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La folle histoire

Œuvres spoliées : l’invraisemblable affaire du « trésor de Munich »

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Monet, Matisse, Picasso, Renoir…, en 2012, presque par hasard, la police découvre 1 400 tableaux et dessins de maîtres stockés dans un appartement allemand. Leur propriétaire : Cornelius Gurlitt, un reclus de 78 ans dont le père avait été marchand d’art pour les nazis… Mais qui assure que ce dernier n’a rien fait de mal ! Retour sur l’histoire trouble du « trésor de Munich ».
Mur d’ouverture de l’exposition “Gurlitt, Eine Bilanz” au Kunstmuseum de Berne, avec les reproductions des 1600 œuvres volées
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Mur d’ouverture de l’exposition “Gurlitt, Eine Bilanz” au Kunstmuseum de Berne, avec les reproductions des 1600 œuvres volées

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© Fabrice Coffrini / Afp

C’est l’histoire de la plus grosse découverte d’œuvres spoliées depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale… Celle-ci s’est faite à la faveur d’un simple contrôle de routine ! Une nuit de septembre 2010, à bord d’un train reliant la ville allemande de Munich à Zurich, en Suisse, la police repère un homme âgé aux cheveux blancs qui leur semble anormalement nerveux. Interrogé, ce dernier commence à transpirer à grosses gouttes, et leur présente de faux papiers. En le fouillant, la police découvre sur lui une enveloppe contenant 9 000 euros en liquide. Juste assez pour ne pas être arrêté, toute somme transportée devant être déclarée seulement au-delà de 10 000 euros !

Mais l’homme a également sur lui deux passeports (un allemand et un autrichien) au nom de Cornelius Gurlitt. Flairant quelque chose de louche, les policiers enquêtent sur ce nom et découvrent que cet individu est un fantôme administratif : aucune trace d’un emploi, d’une inscription à la sécurité sociale ou de paiement d’impôts ! Leurs recherches révèlent en revanche que ce Cornelius, âgé de 78 ans, est né en Allemagne en 1932, et habite un appartement à Schwabing, quartier chic de Munich. Un logement toujours inscrit au nom de sa mère, Helene Hanke, alors que celle-ci est morte depuis déjà quarante-cinq ans…

Cornelius Gurlitt le 17 novembre 2013
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Cornelius Gurlitt le 17 novembre 2013

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© Babirad / Sipa

Un tableau de Marc Chagall, tapi dans une armoire en bois, et une toile d’Henri Matisse, roulée dans un cageot de tomates !

Les choses deviennent encore plus intéressantes lorsqu’ils découvrent que cette Helene Hanke, danseuse de ballet et l’une des premières élèves de la pionnière de la danse moderne Mary Wigman, avait épousé en 1923 un certain Hildebrand Gurlitt : un historien de l’art allemand qui avait amassé une fortune en œuvrant comme marchand d’art pour les nazis. Soupçonnant une fraude fiscale, la police mène, le 28 février 2012, une descente dans l’appartement munichois de Cornelius…

Les policiers n’en croient pas leurs yeux : dans ce lieu empoussiéré, encombré de caisses de conserves avariées, s’entassent des centaines de dessins et de toiles de grands artistes. Planqués dans des placards, des valises, et derrière les vieux cartons de nourriture, dorment de véritables chefs-d’œuvre, dont un tableau de Marc Chagall, tapi dans une armoire en bois, et une toile d’Henri Matisse, roulée dans un cageot de tomates ! Au cours de cette interminable perquisition qui dure quatre jours, les policiers recensent 1 406 tableaux et dessins. Commence alors une enquête secrète sur leur provenance. Mais le 4 novembre 2013 le magazine allemand Focus révèle la découverte, et la nouvelle se répand dans les médias du monde entier.

Un trésor alors évalué à plus d’un milliard d’euros

En février 2014, plus de 200 autres tableaux de maître, mis au jour dans une petite maison de Salzbourg (Autriche) appartenant également à Gurlitt, s’ajoutent à cette invraisemblable caverne d’Ali Baba qui rassemble une longue liste d’artistes de premier choix : Marc Chagall, Paul Klee, Pablo Picasso, Henri Matisse, Gustave Courbet, Auguste Renoir, Henri de Toulouse-Lautrec, Claude Monet, Ernst Ludwig Kirchner, Oskar Kokoschka, Franz Marc, Max Beckmann, Emil Nolde, Albrecht Dürer ou encore Lucas Cranach… ; soit un véritable trésor alors évalué à plus d’un milliard d’euros !

