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C’est l’œuvre d’une vie. Né en 1951, Bruno Decharme a débuté sa collection d’art brut dès la fin des années 1970, avant même d’avoir 30 ans. Très investi dans la reconnaissance de cet art qui, selon lui, « ne se laisse enfermer dans aucune catégorie et met en échec toutes nos tentatives de définition », l’homme a produit et réalisé des documentaires, multiplié les acquisitions (ses réserves compteraient entre 5 000 et 6 000 pièces) et fondé en 1999 l’association abcd (art brut connaissance & diffusion), dirigée par la chercheuse et enseignante à l’École du Louvre Barbara Safarova (également son épouse).
Pour l’exposition au Grand Palais, Bruno Decharme et Barbara Safarova se sont vu confier les rênes du commissariat. Imaginant un parcours kaléidoscopique, qui constitue un écho foisonnant à leur donation au Centre Pompidou de 947 œuvres, datant du XVIIe au XXIe siècles et signées de 222 artistes. Si l’exposition manque, selon certains critiques, de problématisation – le collectionneur s’en tenant à la définition de Jean Dubuffet, « l’art brut, c’est l’art brut et tout le monde a très bien compris » –, elle a le mérite d’en offrir un flamboyant (et copieux) panorama.
Anna Zemánková, Sans titre, Vers 1970
Pastel gras sur papier, collages, fils de laine, crochet • 88 × 62 cm • © Centre Pompidou, MNAM-CCI / Audrey Laurans / Dist. GrandPalaisRmn Presse / © Estate Anna Zemánková
« Pour que certaines œuvres me parviennent, il a fallu qu’une alchimie opère entre le collecteur et le passeur. L’amitié qui me lie à Terezie Zemánková, petite-fille d’Anna, l’a conduit à se défaire de trois chefs-d’œuvre de sa grand-mère qu’elle jurait, à une époque, ne jamais céder à quiconque ! » On comprend aisément pourquoi : impossible de ne pas être hypnotisé par les compositions végétales extrêmement minutieuses de la dessinatrice et pastelliste Anna Zemánková (1908–1986). Dépressive, diabétique, la Tchécoslovaque s’est mise au dessin après sa cinquantième année, alors qu’elle avait été amputée des deux jambes. Chaque matin, elle s’attelait dès l’aube à son ouvrage, usant de crayons de couleur comme de pastels, et allant jusqu’à coudre ses feuilles de papier, pour donner vie à de splendides et troublantes compositions organiques.
Zdeněk Košek, Sans titre, Vers 1990
Feutre et mine graphite sur couverture d’un cahier • 29,6 × 42,5 cm • © Centre Pompidou, MNAM-CCI / Joseph Banderet / Dist. GrandPalaisRmn Presse © Zdeněk Košek
« Si je n’essayais pas de résoudre les problèmes de l’humanité, qui d’autre le ferait ? » Ainsi cité dans le catalogue de l’exposition, le Tchèque Zdeněk Košek (1949–2015) a connu une première carrière de typographe et de caricaturiste pour des journaux régionaux avant de subir un important traumatisme dans les années 1980. Il sombre alors dans une psychose étrange, convaincu de devoir jouer un rôle majeur dans la préservation du monde et de l’humanité. Il se met alors à passer les journées devant sa fenêtre, consignant toutes sortes de notes sur ce qu’il voit, recouvrant des cahiers d’écoliers, des boîtes ou de vieilles revues, et prenant la forme de dessins et de captivants diagrammes. Dont la « mission », explique Bruno Decharme, n’est autre que de « guérir le monde, nous sauver de désastres imaginaires ou bien réels, de catastrophes en cours ou à venir, de maux en tous genres. » Ce n’est pas si absurde : après tout, ne dit-on pas que la beauté sauvera le monde ?
