De Paris à New York, nos œuvres et artistes préférés
De Paris à New York, nos œuvres et artistes préférés
Puisqu’il faut bien choisir, la rédaction de Beaux Arts s’est jetée à l’eau la tête la première et a sélectionné ce qui l’a le plus marquée cette année. Un florilège ultracontemporain, donc, où résonnent les inquiétudes et les espoirs de notre époque, toutes générations confondues.
PARTIE 2/3
Palmarès 2018 : Pierre Huyghe, Tacita Dean…
Pierre Huyghe, dans la tête d’intelligences artificielles
Né en 1962 à Paris, vit et travaille à Paris et New York.
« Je ne veux pas exposer quelque chose à quelqu’un, mais quelqu’un à quelque chose. » À chacun des écosystèmes qu’il engendre, Pierre Huyghe pousse un peu plus loin la notion d’expérience. Après Kassel et Münster, après les abeilles, les chiens et les cellules cancéreuses, le voilà qui, à Londres, tente d’apprivoiser ce drôle d’animal qu’est l’intelligence artificielle. Avec un laboratoire de Kyoto, il explore la capacité télépathique de la machine : comment, à partir des influx cérébraux, reconstituer les images qu’est en train d’observer, ou d’imaginer, un cobaye ? Ces clichés fantômes et mutants sont au centre du nouveau processus du plus contemporain des artistes. E. L.
Pierre Huyghe, Vue de l’exposition aux Serpentine Galleries, 2018
Courtesy Pierre Huyghe et Serpentine Galleries, Londres © Kamitani Lab / Kyoto University et ATR. © Ola Rindal / Courtesy Pierre Huyghe et Serpentine Galleries, Londres. © Stephen Chung/LNP/REX/Shutterstock
Tacita Dean, une artiste au sommet
Née en 1965 à Canterbury (Royaume-Uni), vit et travaille à Berlin.
Dans les espaces de la Royal Academy de Londres hantés par les fantômes de Constable et Turner, Tacita Dean a composé une remarquable digression autour du paysage contemporain, point d’orgue d’une triple exposition qui la voyait aussi honorée à la National Gallery et la National Portrait Gallery. Des montagnes afghanes, patiemment dépeintes à la craie, à la quête inlassable du rayon vert, de marines nocturnes caressées par un phare à cette île perdue où elle retrouve la trace d’un marin échoué, l’espace n’est aux yeux de la plasticienne britannique qu’un subtil moyen de nous rendre sensible le passage du temps. Clou de cet accrochage au cordeau, son tout dernier film Antigone, ode à la résilience du médium argentique pour la survie duquel elle se bat au quotidien. E. L.
Tacita Dean, The Montafon Letter, 2017
Courtesy Tacita Dean, Frith Street Gallery, Londres, et Marian Goodman Gallery, New York-Paris / Photo David Parry.
Yang Fudong, l’art sur un plateau
Né en 1971 à Pékin, vit et travaille à Shanghai.
Considéré comme l’un des plus importants photographes et cinéastes chinois, Yang Fudong développe une œuvre onirique qui oscille entre fiction et réel, nourrie formellement à la fois par son amour de la Nouvelle Vague, le Shanghai des années 1930 et la tradition du paysage. Au Long Museum de Shanghai, il a transformé le processus de prises de vues cinématographiques en performance au long cours. Les visiteurs du musée étaient invités à suivre le tournage de deux scènes du prochain film de l’artiste réalisées sur place, en 30 tableaux journaliers présentés progressivement sur 30 écrans, devenant de véritables installations multidimensionnelles. Une œuvre fascinante de beauté qui permet au public de découvrir l’envers du décor, les techniques de mixage, le jeu des acteurs, les cadrages, la magie de la lumière… Une ode à tous les arts ! F. B.
Yang Fudong, Dawn Breaking, 2018
Courtesy Yang Fudong, ShanghART Gallery, Shanghai, et Marian Goodman Gallery, New York-Paris. © Yang Fudong. Photo Pascal Moscheni
Nathalie Du Pasquier, Des couleurs et des formes muettes
Née en 1957 à Bordeaux, vit et travaille à Milan.
