La Chronique de Louvre Ravioli

« La Tête de saint Jean-Baptiste » de Solario : le premier jour du disco

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1507 : le front pâle, les lèvres bleues, les yeux mi-clos… Le pauvre Jean-Baptiste n’a pas l’air dans son assiette. Le peintre italien Andrea Solario représente, à la demande d’un cardinal rouennais, sa tête soigneusement tranchée, servie comme une offrande dans sa coupe sacrificielle. Mais pourquoi peindre un saint comme une nature morte ? Avec son regard libre et curieux, Louvre-Ravioli aka François Bénard enquête chaque mois pour Beaux Arts sur un chef-d’œuvre de la peinture.
Andrea Solario, Tête de saint Jean-Baptiste
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Andrea Solario, Tête de saint Jean-Baptiste, 1507

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Huile sur toile collée sur bois • 46 x 43 cm • Coll. musée du Louvre, Paris • © Bridgeman Images

Au menu du jour : une sacrée fraise servie sur un compotier. Certains préféreront celles de Jean Siméon Chardin présentées dans un panier, et ça peut se comprendre. Il y a plus réjouissant qu’un barbu décapité dans son cadre d’ébène. Face à l’œuvre-chef, le regardeur a le souffle un peu court, toujours pétrifié par une fascination morbido-sacrée. Avancée comme une offrande dans sa coupe sacrificielle, on interroge son pouvoir magique.

Est-ce un memento mori pour rappel de notre sablier ? Un crâne ennemi accroché en guise de trophée dans une salle de négociations ? Un crâne de l’ancêtre chéri qui veille sur le foyer ? Quelle que soit sa mission, ce chef-là fait profil bas. Monsieur est nettement moins bijouté que certains crânes papous. Chez lui, pas de diadème de coquillages, pas de couronne en plumes de casoar ; encore moins de ces graines rouges d’arbousier fixées aux narines par des tresses en osier. Dommage, ça pouvait rappeler les fraises d’un panier.

À gauche, Crâne d’ancêtre Asmat. À droite, « La Mort de Marat » de Jacques Louis David
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À gauche, Crâne d’ancêtre Asmat. À droite, « La Mort de Marat » de Jacques Louis David, XXe siècle / 1793

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Population Asmat. Indonésie, Papouasie occidentale / Huile sur toile • Os graines, fibres végétales, plumes, cire / 165 × 128cm • Coll. musée du Quai Branly-Jacques Chirac, Paris / Coll. musées <Royaux des Beaux-arts de Belgique, Bruxelles

Le visage se révèle sans souffrance, presque apaisé. La tête disposée légèrement vers le ciel permet de reporter ses cheveux vers l’arrière. La peau est lumineuse, précieuse. Son lobe d’oreille est un bijou qui scintille sur la coupe. Quelques frisettes châtaines dansent sur son front lumineux. La barbe en sfumato tourbillonne aussi. Claire, légère, presque blonde, elle affleure la gorge qui cicatrise déjà. On est bien loin de la tête crispée du Maure d’Henri Regnault roule-boulant sur les marches de marbre de l’Alhambra. Giclées pollockiennes, désordonnées, violentes.

On serait plus proche du faciès de Marat dans sa baignoire, martyr fixé entre la vie et la mort, agrippant encore sa plume de journaliste. Notre barbu semble également à la frontière. Dans cette pièce obscure, ses yeux se jouent à mi-clos, l’iris comateux s’évapore ou s’endort. Sa bouche entrouverte semble exhaler un souffle, un son, échappé de ses lèvres bleue myrtille.

Pourtant, ici, on n’entend rien. Pas une mouche ne vole. Seul le chef lévite, s’élève sur son piédouche lumineux. Un objet design comme on dit, avec un pied à double bordure doré. Son plateau a la finesse et la brillance d’un 45 tours. Au lieu d’un vinyle hors sujet, l’objet est façonné dans un métal argenté, gris-blanc.

À gauche, “La Tête de Saint-Baptiste” d’Andrea Solario, 1507. À droite, “Le Dessert de gaufrettes” de Lubin Baugin, vers 1631
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À gauche, “La Tête de Saint-Baptiste” d’Andrea Solario, 1507. À droite, “Le Dessert de gaufrettes” de Lubin Baugin, vers 1631

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Coll. musée du Louvre, Paris • © Bridgeman Images. © NPL - DeA Picture Library / Bridgeman Images

La fine bordure du disque reprend les dorures du pied, comme une auréole. La coupe sainte est posée sur un étal-autel monochrome, boisé. Le décor est sombre, la pièce est recueillie. Une lumière rasante venue de la gauche, caresse la coupe, relève la tête. Cette tablée solennelle, quasi eucharistique, fait penser au Dessert de gaufrettes de Lubin Baugin. Portés sur un plateau en porte-à-faux, les biscuits enroulés comme des parchemins avaient un message à faire passer. Mais qu’en est-il de notre saint ? Va-t-il nous laisser sans voix ?

