laveuve
Simon Laveuve (né en 1988), concentré sur notre interview, ne voit pas cette dame, dont l’émerveillement fasciné en dit long sur la séduction que peut provoquer une miniature. « Il y a un côté immersif », analyse-t-il quand on l’interroge sur le pourquoi d’une telle attraction « C’est à la fois un univers assez enfantin, proche de celui du jeu, et, en même temps, on est au-dessus des maisons, ce qui change complètement notre vision. En avion, on ne peut pas s’empêcher de regarder par le hublot les champs et les villes par-dessus lesquels on passe. C’est un peu pareil pour une miniature. »
Pour son exposition à la Loo & Lou Gallery, dans le 3e arrondissement de Paris, l’artiste a réuni cinq années de maquettes – chacune lui demandant entre deux semaines et six mois de concentration. Pour le moment, le jeune homme travaille dans un petit coin de son appartement du Bois-l’Abbé, dans le Val-de-Marne, un espace minuscule qui lui impose une certaine sobriété. « Dans mon atelier, je n’ai aucune machine. » Il travaille à partir de morceaux de choses, n’hésite pas à descendre rendre visite aux poubelles de sa résidence pour y trouver des trésors, conserve les emballages, s’émerveillant de « l’esthétique presque russe d’une bouteille de Lactel ».
Simon Laveuve travaille à partir de morceaux de choses, il n’hésite pas à descendre rendre visite aux poubelles de sa résidence pour y trouver des trésors, 2025
© Edouard Monfrais-Albertini pour BeauxArts.com
« Je veux aussi que les gens se demandent comment accéder à ces maisons, qui n’ont pas d’entrée. »
Il s’aide aussi d’impressions 3D, imprimant par exemple de petites chaises – elles sont sa « signature », nous dit-il, et marquent l’absence de tout être humain, en même temps qu’une présence spectrale. Surtout, elles racontent un peu de là d’où il vient, cette « banlieue » chère à son cœur dont les paysages sont parsemés de chaises de jardin blanches d’où l’on regarde le monde. Ici ou là, il a dissimulé des indices, des références au Val-de-Marne, à son emblématique collectif de hip-hop Mafia K’1 Fry (dont il a signé une pochette d’album) ou au groupe L2B. La musique, il le dit, est son premier amour.
Simon Laveuve dissimule des indices, des références au Val-de-Marne dans ses œuvres, 2025
© Edouard Monfrais-Albertini pour BeauxArts.com
« J’ai beaucoup fréquenté les milieux alternatifs », précise-t-il ; en sortant de son CAP photographie, intégré par dépit, il crée des pochettes d’albums, « pour vivre ». Fils d’un père artiste et d’une mère éditrice pour la Réunion des musées nationaux, Simon se souvient alors des maquettes qu’il réalisait, petit, avec une poignée de cure-dents : « Déjà des choses sur pilotis, surélevées. » Il a l’idée de fabriquer des fonds pour ses photographies à partir de maquettes. Il y prend goût. Crée des miniatures pour donner naissance à des images, d’abord, puis se décide à les mettre en valeur pour elles-mêmes.
Son idée maîtresse ? Représenter « à quoi ressemblerait l’Île-de-France dans un monde non viable », ajoutant des éléments de « survie » et de « protection » à ces architectures de guingois. Où l’on pourra repérer un panneau solaire, un récupérateur d’eau, un arbre fruitier, un barbecue… On le devine aisément : les êtres invisibles qui peuplent ces maisons se sont organisés pour être autonomes, vivre au milieu du déclin. De fait, l’espoir est permis puisque certaines des sculptures sont électrifiées, et leurs intérieurs apparaissent illuminés de lueurs chaleureuses.
Vue de l’exposition « Simon Laveuve – Voir loin » à la Loo&Lou Gallery, 2025
© Aurea Calcavecchia
« Je veux aussi que les gens se demandent comment accéder à ces maisons, qui n’ont pas d’entrée » : flottant presque, plantant leurs fines pattes dans des débris, sur des sols herbeux voire sur l’eau de la Marne (figurée par de la résine), celles-ci sont coupées de tout. Pourtant, elles apparaissent aussi tels des agglomérats synthétiques du monde actuel, comme si elles en faisaient le portrait, avec ses publicités, ses pneus abandonnés, ses fresques de street art…
Ce personnage sert de mesure de référence pour toutes les maquettes de Simon Laveuve, 2025
© Edouard Monfrais-Albertini pour BeauxArts.com
Ces dernières offrent l’occasion à l’artiste de rendre hommage aux créateurs qui s’emparent des murs de l’Île-de-France. Un œil avisé reconnaîtra la bouille éternellement taquine de John Hamon, les fresques de Noty Aroz, une peinture de Jim Kylam encadrée… Parfois, Simon Laveuve copie fidèlement des œuvres de street art vues dans la rue, parfois, il en invente. D’une façon générale, il joue toujours de cette double démarche : faire avec l’existant, ou inventer. Emprunte à sa fille le tapis de sa maison de poupée, ou crée l’illusion d’un toit en tôle avec du carton – qu’il pioche bien volontiers dans la poubelle dédiée au recyclage, « une mine d’or de formes ! »
Simon Laveuve aime photographier ses maquettes pour les mettre en scène
© Edouard Monfrais-Albertini pour BeauxArts.com
Voilà comment, entre hommage ému à la culture et au décor de la banlieue parisienne et inquiétude vis-à-vis de la catastrophe qui vient, Simon Laveuve dessine son chemin. Lui qui aime encore à photographier ses maquettes pour les mettre en scène s’interroge aussi sur l’arrivée de l’intelligence artificielle, qui peut créer en une seconde l’image d’un univers semblable à ceux qu’il met des semaines à sculpter. Minutieux, l’homme restera en tout cas du côté de la main, de l’assemblage, du recyclage, de l’astuce, de la texture. Plus qu’un jeu d’enfant, l’art de la miniature est une résistance, une preuve de foi dans l’émerveillement qui naît de la matière.
Simon Laveuve - Voir loin
Du 11 janvier 2025 au 1 mars 2025
Loo & Lou Gallery • 20 Rue Notre Dame de Nazareth • 75003 Paris
looandlougallery.com
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