LA CHRONIQUE DE LOUVRE-RAVIOLI

Jean-Baptiste Belley par Girodet : une peinture en Noir et Blanc

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En 1797, Anne-Louis Girodet peint Jean-Baptiste Belley, premier député noir français, partisan de l’abolition de l’esclavage qui pose en commandant élégant. Le Spartacus de Saint-Domingue ? Pas sûr… Blogueur au regard libre et curieux, Louvre-Ravioli (aka François Bénard) mitonne chaque mois pour Beaux Arts une savoureuse chronique inédite qui décortique un chef-d’œuvre de la peinture.
Anne-Louis Girodet-Trioson, Jean-Baptiste Belley, député de Saint-Dominique à la Convention (détail)
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Anne-Louis Girodet-Trioson, Jean-Baptiste Belley, député de Saint-Dominique à la Convention (détail), 1797

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Huile sur toile • 158 x 111 cm • Coll. Château de Versailles et Trianon

Une pose proche de la pause, accoudé sur un marbre, décontracté. Il en impose, ne tient pas dans le cadre. À la fois martial et élégant : redingote, cravate, pantalon taille haute. Il serpente devant un fond de ciel bleu clair, jambes croisées. Sa silhouette zigzague comme le David nonchalant de Donatello (vers 1430).

Mais beaucoup moins adolescent. Le modèle a franchi la cinquantaine, les cheveux grisonnent. Un militaire ou un élu ? En tout cas, un représentant officiel de la nation française bardé de soie bleu-blanc-rouge. À la main, point d’épée mais un large chapeau tout plumé de tricolore, encore. Ce panache le rapproche des révolutionnaires de la Convention.

Anne-Louis Girodet-Trioson, Jean-Baptiste Belley, député de Saint-Dominique à la Convention
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Anne-Louis Girodet-Trioson, Jean-Baptiste Belley, député de Saint-Dominique à la Convention, 1797

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Huile sur toile • 158 × 111 cm • Coll. Château de Versailles et Trianon

Sa pose indolente contraste avec une moue plus grave. L’expression est sévère, marquée par les épreuves. Sa tête de trois quarts est tournée vers les nuages. Les yeux ne versent pas dans l’extase, monsieur ne réclame rien au ciel. À la limite, il questionne. Comme réponse, une lumière vient éclairer son large front noir et ses mâchoires puissantes. Sa cravate blanche fait ressortir son visage décoré d’une boucle d’or, pas très conventionnelle. Juste derrière est posté le buste d’un vieux sage. Lui regarde droit devant, ses veines sont crispées, le visage est fermé. Qui est-ce ? Aristote ou Archimède ? Certainement pas Démocrite, vu le niveau de la marrade. Sur le buste, une inscription nous met sur la voie. « GT RAYNAL » y est gravé en capitales.

Quelle relation cultivent cet officiel en chair et ce RAYNAL de pierre ? Dans le Portrait de jeune homme tenant une statuette (vers 1550), le modèle de Bronzino semble caresser une amulette, comme un fétiche ou un porte-bonheur. Ici, on pencherait plutôt pour un duo complice. Reliés aux épaules, quasi siamois, ils se tiennent pile à la même hauteur et partagent un air grave.

À gauche, « Jean-Baptiste Belley, député de Saint-Dominique à la Convention » (détail) de Anne-Louis Girodet-Trioson, 1797. À droite, « Portrait de jeune homme tenant une statuette, dit autrefois Portrait de Baccio Bandinelli » de Bronzino, vers 1550
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À gauche, « Jean-Baptiste Belley, député de Saint-Dominique à la Convention » (détail) de Anne-Louis Girodet-Trioson, 1797. À droite, « Portrait de jeune homme tenant une statuette, dit autrefois Portrait de Baccio Bandinelli » de Bronzino, vers 1550

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Huile sur toile / Huile sur bois • 158 × 111 cm / 99 × 79 cm • Coll. Château de Versailles et Trianon / Coll. musée du Louvre, Paris

Plastiquement, ces deux-là se complètent : visage blanc / visage noir ; cou sombre / cravate immaculée ; torse pâle / redingote marine ; socle noir / pantalon écru. À défaut de causer, les teintes se répondent. Pour décrypter cet échange silencieux, il va nous falloir tendre l’oreille.

