Giotto di Bondone, Saint François d’Assise recevant les stigmates, 1300-1325
Tempera et fond d'or sur peuplier • 313 × 163 cm • Coll. musée du Louvre, Paris
Comme une partie de jeu de paume, une rencontre au sommet, entre François d’Assise et Jésus de Nazareth : les échanges sont à suivre le long des faisceaux dorés qui fusent dans tous les sens.… Le tonsuré est à la réception. Dans les tribunes, certains regardeurs pourraient bien aussi voir un jeu de marionnettes, cousu de fil d’or. Le moine agenouillé se tient mains en l’air. Au-dessus, Jésus est à la manœuvre.
Ses bras étendus ressemblent à la croix d’attelle du marionnettiste. Les accroches doivent piquer, des pointes de sang marquent les paumes et les pieds. Le tonsuré fixe l’ange-Christ. Entre les regards, pas besoin de lasers pour capter l’intensité de la conversation. Qu’est-ce qui se joue à ce moment précis ? Une transmission de super-pouvoir ?
Giotto di Bondone, Saint François d’Assise recevant les stigmates, 1300–1325
Tempera et fond d’or sur peuplier • 313 × 163 cm • Coll. musée du Louvre, Paris
La composition verticale ressemble à une carte à jouer, divisée dans sa diagonale par la ligne de crête d’une montagne. Sur la droite, dans les airs et les ors, Jésus déploie ses trois paires d’ailes. Son mouvement paraît figé dans l’instant, comme le pélican chronophotographié par Étienne-Jules Marey en 1882.
Etienne-Jules Marey, Vol du pélican, 1887
chronophotographie sur plaque fixe • 9 × 12 cm
Si l’anachronisme ne manque pas d’air, il signale (de manière imprévue) que le pélican est aussi un symbole christique. Bref, revenons à l’agitation de ces ailes qui contrastent avec la figure de Jésus. Ses traits sont figés, sa mine semble intouchable. L’auréole – ornée d’une croix inscrite en pointillés – confirme le divin statut. Ceci dit, ce profil de trois quarts est-il si insensible ? La tête est penchée, le regard affecté. Il y aurait comme un parfum de compassion adressé à l’agenouillé.
François se tient sur la gauche, au pied d’une montagne. Son regard est subjugué, un brin méfiant. Les bras sont ouverts, les joues sont rouges. L’extraordinaire spectacle doit être intimidant. Les plis de sa toge brune le fondent dans la masse rocheuse. Quelques arbres poussent le long de la ligne de crête pour nous accompagner tout là-haut. En contrebas, le moine auréolé s’est agenouillé sur un mini-plateau. Il est entouré d’une paire de cahutes. On se croirait sur la plage du Havre – sans la mer, avec des cailloux plus costauds. L’une des cabanes de prières est incrustée dans la montagne ; moins ouvragée que sa voisine où des arcs rythment les arêtes. Un linteau peint présente une Vierge à l’Enfant, un mini-porche amorce l’entrée. À l’intérieur, un cadre est accroché ; sans doute une icône pour causer directement avec le ciel.
Giotto peint Saint François d’Assise recevant les stigmates vers 1299 pour la basilique Saint-François d’Assise, siège de l’ordre franciscain et lieu de sépulture du patron mort en 1226. Giotto y a déjà réalisé un cycle de fresques représentant 28 histoires de saint François. Sur les pas de son maître Cimabue, il réinvente la peinture occidentale. Pour se faire une idée de la métamorphose à l’œuvre, il suffit de comparer son François avec celui peint en 1240 par le « Maître du crucifix 434 » – sympa comme convention. Ce maître anonyme italien est encore tout imprégné de la tradition byzantine quand Giotto, lui, bouge les lignes, les volumes et les couleurs. Entamer un jeu des 7 différences entre les deux œuvres serait vain, mais chacun notera les apports du peintre pré-renaissant. Chez lui, les figures ressentent, les sentiments prennent chair, les montagnes prennent pierre ; sans même parler de l’amorce géniale de la perspective des cabanes de prière.
À gauche, “Saint François recevant les stigmates”, tempera sur bois du Maître de la Croix, vers 1240. À droite, “Saint François recevant les stigmates”, fresque de Giotto, 1297-1299
Coll. galerie des Offices, Florence / Coll. basilique San Francesco, Assise • © Galleria degli Uffizi. © Bridgeman Images
Si ses ex-copains de bringue voient les déshérités comme des lépreux, le nouveau pauvre y voit ses frères. Son objectif : renouer dans sa chair avec le dépouillement de Jésus.
François est né à Assise en 1181, fils d’un riche drapier de la ville. Habile négociateur, il collectionne les femmes et rêve de devenir chevalier. Grosso modo il a tout pour se la couler dans la soie, mais il va choisir la pèlerine qui pique. La bascule opère vers 1205. Francesco troque chevaux et fêtes contre ânes et prières. Si ses ex-copains de bringue voient les déshérités comme des lépreux, le nouveau pauvre y voit ses frères. Son objectif : renouer dans sa chair avec le dépouillement de Jésus. La trajectoire étonne ses contemporains, nombreux sont les frères à rejoindre son ordre mendiant. La prédelle de Giotto, située en bas du grand panneau, aligne trois épisodes de son CV : « Le songe du pape Innocent III » (qui voit saint François soutenir une église sur le point de s’écrouler), « L’approbation des statuts de l’ordre par Innocent III », « La prédication de saint François aux oiseaux » (pour démontrer que la parole de Dieu s’adresse à tous les êtres vivants).
