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Paul Véronèse, Le Repas chez Levi, 1573
Huile sur toile • 555 × 1310 cm • Coll. Gallerie dell'Accademia de Venise • © Cameraphoto Arte Venezia / Bridgeman Images
Au début des années 1570, Paul Véronèse est l’un des peintres les plus demandés de Venise. Ses œuvres comme Les Noces de Cana (1563) et Le Banquet chez Grégoire le Grand (1572), repas luxueux et foisonnants de détails amusants, ont fait de lui un maître des scènes de table. Bien que bibliques, ces peintures sont imprégnées du faste profane de la Sérénissime. Dans de précieux écrins de marbre à colonnades, de nombreux personnages vêtus de costumes de soie raffinés discutent avec animation ou se laissent distraire tout en dégustant vins et mets succulents, accompagnés de serviteurs, de musiciens, de singes, de perroquets et de petits chiens qui montent parfois même sur la nappe pour ajouter à la dissipation générale !
En 1573, l’artiste de 45 ans apporte la touche finale à un nouveau banquet monumental, qui se déploie sur une toile longue de 13 mètres. Commandée par le couvent vénitien de San Zanipolo (Santi Giovanni e Paolo) afin de remplacer une Ultima Cena (une Cène, dernier repas du Christ) de Titien détruite dans l’incendie de son réfectoire, l’œuvre représente le Christ attablé avec les apôtres. Mais, comme à son habitude, le peintre transpose l’épisode dans un luxueux décor vénitien contemporain, avec costumes du XVIe siècle, et y glisse de nombreux détails distrayants qui prennent le pas sur le sacré du sujet…
Paul Véronèse, Les Noces de Cana, 1563
Huile sur toile • 6,77 × 9,94 m • Coll. musée du Louvre, Paris • © Bridgeman Images / Photo Josse
Les convives discutent, lèvent le nez en l’air, se retournent vers des serviteurs venus remplir leurs coupes de vin… Entre deux colonnes, un apôtre est même en train de se curer les dents ! Jésus lui-même n’est pas concentré : ce dernier est si occupé à écouter son voisin de gauche que l’apôtre Pierre, à sa droite, perd patience et décide de découper lui-même l’agneau, dont il empoigne l’os sous le regard avide de son voisin de droite !
Paul Véronèse, Autoportrait, 1558–1563
Huile sur toile • 63 × 51 cm • © FineArtImages/Leemage
De nombreux personnages absents des Évangiles s’agitent autour de la table : un maître d’hôtel ventripotent vêtu d’un costume à rayures, un élégant homme en vert (qui, dit-on, serait Véronèse)… Au premier plan, un serviteur noir échange avec un « nain » vêtu en bouffon, un perroquet perché sur son bras. Au centre, un grand chien est assis de façon peu esthétique, les pattes écartées face au spectateur. À l’extrême gauche du tableau, apparaissent des Turcs enturbannés, tandis que dans le coin inférieur droit, deux gardes allemands armés de hallebardes, le nez et les joues roses, sifflent une carafe de vin.
Ne s’amuserait-on pas un peu trop dans cette peinture censée représenter le plus sacré des repas ? C’est l’avis du prieur du couvent qui, sournoisement, dénonce la peinture au Saint-Office – la déclinaison romaine du tribunal de l’Inquisition, rétabli en 1542. Sur les conseils de ce tribunal, le moine demande au peintre de remplacer le chien par une sainte Marie Madeleine. Mais Véronèse refuse, arguant que cette dernière n’aurait pas sa place à cet endroit…
À cette époque, l’Église est en crise. Se sentant menacée par le développement du luthéranisme, elle a réagi à la Réforme protestante en réunissant le Concile de Trente de 1545 à 1563, afin de réaffirmer et de clarifier les thèses catholiques. Ville commerçante et cosmopolite en plein bouillonnement intellectuel et artistique, Venise voit passer de nombreux étrangers, dont des marchands allemands et suisses touchés par les doctrines dissidentes… Ce qui en fait aux yeux de l’Église un lieu à surveiller de près. San Zanipolo, en particulier, est dans le viseur de l’Inquisition : au sein de ce couvent de dominicains, les partisans d’une vie monacale stricte s’opposent à des moines qualifiés de « délinquants » à la vie dissolue ! Paul Véronèse, Le Repas chez Levi [détail], 1573 Huile sur toile • 555 × 1310 cm • Coll. Gallerie dell’Accademia de Venise • © Cameraphoto Arte Venezia / Bridgeman Images
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En refusant de remplacer le chien, Véronèse s’est mis dans de sales draps. Le voilà sommé de s’expliquer devant le tribunal du Saint-Office le 18 juillet 1573. Un moment historique : c’est la toute première fois qu’un peintre est convoqué par ce tribunal ! À l’audience, dont subsiste le procès-verbal, le dominicain Aurelio Schellino interroge le peintre sur les différents détails de son tableau, jugés irrespectueux et hérétiques.