La maison de Cornelius Gurlitt à Salzbourg
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La maison de Cornelius Gurlitt à Salzbourg

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© Kerstin Joensson / AP / Sipa

Établi comme marchand d’art à Hambourg, il se lance dans le commerce illégal d’art moderne, considéré par les nazis comme « dégénéré ».

Si une grande partie des œuvres de la collection ont été acquises avant 1933 ou créées après 1945, environ un tiers du lot est constitué d’œuvres qui avaient été déposées des cimaises des musées d’art moderne durant la guerre, dans le cadre de la chasse aux œuvres « dégénérées » menée par le régime d’Adolf Hitler. Plus préoccupant encore, 590 pièces sont soupçonnées d’avoir été spoliées à des familles juives dans le sinistre contexte de l’Holocauste, au cours duquel six millions de Juifs furent assassinés par les nazis. En d’autres termes, ces œuvres ont de grandes chances d’avoir été confisquées ou achetées à très bas prix à des personnes aux abois, forcées de se cacher ou de fuir pour sauver leur vie…

Afin d’éclaircir ces zones d’ombre, le parcours du père de Cornelius, Hildebrand, est examiné. Dans les années 1920, cet amateur d’Otto Dix, Paul Klee et Vassily Kandinsky, est directeur du musée du roi Albert à Zwickau, dont il confie la décoration à l’institut Bauhaus, et où il organise des expositions de Max Pechstein et Emil Nolde. En raison de ces goûts modernes contraires aux canons nazis, mais aussi des origines juives de sa grand-mère, Gurlitt est démis de ses fonctions en 1930. Établi comme marchand d’art à Hambourg, il se lance dans le commerce illégal d’art moderne, considéré par les nazis comme « dégénéré ».

Cloîtré chez lui avec le trésor de son père

Hildebrand Gurlitt  en 1925
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Hildebrand Gurlitt en 1925

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© AP Photo / Kunstsammlungen Zwickau / Sipa

Des officiers du parti nazi lui font savoir qu’ils sont au courant de ses origines juives ; des puissants de Hambourg faisant avec lui des affaires lucratives, Gurlitt est toutefois laissé libre. En 1938, la vente d’œuvres « dégénérées » est rendue légale afin de permettre au Reich d’en tirer de juteux bénéfices. Gurlitt est alors embauché comme acheteur pour le Führermuseum, gigantesque musée d’œuvres pillées qu’Hitler projetait d’installer à Linz (Autriche). En 1943, toujours dans le cadre de ce projet, Gurlitt est désigné comme acheteur principal en France.

À la fin de la guerre, Gurlitt attire l’attention des « Monuments Men », groupe de sauveurs d’œuvres d’art envoyés par le général américain Eisenhower, qui l’interrogent durant trois jours. Mais l’Allemand affirme, photo des débris à l’appui, que sa collection a été réduite en cendres dans sa maison de Dresde, bombardée en février 1945. N’était-il pas, en outre, un défenseur des modernes, dont de nombreuses œuvres furent brûlées par les nazis lors d’autodafés dans les années 1930 ? Et, de surcroît, d’origine juive ? Gurlitt l’assure : il n’aurait agi que par amour de l’art et pour rester en vie ! L’homme fait l’objet d’une procédure judiciaire, mais ces éléments lui valent d’être réhabilité en 1948.

Après le décès d’Hildebrand Gurlitt dans un accident de la circulation en 1956, sa femme hérite de sa collection qui, à la mort de celle-ci en 1968, tombe entre les mains de leur fils Cornelius. Un ex-étudiant en histoire de l’art qui n’aura jamais travaillé de sa vie : durant toute son existence, l’homme, qui n’était qu’un enfant durant la guerre, sera resté cloîtré chez lui avec le trésor de son père, sans sortir ni voir personne, sauf pour vendre de temps en temps une œuvre afin de payer ses dépenses quotidiennes !

Christopher Marinello, expert repésentant la famille Rosenberg devant le tableau « Femme assise d’Henri Matisse » le 15 mai 2015
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Christopher Marinello, expert repésentant la famille Rosenberg devant le tableau « Femme assise d’Henri Matisse » le 15 mai 2015

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© Wolf Heider-Sawall / DPA / dpa Picture-Alliance via AFP

Cornelius réplique qu’il est trop attaché à ces œuvres, qu’il désigne comme « l’amour de sa vie » !