Parmi une dizaine d’autres (excellents) artistes exposés dans le cadre de « L’almanach », la biennale du Consortium de Dijon, Nathalie Du Pasquier nous a paru sortir du lot. D’abord parce que la native de Bordeaux, ex-membre de Memphis, groupe de designers électriques des années 1980, n’est pas tout à fait de la partie – de l’art et de son milieu. Et cela se voit : ses sculptures-vases-totems en bois pointaient à Dijon leurs crêtes géométriques sur fond de peintures murales labyrinthiques dans des teintes brunâtres, vert olive ou bleu pâle, qui ne se rattachaient à pas grand-chose de récent, ni de savant. L’installation venait de loin (peut-être des natures mortes de Morandi) et restait muette (pas de discours alambiqué pour justifier quoi que ce soit), se contentant de faire de la disposition des choses et des formes un art. Pas donné à tout le monde. J. L.
Nathalie Du Pasquier, Salle des fêtes, 2018
Courtesy Nathalie Du Pasquier © André Morin pour le Consortium.
Pakui Hardware, trois aliens sous les ors du musée d’Orsay
Ugnius Gelguda & Neringa Cerniauskaite collaborent depuis 2014, vivent et travaillent à Berlin et Vilnius.
C’était aussi impromptu que génial. Connu pour ses installations bio-tech ultracontemporaines voire sciencefictionnelles, le jeune duo lituanien Pakui Hardware investissait l’ancienne salle de bal du musée d’Orsay. Dans ce théâtre de l’opulence, tapissé d’or et décoré de moulures extravagantes, trois créatures translucides avaient élu domicile « comme des participants non humains à un bal du futur », selon les mots des artistes. Composés de trépieds, d’impressions UV, de silicone, de graines de chia ou encore de pinces, ces insectes aliens et prédateurs minaient la permutation du biologique et de la robotique. À la fois vulnérables et robustes, ils étaient les survivants dans un monde technologique avancé, déshumanisé et froid. J. A.
Pakui Hardware, On Demand, 2018
Photo Laura Schaeffer. © Pakui Hardware/musée d’Orsay, Paris
Korakrit Arunanondchai, et si l’on composait avec la pollution ?
Né en 1986 en Thaïlande, vit et travaille à New York.
À Marseille, Korakrit Arunanondchai recouvrait le sol d’un hangar face à la mer de tombes en coquillages et d’un limon luisant et sombre comme du pétrole. Très odorant… et sublime. Plus loin, il projetait une vidéo épousant le flux de conscience d’un peintre fictionnel. Elle célébrait la connexion sous toutes ses formes : celle des générations à travers la mémoire, celle des humains via les nouvelles technologies et celle des espèces peuplant la Terre à travers la spiritualité. Si de nombreux artistes moralisateurs pointent du doigt le désastre écologique, le Thaïlandais Korakrit Arunanondchai évite de se positionner comme le prophète de la fin du monde. Il tente plutôt de trouver des façons de composer avec la pollution pour aller de l’avant. La solution qu’il propose : l’empathie, l’affinité et la résilience. J. A.
Korakrit Arunanondchai, Vue de l’exposition au J1, 2018
© Korakrit Arunanondchai / Photo Benjamin Bechet. Courtsey Korakrit Arunanondchai et Clearing, New York-Bruxelles
Wade Guyton, la peinture en question
Né en 1972 à Hamon (États-Unis), vit et travaille à New York.
Ce grand artiste américain, dans l’héritage de Christopher Wool, produit avec une rare autonomie une œuvre résolument critique sur le système de représentation et de reproduction de la peinture. Comme à chacune de ses expositions, il construit un dispositif total, opération de transfert et de traduction de son propre atelier, des mécanismes de production, entre le médium classique de la peinture et les techniques numériques. Le travail de Guyton est celui qui informe le mieux, avec une véritable puissance et beauté formelle, sur l’état de l’art et sa valeur. S. M.