Yumiko Kawaï, Sans titre, 2005 – 2010
Broderie de fils de coton sur toile de coton et de laine • 44 × 97 cm • © Centre Pompidou, MNAM-CCI / Bertrand Prévost / Dist. GrandPalaisRmn Presse © Yumiko Kawaï, courtesy Atelier Yamanami
Riche en artistes nippons, comme les dessinateurs Chiyuki Sakagami (sublime !) et Kōji Nishioka, ou bien les sculpteurs Hideaki Yoshikawa et Kōmei Bekki, le parcours révèle aussi d’intéressants artistes textiles, comme Satoshi Morita et – notre coup de cœur – Yumiko Kawaï. Née en 1979, celle-ci est pensionnaire d’une institution bien connue au Japon, l’atelier Yamanami, et se distingue par l’étonnante simplicité de son geste : elle coud des cercles de fils de laine ou de coton, revient en boucle sur sa forme, jusqu’à donner naissance à des reliefs rigides. Il y a dans la sobriété éloquente de ces broderies quelque chose de l’ordre de la foi, de la ténacité, de la grâce aussi. Malgré la répétition, celles-ci sont habitées d’une émotion communicative, d’une joie de la matière, du geste et de l’application concentrée.
Scottie Wilson, Sans Titre, Vers 1950
Encre, crayon gras et aquarelle sur papier • 67 × 84,3 cm • © Centre Pompidou, MNAM-CCI / Audrey Laurans / Dist. GrandPalaisRmn Presse © Henry Boxer Gallery
« Les surréalistes britanniques ont révélé Wilson à André Breton, qui a inclus une sélection de ses œuvres dans l’Exposition internationale du surréalisme à la galerie parisienne Maeght en 1947 », raconte Bruno Decharme dans le catalogue de l’exposition. « À cette occasion, Wilson a été présenté à Pablo Picasso, mais n’appréciant que son propre travail et celui de William Blake, il est resté indifférent au célébrissime peintre catalan. » Tant pis pour Picasso, ou plutôt tant mieux, puisque comme Jean Dubuffet et André Breton, il s’est empressé de s’offrir un petit bout de l’univers de Scottie Wilson (1888–1972). Analphabète, l’Écossais collectionnait les stylos-plume jusqu’au jour où il s’est décidé à en faire usage, pour dessiner d’énigmatiques et précises compositions peuplées d’animaux, de végétation et de figures étranges. Conscient de son talent, l’artiste organisait des expositions de ses dessins dans des lieux atypiques, et les vendait dans la rue à bas prix, malgré l’intérêt des galeries.
Auguste Forestier, Sans Titre, 1935
75 X 114,4 X 23,5 Cm • © Centre Pompidou, MNAM-CCI / Bertrand Prévost / Dist. GrandPalaisRmn Presse
Selon François Piron, l’un des auteurs du catalogue, certaines œuvres d’artistes malades « s’inscrivent dans le quotidien et compensent souvent ce qui manque dans le confinement forcé de l’hôpital », traduisant « des conditions socio-économiques bien concrètes : Auguste Forestier construit ses sculptures pour les vendre sur le marché de Saint-Alban-sur-Limagnole, près de l’hôpital, et s’acheter des cigarettes ». Bruno Decharme complète, expliquant que les fascinantes sculptures d’Auguste Forestier (1887–1958) sont le résultat de bricolages, d’assemblages de matériaux glanés ici et là, et ce malgré « le manque de matériaux à l’hôpital psychiatrique » où ce fils d’agriculteur atterrit de force après avoir fait dérailler un train en posant des cailloux sur la voie. Il tentera de nombreuses fois de s’évader, et trouvera une échappatoire dans le façonnage de personnages, de bestioles ou de bateaux entiers à l’aide de morceaux de bois, d’aluminium, de cordelettes, de crin, de cuir, de dents de porc, de peau de mouton, de plumes ou encore de toile cirée, comme en témoigne la (longue) liste des matériaux de ses œuvres.
Art brut
Du 20 juin 2025 au 21 septembre 2025
Grand Palais • 7 Avenue Winston Churchill • 75008 Paris
www.grandpalais.fr
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