Réactions en chaînes

« Où est-il, ce grand homme que la nature doit à ses enfants opprimés ?(…) Il lèvera l’étendard sacré de la liberté. »

L’abbé Raynal

Anne-Louis Girodet (1767–1824) peint le Portrait de Jean-Baptiste Belley à Paris, en 1797. Dix ans plus tôt, la Révolution déclarait tous les hommes – libérés des chaînes de l’Ancien Régime – libres et égaux. Pourtant, dans les colonies de Saint-Domingue ou de l’île Bourbon (l’actuelle Réunion), les colons blancs enchaînent des travailleurs noirs, les fouettant comme du bétail. Pour justifier cette inhumanité, ils contorsionnent leur rhétorique et brandissent La Politique d’Aristote (IVe siècle av. J.-C.), proclamant la nature « esclave » de certains hommes.

La Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 (détail)
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La Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 (détail)

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Huile sur toile • 71 × 56 cm • Coll. musée Carnavalet – Histoire de Paris • CC0 Paris Musées Collection

Les abolitionnistes rétorquent. Un certain Raynal publie son Histoire des deux Indes (1770–1780). Au chapitre 15 du livre XIX, il explique que « depuis les audacieuses tentatives de Colomb et de Gama, il s’est établi dans nos contrées un fanatisme jusqu’alors inconnu : celui des découvertes. On continue à parcourir tous les climats pour y trouver quelques îles à ravager, quelques peuples à dépouiller, à subjuguer, à massacrer. Celui qui éteindrait cette fureur ne mériterait-il pas d’être compté parmi les bienfaiteurs du genre humain ? »

En 1791, l’Histoire bouge à Saint-Domingue. Là-bas, 30 000 colons blancs, 27 000 libres de couleurs et un demi-million de captifs s’affrontent, plutôt deux fois qu’une. D’un côté, les libres de couleurs (des affranchis possédant un tiers des terres et un quart des esclaves) réclament l’égalité de droits contre les colons blancs, racistes. De l’autre, les esclaves se soulèvent et enflamment le nord de l’île avec Toussaint Louverture.

À gauche, les plans du Brookes, navire anglais affecté à la traite négrière, par Thomas Clarkson en 1788. À droite, le buste de Guillaume-Thomas Raynal, marbre de Jean-Joseph Espercieux, 1790
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À gauche, les plans du Brookes, navire anglais affecté à la traite négrière, par Thomas Clarkson en 1788. À droite, le buste de Guillaume-Thomas Raynal, marbre de Jean-Joseph Espercieux, 1790

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Coll. musée d’Aquitaine, Bordeaux / Coll. mairie Saint-Geniez-d’Olt

À Paris, on s’inquiète. Pour calmer le jeu, les députés décrètent l’égalité des droits entre colons et libres de couleurs. Pas plus. Les bénéfices sucriers sont ainsi préservés, les captifs ignorés. En 1792, des commissaires français sont dépêchés pour faire appliquer le décret. Sur place, surprise : les sucriers se sont alliés aux Anglais, les esclaves insurgés sont soutenus par les Espagnols. Bien mal débarqués, les commissaires improvisent, et proclament l’abolition de l’esclavage. Leur objectif ? Gonfler leurs rangs, déjà garnis par des libres de couleurs dont le commandant Belley.

Le Spartacus noir de Saint-Domingue ?

Le renfort des ex-captifs permet de restaurer l’autorité française. En septembre 1793, les commissaires organisent des élections. Jean-Baptiste Belley est élu député de la Convention. Arrivé à Paris, il déroule sa bio. Vers 1746 : naissance à Gorée au Sénégal. Razzié à deux ans pour Saint-Domingue. 1748–1764 (env.) : travaille pour son maître au Cap-Français. Vers 1764 : rachète sa liberté et devient perruquier. 1779 : combat aux côtés des indépendantistes américains, en Géorgie.