Wade Guyton, Vue de l’exposition aux Serpentine Galleries, 2018
Courtesy Wade Guyton / Photo James Campbell. © Karsten Moran / The New York Times
Tatiana Trouvé, vitrines du temps perdu
Née en 1968 à Cosenza (Italie), vit et travaille à Paris.
C’est comme un musée des âmes mortes ; le recueil d’œuvres qui ont été rêvées, plus que réalisées, et qui ne verront peut-être jamais le jour. Seul leur cartel atteste un brin de leur supposée existence. On y lit : Saison des ombres, 2064, plâtre et mensonges ; Lignes de désir, 2040, bronze, béton et métal. Et aussi le Musée des sentiments, 2061, papier peint, velours, bitume, nicotine et cuivre. Ou encore Scène primitive de mémoire, 1969, promesse autodétruite si tenue. Lors de son exposition à la Villa Médicis, en duo avec Katharina Grosse, une seule vitrine suffisait à Tatiana Trouvé pour que les temps se brouillent, et que la matière ne semble plus qu’un pâle substitut à nos songes. E. L.
Tatiana Trouvé, Vue de l’exposition à la Villa Médicis, 2018
© Chiara Parisi. Photo Claire Dorn
JR, un œil sur la gâchette
Né en 1983, vit et travaille entre Paris et New York.
Fin octobre, JR révélait une fresque photographique spectaculaire sur le mythique mur de Houston Bowery, à New York, que Keith Haring avait investi dès 1982. Réalisée pour faire la une d’un numéro de Time consacré à la question du port d’armes aux USA, cette fresque monumentale réunit plus de 245 personnes venant de trois villes particulièrement concernées : Dallas, Saint-Louis et Washington. L’artiste rappelle qu’il existe 300 millions de « guns » aux États-Unis, soit près de 9 armes à feu pour 10 habitants. Victimes, pasteurs, médecins, lobbyistes, chef du gang des Blood… tous livrent leur histoire et leur avis. Autant de témoignages constituant également une vaste installation vidéo interactive qui circulera aux États-Unis et que l’on peut consulter sur le site de l’hebdomadaire (Time.com). Le lendemain de l’inauguration de cette fresque, des anonymes traçaient le chiffre 11 au centre de la composition avec une tache de peinture rouge : le nombre de victimes qui venaient de tomber sous les balles d’une fusillade antisémite dans une synagogue de Pittsburgh, en Pennsylvanie. H. V.
Vue de l’installation interactive The Gun Chronicles : A Story of America, d’après la une de Time Magazine ( du 5 novembre 2018 )
© JR-art.net
Rebecca Ackroyd, chez les mutants
Née en 1987 à Cheltenham (Royaume-Uni), vit et travaille à Londres.
Si les corps qui squattent le sol sont à vendre, nulle prostitution ici. Rebecca Ackroyd nous plonge dans un fantasme postapocalyptique enflammé et inspiré à la fois des ruelles sombres d’Amsterdam et des backrooms. Nus et mutants, les corps semblent asexués : les seins et les vagins, comme découpés au scalpel, révèlent des cavités rouge sang. Les visages sont recouverts de casques de moto et de masques de ski qui laissent apparaître quelques taches et des cheveux synthétiques. Jeune prodige diplômée de la Royal Academy of Arts en 2015, Rebecca Ackroyd prolonge ici son travail sur le corps comme architecture et l’architecture comme corps, entre espaces sauvage et domestique, ruine et construction, attirance et dégoût. Usant de matériaux pauvres – bandes de plâtre, cages à poules et peinture en spray –, l’artiste ne fait pas de quartiers : ils sont rouges. H. V.
Rebecca Ackroyd, NAVE!, 2018
Peres Projects, Berlin. © Aubrey Mayer / Courtesy Rebecca Ackroyd et Peres Projects, Berlin
Vous aimerez aussi
Carnets d’exposition, hors-série, catalogues, albums, encyclopédies, anthologies, monographies d’artistes, beaux livres...
Visiter la boutique
