De Paris à New York, nos œuvres et artistes préférés
De Paris à New York, nos œuvres et artistes préférés
Puisqu’il faut bien choisir, la rédaction de Beaux Arts s’est jetée à l’eau la tête la première et a sélectionné ce qui l’a le plus marquée cette année. Un florilège ultracontemporain, donc, où résonnent les inquiétudes et les espoirs de notre époque, toutes générations confondues.
PARTIE 3/3
Palmarès 2018 : Ashley Hans Scheirl, Neïl Beloufa…
10LEC6 Bone Bame (Official Music Video)
Ashley Hans Scheirl, avec ou sans testostérone
Née en 1956 à Salzbourg, vit et travaille à Vienne.
La trans-peinture d’Ashley Hans Scheirl est un environnement imprégné de questionnements sexuels, identitaires et économiques. Entre bad painting, touches expressionnistes abstraites et hyperréalisme, on croise des doigts baladeurs, le poing tendu d’un fist-fucking, des dents et des étrons cosmiques, des sextoys roses et des sexes en pinceau : une autre vision de l’Origine du monde que l’artiste nous jette au visage, façon golden shower. Immanquable en 2018, AHS a d’abord eu son heure de gloire dans les années 1980–1990, lorsqu’elle participait à l’essor de l’art conceptuel en Autriche à coups de films expérimentaux et de performances liés à l’identité lesbienne et ambisexuelle. Elle était connue sous plusieurs noms (Angela Scheirl, Angela Hans, Hansi…) et son passage à la peinture s’était accompagné d’une métamorphose physique dans la peau d’un homme, avec injection de testostérone. Depuis, Hans Scheirl (re)devenu Ashley Hans Scheirl, insiste : la peinture n’a pas de genre. H. V
Ashley Hans Scheirl, Genital Economy Posing, 2018
© Photo Markus Krottendorfer. © Ashley Hans Scheirl
Neïl Beloufa, la propagande mise KO
Né en 1985 à Paris, où il vit et travaille.
C’était une forêt de maquettes, statuaires et autres reproductions. Des objets de propagande tous azimuts, des fétiches de dictature, des slogans terribles, des publicités manipulatoires. Un affolant capharnaüm, reflet du monde : celui de l’ère Google, du flux d’images algorithmées. Que penser de l’état de la planète ? Comment composer avec ce réel constamment décomposé ? En mettant en scène ces mille objets de propagande, Neïl Beloufa a produit une des expositions les plus remuantes de l’année, faisant vaciller vérités et contre-vérités, dans un chaos salvateur. E. L.
Neïl Beloufa, Vue de l’exposition au Palais de Tokyo, 2018
Courtesy Neïl Beloufa et galerie Balice Hertling, Paris / Photo Aurélien Mole. © Neïl Beloufa
Antwan Horfee, clip extatique
Né en 1983 à Paris, où il vit et travaille.
Avec Antwan Horfee, le dessin est un psychotrope ! Sur une bande-son « Bulu Punk » du groupe 10LEC6 (les nouveaux poulains du label Ed Banger), l’artiste déploie plus de 7 000 dessins défilant sur une trentaine de décors, peints à la main, pour réaliser un clip hallucinogène. Influencé par le studio Fleischer qui révolutionna l’animation dans les années 1930, mais aussi par les cultures alternatives (du tatouage au graffiti en passant par l’héritage de l’underground japonais), il nous tabasse la rétine et propulse notre imaginaire dans une traversée extatique de 2 min 45 au coeur d’une jungle au psychédélisme carnivore. H. V.
Jon Rafman, tunnel haute couture
Né en 1981 à Montréal, où il vit et travaille.