Une sacrée tête en l’air

La Tête de saint Jean-Baptiste (1507) est peinte par le Milanais Andrea Solario, de l’école de Léonard de Vinci, pour le cardinal rouennais Georges d’Amboise. Monsieur est l’oncle de Charles d’Amboise, gouverneur de Milan (tombé aux mains des Français). Entre 1499 et 1507, Georges visite plusieurs fois son neveu portraituré par Solario. Sous le charme de ce pinceau, le prélat le réclame pour certains décors de sa résidence d’été à Gaillon. En 1507, l’artiste débarque à Rouen la tête dans le sac.

Si la peinture est muette, son cadre est plus bavard. Sur les ors d’origine, on peut lire – traduction : « Dans le ventre de ma mère, j’ai reconnu le Christ caché dans le sein de sa mère. Quand il est apparu, je l’ai désigné, je l’ai lavé, et moi, tel un ange du Salut, j’ai confirmé le témoignage de la foi avec du sang ». Ce pêle-mêle de citations bibliques (par Mathieu et Luc) formulées à la première personne, ressemblent aux lignes du CV de Jean-Baptiste, alias le Précurseur – « celui qui devance ».

Au XIIIe siècle, la tête de Jean-Baptiste devient un objet de piété. Une avalanche de ses crânes déferle alors en Occident.

Né six mois avant son cousin Jésus (Marie et sa mère Elisabeth étant parentes), Jean mène une vie d’ascète sur les bords du Jourdain où il prêche parmi la foule, baptise les repentants en annonçant la venue d’un messie qu’il finira par immerger. Une sacrée carrière donc, qui va couper court lorsque Jean reproche au souverain local Hérode Antipas son union avec l’épouse de son demi-frère, Hérodiade. Excédé par ses critiques, Antipas ordonne l’arrestation de Jean. Hérodiade voudrait le faire tuer, mais le roi protège ce sage qu’il « écoute avec plaisir ».

À gauche, “Le Festin d’Hérode et la décapitation de saint Jean-Baptiste” de Benozzo Gozzoli, 1461-1462. À droite, “La Décollation de saint Jean-Baptiste” du Caravage vers 1608
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À gauche, “Le Festin d’Hérode et la décapitation de saint Jean-Baptiste” de Benozzo Gozzoli, 1461-1462. À droite, “La Décollation de saint Jean-Baptiste” du Caravage vers 1608

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Coll. National Gallery of art, Washington. Coll. co-cathédrale Saint-Jean, La Valette • © NGA. © Bridgeman Images

La situation du Précurseur finit par se gâter avec l’entrée en scène de Salomé, la fille d’Hérodiade. À l’occasion d’un royal banquet, celle-ci danse devant l’assemblée, charmant roi et invités. Subjugué, Hérode lui accorde tout ce qu’elle veut. Mais sans désir particulier, la jeunette se retourne alors vers sa mère qui lui réclame « la tête du baptiseur ». Sa fille la prend au mot et s’empresse de réclamer à Antipas « la tête de Jean-Baptiste sur un plateau ». Attristé, le roi tient parole et Jean finit gorge à l’air sur le disco.

Si ce récit très pittoresque n’est pas essentiel aux chrétiens, sa représentation aura une place importante dans les arts et la piété populaire. Équivalent du crucifié, le quasi-jumeau décapité assure également une assistance vers l’au-delà. Au XIIIe siècle, après la quatrième croisade (1202–1204), sa tête devient un objet de piété. Une avalanche de ses crânes déferle alors en Occident. Douze d’entre eux sont réputés authentiques, le plus fameux étant celui de la cathédrale d’Amiens.