1780 : auréolé de gloire militaire, se fait appeler « Mars », possède deux esclaves. 1793 : combat aux côtés des commissaires français, devient abolitionniste. 3 février 1794 : arrive à Paris en député. L’abolition de l’esclavage est officialisée le lendemain. Août 1794 : prononce son discours « le Bout d’oreille des colons » mettant au jour les manœuvres du lobby sucrier pour rétablir l’esclavage.

Anne-Louis Girodet-Trioson, Jean-Baptiste Belley, député de Saint-Dominique à la Convention (détail)
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Anne-Louis Girodet-Trioson, Jean-Baptiste Belley, député de Saint-Dominique à la Convention (détail), 1797

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Huile sur toile • 158 × 111 cm • Coll. Château de Versailles et Trianon

Ainsi, Anne-Louis Girodet campe le premier député noir français devant un paysage de Saint-Domingue. Bien loin du sceau de la Société des amis des noirs qui figure un captif implorant son homologue blanc : « Ne suis-je pas ton frère ? » Belley pose en commandant élégant, à la fois « Mars » et perruquier, franchisseur de lignes et embellisseur de silhouettes.

Proche d’un Chateaubriand cheveux au vent, il semble scruter son étoile, si chahutée : ancien esclave, ancien maître d’esclaves, nouveau député abolitionniste. Sa créole à l’oreille rappelle son point de départ, une oreille qui aurait pu être coupée par son maître en cas d’évasion (cf. art. 38 du Code noir). Mais à Paris, c’est lui qui tire sur « le Bout d’oreille des colons » dénonçant leurs « sophismes adroits (…) de spéculateurs négricides ».

À gauche, le sceau de la Société des Amis des Noirs, 1788. À droite, « Portrait de Chateaubriand » par Anne-Louis Girodet-Trioson, vers 1808
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À gauche, le sceau de la Société des Amis des Noirs, 1788. À droite, « Portrait de Chateaubriand » par Anne-Louis Girodet-Trioson, vers 1808

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Huile sur toile • 130 × 96 cm • Coll. musée d’Histoire de la Ville et du Pays Malouin, Saint-Malo

À ses côtés grimace l’abbé Raynal, ce pourfendeur de l’esclavage mort un an auparavant. Figuré à l’antique, tel un sage grec si peu goûteux d’Aristote et des sophistes. Son buste sert d’accoudoir à Belley. Faut bien se soutenir en ces temps difficiles. Voici le Noir et le Blanc, unis pour l’émancipation universelle. Au chapitre 24 du livre XI de son Histoire des deux Indes, Raynal prophétise « la venue d’un grand homme que la nature doit à ses enfants opprimés (…) Il lèvera l’étendard sacré de la liberté. Espagnols, Portugais, Anglais, Français, Hollandais, tous leurs tyrans deviendront la proie du fer & de la flamme. » En rapprochant ces deux figures sur la toile, Girodet ferait-il de Belley le Spartacus noir de Saint-Domingue ?

Pas sûr. Le costume du libérateur reviendra plutôt à Toussaint Louverture, meneur de la révolte des esclaves qui conduira à l’indépendance d’Haïti. Le modèle de Girodet, lui, est resté fidèle à la métropole. Une métropole qui, sous le Consulat, reste toujours accro aux bénéfices de la canne à sucre. Le premier député noir de France va en faire les frais. En 1802, il rejoindra une expédition pour Saint-Domingue afin de rétablir l’autorité de la République face aux esclaves insurgés. En réalité, le Premier Consul veut rétablir l’ordre colonial. Belley n’en sait rien. Sur place, il sera écarté puis déporté. Lui qui a toujours montré son attachement à la France finira coffré dans la citadelle de Belle-Île-en-Mer. Tu parles d’une réaction en chaîne. Heureusement que Girodet est là pour mettre en lumière cette icône égalitaire, si particulière.

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Source (à lire sans modération) :

“Derrière le portrait, l’homme : Jean-Baptiste Belley, dit ‘Timbaze’, dit ‘Mars’ (1746 ?-1805)”, Donnadieu, J.-L., Bulletin de la Société d’Histoire de la Guadeloupe, (170), 2015, 29–54

Retrouvez dans l’Encyclo : Anne-Louis Girodet

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