Les frontières continuent de disparaître entre art et mode. La preuve avec Balenciaga, qui, pour son défilé en septembre dernier, a invité Jon Rafman, figure majeure de la scène contemporain. Le plasticien a créé un gigantesque tunnel futuristique, où mannequins et spectateurs étaient plongés dans un univers psychédélique en pleine ère numérique. Un tour de force en termes d’innovation technique et qualité esthétique pour ce show qui a ravi la critique, et promet déjà de rester parmi les scénographies de défilés les plus inventives. A. S.
Défilé Balenciaga printemps-été 2019
Courtesy Plus One Gallery, Londres. Photo Finnish National Gallery, Helsinki / Petri Virtanen. © WWD/Rex/SIPA
Zsófia Keresztes, étranges fétiches 2.0
Née en 1985 à Budapest, où elle vit et travaille.
Zsófia Keresztes observe la manière dont le virtuel peut cannibaliser le réel, et vice versa. La jeune artiste élabore des théories et des scénarios fictifs, où le réel est infesté par le digital, incarné dans la matière première. Ses récentes créations prennent la forme de monstres occultes, de masques magiques, d’armures guerrières et d’avatars numériques. Entre formes organiques, crachats visqueux modélisés en 3D et glace fondue aux reflets sexy, leurs formes indéterminées et faussement molles sont traversées de lances mortuaires et de cheveux synthétiques, comme d’étranges fétiches queer 2.O. La peau de ses sculptures, qui paraît synthétique, est composée de mosaïques en dégradés de couleurs : alors le kraft devient réalité virtuelle et l’art est à l’Est ! H. V.
Zsófia Keresztes, The Judge, vue de l’exposition « Expérience Pommery #14 – L’esprit souterrain », Reims, 2018
© Photo Jean Pierre Gabriel
Nina Chanel Abney, Black Paintings Matter
Née en 1982 à Chicago, vit et travaille à New York.
En 2017, Nina Chanel Abney donnait le ton sur le carton d’invitation de son exposition à la galerie Jack Shainman, à New York : « Fuck Trump ». Entre abstraction pop et figuration politique, couleurs vives et grisaille du bitume, lignes grasses et formes vaporeuses, l’artiste confirme que la peinture n’est pas une matière innocente. Étudiante, elle s’était imposée en peignant un portrait de classe polémique : ses camarades étaient vêtus du costume orange des prisonniers, les visages noircis, tandis qu’elle apparaissait en maton armé, cheveux blonds et yeux bleus. Un blackface pictural qui pointait le pourcentage de Blancs et de Noirs en école d’art et en prison. En 2015, sa série dépeignant des scènes de bavures policières racistes la propulsait comme l’une des voix du mouvement Black Lives Matter. En 2018, Nina Chanel Abney a exposé au Palais de Tokyo, à la biennale de Gwangju (Corée du Sud), chez Deitch Projects et Pace Prints (New York) ; elle vient de collaborer avec le peintre Henry Taylor tandis qu’une rétrospective de son travail voyage entre Chicago et Los Angeles… N’en déplaise à l’Amérique de Trump. H. V.
Nina Chanel Abney, Whatever It Takes, 2018
© Nina Chanel Abney. Courtesy Nina Chanel Abney et Jack Shainman Gallery, New York. Photo Dávid Biró. © Photo J. Caldwell
Morgan Mandalay, devant les barreaux
Né en 1985 en Californie, vit et travaille à Brooklyn.
Si l’homme est un animal, la galerie d’art ne serait-elle pas notre zoo ? C’est ce que semble nous dire, amusé, Morgan Mandalay dans sa série de tableaux exposés à la galerie BWSMX de Mexico, qui interroge la frontière entre le sauvage et le domestique, le dominant et le dominé. La matière est généreuse et lumineuse, les traits de pinceau précis et énergiques. Sur petits et grands formats, l’artiste décline une série de singes furieux ou irradiants, observant nos dépendances : le tabac, l’alcool, les smartphones et les réseaux sociaux, la jungle du XXIe siècle. Seuls des motifs quadrillés de cage nous séparent (et des flammes, des bouches, des rats, de la végétation…). Au premier regard, le spectateur pense dominer l’animal, qui paraît enfermé et n’avoir pas d’autre choix que d’offrir sa vie à notre voyeurisme. Mais un doute s’installe : et si nous n’étions pas coincés nous-mêmes dans une cage aux murs blancs, tandis que les singes savourent leur revanche ? H. V.