Pour défendre cet héritage dont il refuse de se séparer, Cornelius assure que son père a acheté les œuvres légalement, et n’a agi que pour sauver des tableaux de la destruction. Mais, dans ce cas, pourquoi avoir continué à garder ce trésor secret ? Cornelius réplique qu’il est trop attaché à ces œuvres, qu’il désigne comme « l’amour de sa vie » ! Une chose est sûre cependant : son père savait très bien ce qu’il faisait lorsqu’il achetait à l’ERR (Einsatzstab Reichsleiter Rosenberg), équipe missionnée par Hitler pour confisquer des biens juifs, ainsi qu’au marchand d’art allemand Gustav Rochlitz, installé rue de Rivoli et très impliqué dans cette spoliation à grande échelle, et à l’hôtel Drouot, où circulaient également de nombreux objets pillés.

Seules quatorze œuvres auraient été restituées à ce jour…

Détail du mur d’ouverture de l’exposition « Gurlitt, Eine Bilanz » au Kunstmuseum de Berne, avec les reproductions des 1600 œuvres volées, dont « La femme assise » de Henri Matisse, « Les Deux cavaliers sur la plage » de Max Liebermann, Marc Chagall …
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Détail du mur d’ouverture de l’exposition « Gurlitt, Eine Bilanz » au Kunstmuseum de Berne, avec les reproductions des 1600 œuvres volées, dont « La femme assise » de Henri Matisse, « Les Deux cavaliers sur la plage » de Max Liebermann, Marc Chagall …

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© Fabrice Coffrini / Afp

Parmi les œuvres retrouvées, deux sont formellement reconnues par des héritiers de familles spoliées : d’une part, le Matisse roulé dans un cageot de tomates (un portrait de femme assise qui avait appartenu au marchand d’art juif Paul Rosenberg, émigré aux États-Unis en 1940, et dont l’importante collection fut saisie en 1940–1941 par les nazis) ; d’autre part, Deux Cavaliers sur la plage de Max Liebermann (1901), spolié en 1938 au fabricant de sucre et collectionneur juif David Friedmann, qui avait réussi à fuir l’Allemagne pour Prague avant d’être déporté à Auschwitz – enfer auquel il a survécu, contrairement à sa femme et ses filles, mortes exterminées. Dès la découverte de la collection Gurlitt, les deux familles demandent la restitution des œuvres au gouvernement. Mais en Allemagne, il n’y a alors pas de loi sur la restitution des œuvres pillées par les nazis…

Monika Grütters, ministre de la culture en Allemagne retournant à Francine Kahn, héritière d’Armand Dorville, deux aquarelles de Jean-Louis Forain et un dessin de Constantin Guys spoliés par les nazis et appartenant à la collection de Cornelius Gurlitt
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Monika Grütters, ministre de la culture en Allemagne retournant à Francine Kahn, héritière d’Armand Dorville, deux aquarelles de Jean-Louis Forain et un dessin de Constantin Guys spoliés par les nazis et appartenant à la collection de Cornelius Gurlitt, le 22 janvier 2020

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© Christoph Soeder / DPA / dpa Picture-Alliance via AFP

Au printemps 2014, ils écrivent directement à Cornelius Gurlitt. Surprise, ce dernier accepte de rendre le Matisse et les Deux Cavaliers ! Très peu de temps après, le 6 mai 2014, le vieil homme meurt d’une défaillance cardiaque, et sera enterré sous la même dalle que son père. Le musée des Beaux-Arts de Berne apprend alors qu’il est son légataire universel. Embarrassé, il accepte l’héritage en s’engageant à restituer les œuvres pillées. De novembre 2017 à mars 2018, il expose 500 pièces maîtresses de la collection. Alors que les recherches de provenance se poursuivent, seules quatorze auraient été restituées à ce jour…

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À écouter :

Podcast « Affaire sensible » sur France Inter, « L’Affaire Cornelius Gurlitt »,
5 avril 2019. Écrit par Renaud Meyer et réalisé par Baptiste Guiton.

Podcast « Art Bust », « Nazi Art Theft », 21 juillet 2021, par Ben Lewis.

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