Giotto di Bondone, Le songe d’ Innocent III. Le pape approuvant les statuts de l’ ordre. Saint-François prêchant aux oiseaux (détail de la prédelle de Saint-François recevant les stigmates), 1300–1325
Tempera et fond d’or sur peuplier • 313 × 163 cm • Coll. musée du Louvre, Paris • © Erich Lessing / Bridgeman Images
François reçoit les stigmates deux ans avant sa mort. Il est déjà très connu dans la région, si bien qu’un certain Messire Roland va lui offrir une montagne pour prier tranquille : le mont Alverne. Francesco y débarque avec quelques frères. Là, ils fondent un couvent. Juste à côté, à un jet de pierre, l’ermite se fait construire une cellule. C’est là – nous dit saint Bonaventure – qu’un beau jour de septembre 1224, « pendant qu’il priait sur le versant de la montagne, il vit descendre des hauteurs célestes un séraphin ayant six ailes de feu toutes resplendissantes. Entre les ailes du séraphin apparut un homme crucifié. À cette vue, le saint demeura dans un étonnement indéfinissable, et son cœur éprouva un sentiment de joie mêlée de tristesse. » Plus loin : « La vision disparaissant le laissa donc tout rempli en son cœur d’une ardeur ineffable, et imprima en son corps des traces admirables. Car aussitôt commencèrent à paraître dans ses mains et dans ses pieds les marques des clous, telles qu’il les avait vues tout à l’heure dans l’homme crucifié offert à ses regards. »
Cinq stigmates, cinq paraphes, autant de duplicata des souffrances de Jésus.
En haut de l’Alverne, François est « stigmatisé ». Du grec σ τ ι ́ γ μ α qui signifie « piqûre au fer rouge ». Greco connaît la traduction, son François (avant 1595) est stigmatisé au millimètre. Et une piqûre au fer rouge, ça chauffe. D’autant que François reçoit les stigmates d’un Christ-séraphin : de l’hébreu seraphim qui signifie « brûlant ». Son pouvoir ? Élever les élus à sa rougeoyante et lumineuse température. Chez François, c’est chaud devant : « L’incendie d’amour pour le doux Jésus se répandait en étincelles brûlantes et en flammes embrasées », nous dit Bonaventure. L’engagement est fusionnel, proche d’un pacte de sang. On connaissait le triple saut, voici le quintuple sceau : les deux mains, les deux pieds sans oublier le flanc – marqué par la lance qui a constaté la mort. Les frères franciscains feront la même inspection en 1226, sur le corps du patron.
À gauche, « Scènes de la vie de saint François : mort et ascension de Saint-François » fresque de Giotto, vers 1325. À droite, « Saint-François recevant les stigmates » du Greco, huile sur toile vers 1590–1595
Coll. basilique Santa Croce, Florence / Coll. musée des Beaux-Arts, Pau
Cinq stigmates, cinq paraphes, autant de duplicata des souffrances de Jésus. Pas besoin de stylo Montblanc, les marqueurs du mont Alverne feront l’affaire. François, Alter Christus : certifié conforme ! Sa peau trouée pourrait aussi symboliser son dé-pouillement (littéralement « enlever la peau »). En chevalier de Dame Pauvreté, le Poverello du Christ s’affranchit du matériel. Il est fou ? Fou de Dieu, oui. Un extatique, hors de lui, hors du monde ; façon « ermite des premiers siècles » perchés sur une colonne. Avec sa tonsure, il communique directement avec le ciel. Les lignes de ses mains « empreintent » la route cloutée de la Passion pour remettre l’Église sur le droit chemin. Le rêve d’Innocent devient réalité. François sauve la baraque, cette Église en ruines. Avec son refus de la propriété, serait-il capable de déclencher une révolution sociale ? Pas sûr ; son affaire reste spirituelle. Il ne s’oppose pas, il accueille. Chez lui, pas de poing fermé, les paumes sont grandes ouvertes.
Néanmoins, on pourra toujours escalader l’Alverne par un versant politique, histoire de sonder l’effet pervers de cette mystique de la pauvreté. Au sein d’une société, qui peut avoir intérêt à valoriser le dépouillement ? Pardon pour la digression. D’autant que le Poverello déclenche une autre réflexion… Chez lui, l’appropriation des biens de ce monde équivaut à un grand détournement. Pas besoin d’être chrétien pour prendre son point de vue. À la vue d’une mer-plastique, d’un Everest-poubelle, d’un littoral-bitume, les cœurs se serrent. Tout ça parce que l’humain se sert. Bug dans la matrice. L’absurde a de l’avenir : pour protéger le vivant accaparé par nos pommes, on en vient à donner une valeur aux arbres, à conférer un statut juridique aux fleuves et aux nuages. L’enfer est pavé de on sait quoi. Tout se numérise, tout se juridise. Plus rien ne se divinise. Définir le vivant, c’est le finir. Ça sent le sapin. Le sacré est mort car l’infini nous fout les chocottes. Alors on fait quoi pour sortir de là ? Certains iront faire un câlin aux arbres. Pourquoi pas, Francesco parlait bien aux oiseaux.
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