Morgan Mandalay, Ideals Are Peaceful, 2018
© PJ Rountree. Courtesy Morgan Mandalay et BWSMX, Mexico. © Morgan Mandalay
Fernando Palma Rodríguez, la danse du Vieil Homme Coyote
Né en 1957 au Mexique, vit et travaille à Milpa Alta.
Le monde est électronique, alors Fernando Palma Rodríguez anime ses installations précaires à l’aide de systèmes robotiques : un jeu d’enfant pour cet ancien ingénieur. Des papillons en peau de canettes prennent leur envol ; des escabeaux recouverts de végétaux deviennent des pivots ; le Vieil Homme Coyote, divinité aztèque, réapparaît… L’artiste opère un savant mélange de chorégraphies surréalistes et de références à la cosmogonie pré-hispanique, qui viennent en écho de l’actuelle destruction du paysage par l’homme capitaliste. Vivant dans la région agricole de Milpa Alta, au sud-est de la ville de Mexico, Fernando Palma Rodríguez a créé Calpulli Tecalco, une organisation à but non lucratif dédiée à la préservation du náhuatl, sa langue natale. En náhuatl, on pense les objets comme des personnes, alors l’on ne peut que devenir très ami avec les œuvres de ce magique artiste indien qui règne sur Mexico. H. V.
Fernando Palma Rodriguez, Soldado, vue de l’exposition « Fernando Palma Rodriguez », House of Gaga, Los Angeles, 2018
Courtesy Fernando Palma Rodriguez et Gaga, Mexico-Los Angeles.© DR
OSGEMEOS, South American Graffiti
Nés en 1974 à São Paulo, où ils vivent et travaillent.
Gustavo & Otávio Pandolfo travaillent à quatre mains. Poids lourds de la scène graffiti dans le monde, ils ont saccagé les rues de São Paulo et retourné les centres d’art où ils sont invités régulièrement pour des projets monumentaux et immersifs, dans lesquels ils déploient un monde imaginaire pensé depuis l’enfance comme un refuge. Les frères jumeaux ont ainsi recouvert les murs du musée Mattress Factory, à Pittsburgh, de fresques surréalistes, maculé le sol de gouttes de peinture lumineuses, et reconstitué une chambre bordélique où l’on retrouve leurs petites peintures, des portraits de famille, des graffitis, des objets de la culture populaire brésilienne ou de l’héritage du hip hop, ainsi qu’un carrousel où leur fameuse créature jaune fait un salto. Renversant. H. V.
OSGEMEOS, Vue de l’installation Lyrical, 2018
© Tom Little. © Pier Marco Tacca / Getty Images. Coll. particulière
Torbjørn Rødland, trouble loufoque compulsif
Né en 1970 à Stavanger (Norvège), vit et travaille à Los Angeles et Oslo.
Encore un artiste qui émerveille autant qu’il divise ! Deux institutions majeures, le C/O de Berlin et la fondation Prada à Milan, ont consacré cette année un solo show au photographe norvégien Torbjørn Rødland. Inoffensifs en surface, ses clichés trouvent leur force dans des détails loufoques qui ajoutent à la douceur de l’image une touche plus violente et plus cruelle. Un dentier dans une pâtisserie, des larmes gluantes coulant du visage d’une jeune femme, des corps distordus ou mutilés… drame ou fantasme ? Daniel Arasse ne disait-il pas : « Le diable se cache dans les détails » ? A. S.
Torbjørn Rødland, Untitled, 2009–2013
© Torbjørn Rødland
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