Les choses se présentent mal pour Véronèse : le perroquet est un symbole de luxure, tandis que le serviteur saignant du nez peut être vu comme une moquerie du sang du Christ, et les hallebardiers vêtus à l’allemande, comme un clin d’œil aux dissidents protestants ! Pour s’en sortir, Véronèse n’a qu’une option : se faire passer pour un ingénu…
« Et celui qui est habillé en bouffon avec un perroquet au poing ? ». « Il sert d’ornement ».
Ses réponses, bien trop simplettes pour un artiste aussi malin et cultivé, prêtent à sourire. À la question « que signifie l’homme qui saigne du nez ? », le peintre répond : « C’est un serviteur qui a pu à cause de quelque accident se mettre à saigner du nez ». « Et celui qui est habillé en bouffon avec un perroquet au poing ? ». « Il sert d’ornement ». Et ces gardes allemands qui boivent du vin ? « Il me semble approprié que le patron de la maison qui, selon ce qui m’a été dit, était puissant et riche, ait de tels serviteurs », avance l’artiste.
« Qui croyez-vous qui se trouvait vraiment à cette Cène ? », l’interroge le dominicain. « Je crois qu’il y avait le Christ et ses apôtres, répond innocemment le peintre, mais quand il y a encore de la place dans le tableau, je l’orne avec des figures qu’on m’a commandées et des figures qui sont de ma propre invention […] la commande fut d’orner le tableau à mon gré ; et comme il était grand, il me semblait susceptible de recevoir beaucoup de personnages ».
Paul Véronèse, Le Repas chez Levi [détail], 1573
Huile sur toile • 555 × 1310 cm • Coll. Gallerie dell’Accademia de Venise • © Cameraphoto Arte Venezia / Bridgeman Images
« Convient-il selon vous de peindre à la dernière Cène du Seigneur des bouffons, des Allemands ivres, des nains et autres grossièretés ? », tonne cependant l’inquisiteur. « Non, Monseigneur », répond l’artiste avec contrition. « Pourquoi alors les avoir peints ? », s’impatiente le dominicain. « Illustres Seigneurs, je pensais bien faire et je n’ai pas pris en compte tant de choses, pensant ne causer aucun désordre, d’autant plus que ces images de bouffons sont en dehors du lieu où se trouve Notre Seigneur », implore Véronèse. Il est vrai que le tableau compte deux espaces distincts : les personnages attablés, ceux de la Cène, sont séparés par une balustrade en pierre des figures profanes situées au premier plan et dans les escaliers de service.
La Chapelle Sixtine de Michel-Ange et le « Jugement dernier »
© Jon Arnold Images / hemis
« Ne savez-vous pas qu’en Allemagne et dans d’autres endroits infestés d’hérésie, on a l’habitude d’utiliser […] de semblables inventions pour dénigrer, injurier et se moquer des choses de la Sainte Église catholique […] ? », accuse Schellino. « Je reconnais que c’est mal, mais je dois suivre ce qu’ont fait mes maîtres », se défend maladroitement Véronèse. Comme Michel-Ange, par exemple, qui a représenté le Jugement dernier dans la chapelle Sixtine (1536–1541), avec des corps « nus à côté de la Vierge Marie », dans des positions très libres ! Mais l’argument ne prend pas. Alors que l’œuvre de Michel-Ange avait pourtant fait scandale et failli être effacée, le dominicain juge que la comparaison n’a pas lieu d’être. Dans un Jugement dernier, il est normal qu’il n’y ait pas de vêtements, tranche-t-il. Par ailleurs, Michel-Ange n’a peint ni chiens, ni armes, ni bouffons !