À gauche, « Tête de saint Jean-Baptiste » de Giovanni Bellini, 1465-1470. À droite, « Tête de saint Jean-Baptiste » dessin d’Andrea Solario
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À gauche, « Tête de saint Jean-Baptiste » de Giovanni Bellini, 1465–1470. À droite, « Tête de saint Jean-Baptiste » dessin d’Andrea Solario

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Coll. Musei civici, Pesaro. Coll. musée du Louvre, Paris • © akg-images. © GrandPalais Rmn / Michèle Bellot

En parallèle, les Caput sancti Iohannis in disco fleurissent partout ; d’abord réalisés en rondes-bosses, façon totems 3D sculptés dans le tilleul, puis en icônes peintes. La Tête de saint Jean-Baptiste (vers 1465) par Giovanni Bellini va assurer la transition en simulant la violence dramatique de l’objet médiéval : dans un tondo-disco sanguinolent, le Précurseur surgit frontalement, avec sa gorge en contre-plongée. Solario va adoucir l’image. Son Jean nous apparaît de profil, sa gorge est discrète, ses boucles sont dorées. Il tend la joue, il tend l’oreille pour un dialogue apaisé avec son regardeur. Sa proposition fera école.

À bon entendeur

La tête agit comme une amulette pour prémunir son propriétaire contre le malheur.

Accroché dans les appartements du cardinal à Rouen, le tableau n’est pas qu’un simple objet de décollation. Georges d’Amboise – qui souffre de sévères coliques et d’accès de fièvre – va pouvoir entrer en communion avec la tête de Jean-Baptiste à qui l’on prête des vertus curatives. Normal : la décapitation signifiant l’arrêt du mal, le chef décollé agit comme une amulette qui soulage. Telle la Méduse sur un bouclier visant à chasser l’ennemi, la tête du Baptiseur sur le disco dissipe les maladies. Un disco dont les reflets du pied nous renvoie un visage flou, étiré, dédoublé. S’agit-il d’un portrait caché du cardinal ou de l’artiste ? Les deux options sont géniales. La première serait le miroir du malade en consultation avec le baptiste-guérisseur, la seconde serait la signature du créateur Solario se révélant à la lumière.

Quel contraste entre le sujet inerte et l’encadrement si causant. L’occasion pour le regardeur (bilingue en latin) de plonger dans le monologue intérieur de Jean ; de lire sa voix, la voix de celui qui crie dans le désert. Saint Augustin, dans un sermon, associe cette voix au verbe : « Dans le sanctuaire de l’esprit, le verbe précède la voix, mais pour qu’arrive jusqu’à toi le verbe que j’ai conçu en moi, la voix doit me prêter son service. Si Jean est la Voix, le Verbe c’est le Christ ; le Christ est avant Jean dans le sein de Dieu, le Christ est après Jean par rapport à nous. »

Les plus perchés pourront regarder le tableau du Louvre en rejouant le duo. La peinture dorée qui inscrit les lettres constituerait la vox, tandis que les phrases écrites, lues et entendues seraient le verbum. Que dire de l’image au centre ? Peut-être transfigure-t-elle le verbe qui perdure dans l’esprit et la chair du regardeur, même lorsque la voix n’est plus.

À gauche, “La Visitation” de Rogier van der Weyden, 1435-1440. À droite, “Étude d’un foetus dans l’utérus” de Léonard de Vinci, vers 1511
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À gauche, “La Visitation” de Rogier van der Weyden, 1435-1440. À droite, “Étude d’un foetus dans l’utérus” de Léonard de Vinci, vers 1511

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Coll. Museum der bildenden Künste, Leipzig. Coll. Royal Collection, Château de Windsor, Windsor

Solario a placé l’oreille de Jean à la croisée des diagonales du cadre si bavard. Le texte commence par ces mots : « Dans le ventre de ma mère, j’ai reconnu le Christ caché dans le sein de sa mère ». L’entame renvoie à la Visitation de Marie chez Zacharie et Élisabeth. Dès qu’Élisabeth entend la voix de Marie, son enfant bouge. Elle dit à Marie : « Car, vois-tu, dès l’instant où ta salutation a frappé mes oreilles, l’enfant a tressailli d’allégresse en mon sein. »

Le fœtus baigne dans les sons du monde maternel. Il entend, il enregistre, sans savoir tout ce qui passe par les oreilles de la mère. Chacun appréciera d’ailleurs le lien formel entre fœtus et oreille. L’audition, sens premier qui précède la parole. L’oreille est aussi le canal qui relie la voix au verbe. L’oreille, c’est le terrain de jeux de Jean, c’est aussi son lien avec le verbe. Solario l’a placée en plein centre du tableau – comme un paraphe au-dessus de sa signature : « À bon entendeur, salut ! ».

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Sources :

Retrouvez dans l’Encyclo : Renaissance italienne

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