« Nous autres peintres, nous jouissons de la même licence que celle dont jouissent les poètes et les fous. »
Véronèse a cependant un argument intéressant en réserve. « Nous autres peintres, nous jouissons de la même licence que celle dont jouissent les poètes et les fous », plaide-t-il. L’artiste se réfère ici à une maxime d’Horace : « Les peintres, comme les poètes, ont toujours joui du droit de tout oser ». Habile : d’un côté, Véronèse défend la peinture comme un espace de liberté ; de l’autre, en mettant les artistes sur le même plan que « les fous », il se protège derrière une absence de raison et de sens. Le peintre se dédouane ainsi de toute intention subversive !
Paul Véronèse, Le Repas chez Levi [détail], 1573
Huile sur toile • 555 × 1310 cm • Coll. Gallerie dell’Accademia de Venise • © Alamy / Hemis / Photo Godong
« Est-ce que les ornements que vous peintre avez l’habitude de faire […], vous les faites de façon appropriée pour qu’ils conviennent au sujet traité […], ou vous les faites vraiment au hasard, en suivant ce qui vous passe par la tête et sans aucun discernement ni jugement ? », s’agace le dominicain. Véronèse feint encore d’être idiot avec cette phrase un peu alambiquée : « Je peins les tableaux en considérant que ce qui y convient est ce que mon intelligence peut comprendre » !
Finalement, point de bûcher ni d’excommunication pour Véronèse. Las de cet interrogatoire qui tourne en rond, et au cours duquel le peintre n’a laissé échapper aucun propos condamnable, les juges décident simplement que l’artiste devra, dans un délai de trois mois et à ses frais, « corriger et amender » son tableau. Malicieux, Véronèse se contentera simplement de retirer les gouttes de sang qui tachaient la balustrade de l’escalier gauche (là où le serviteur tenant un mouchoir saignait du nez)… Et de changer le titre. L’œuvre s’intitulant désormais Le Repas chez Lévi (nom hébreu de l’apôtre saint Matthieu), en référence à un festin narré dans l’Évangile selon Luc, elle ne représente plus le dernier repas du Christ. Véronèse est tiré d’affaire !
Le tableau « Le Repas chez Levi » de Véronèse présenté à la Gallerie dell’Accademia à Venise
© Alamy / Hemis / Photo Hercules Milas
Le tableau peut donc toujours être admiré aujourd’hui avec tous ses détails savoureux à la Gallerie dell’Accademia de Venise. Reste une question : quelle était la véritable intention de Véronèse ? Le peintre s’est-il amusé à bousculer avec irrévérence la rigueur religieuse, afin d’exprimer sa préférence pour les plaisirs profanes, la liberté et la diversité des idées et des mœurs ? A-t-il simplement souhaité divertir ses puissants commanditaires vénitiens, et leur faire honneur en invitant le Christ à leur table fastueuse ? Ou critique-t-il, amusé, les privilèges matériels exagérés de l’Église (la figure de saint Pierre découpant l’agneau à la place de Jésus pouvant faire référence aux ecclésiastiques se servant grassement, quitte à oublier le message du Christ et reléguer la foi au second plan) ? Peut-être faut-il y lire un peu de tout cela, comment autant d’ingrédients qui, mis ensemble, font un bon plat…
Tout l’été, chaque semaine, Beaux Arts revient sur ces procès historiques qui ont secoué le monde de la création.
Épisode 1 : Maurizio Cattelan attaqué par son sculpteur… ou le procès de l’art conceptuel
Épisode 2 : Vandalisme ou geste d’amour ? Quand un baiser volé sur une toile conduit au tribunal…
Épisode 3 : Le procès fou de Van Meegeren qui dut prouver qu’il avait peint (et vendu aux nazis) de faux Vermeer
Épisode 4 : Trop « naïf » pour être escroc ? L’hilarant procès du Douanier Rousseau pour fraude bancaire
Épisode 5 : Accusation de viol, dessin incendié : le procès brûlant d’Egon Schiele pour immoralité
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