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Germaine Richier photographiée par Agnès Varda dans son atelier avec « La Sauterelle », Mars 1956
© Agnès Varda - Fonds Agnès Varda déposé à l’Institut pour la Photographie.
« La sculpture, c’était tout pour elle. Le matin elle se jetait dans son atelier comme un être se jette dans la mer parce qu’il en a besoin. La matière sculpture était sa raison d’être, il n’y avait rien d’autre ». Dans un entretien mené par Valérie Da Costa, historienne de l’art et spécialiste de l’artiste, en avril 2003 (publié dans Germaine Richier. Un art entre deux mondes), l’écrivaine Dominique Rolin, qui fut très proche de Germaine Richier, fait ce constat. La carrière de l’artiste, sa biographie également sont totalement entremêlées avec sa sculpture, sa pratique, son cheminement, ses choix. Aussi chaleureux qu’emporté, son tempérament semble d’ailleurs s’accorder avec cette pratique sans concession de son art – Germaine Richier fit souvent pleurer ses élèves. Sa carrière fut pourtant courte, à peine un quart de siècle, entre 1933 et 1959, année où elle succomba au cancer qui la rongeait depuis plusieurs années, à seulement 57 ans.
Antoine Bourdelle avec ses élèves dans son atelier à La Grande Chaumière, Paris, 1920–1930
Le sculpteur tenait un atelier à La Grande Chaumière, où sont passés de très nombreux artistes. Germaine Richier fut la seule élève « privée » du maître.
Épreuve gélatino-argentique • 9,7 × 26 cm • Coll. musée Bourdelle, Paris • © Photo Paris Musées, musée Bourdelle, Dist. RMN- Grand Palais / Image Ville de Paris / © Droits réservés • Photographie de Marc Vaux
Née en septembre 1902 dans les Bouches-du- Rhône, à Grans, entre Miramas et Salon-de- Provence, cadette d’une famille de quatre enfants, Germaine est une vraie méridionale. Deux ans après sa naissance, sa famille s’installe près de Montpellier, dans une jolie propriété. L’enfance, au contact de la nature, y est joyeuse. En 1920, Germaine Richier est admise à l’École des beaux-arts de Montpellier, où l’enseignement demeure traditionnel. Elle entre dans l’atelier de Louis-Jacques Guigues (1873–1943), l’un des anciens patriciens d’Auguste Rodin (et qui deviendra conservateur du musée Fabre en 1937). Guigues lui transmet la technique de la taille directe ; il l’initie également à l’art du buste, qu’elle pratiquera tout au long de sa vie comme un exercice de style. La jeune femme, très vive et qui chantonne souvent en travaillant, se fait déjà remarquer avec ses cheveux courts et hirsutes, ses vêtements colorés. Elle reste six années chez Guigues et obtient à la fin de ses études le premier prix de sculpture, pour La Jeunesse, une œuvre aujourd’hui détruite. Mais Germaine est désireuse d’aller plus loin dans son apprentissage.
En 1926, elle « monte » à Paris pour entrer dans l’atelier d’Antoine Bourdelle, auprès de qui elle a été recommandée. Elle y restera jusqu’à la mort du maître, en octobre 1929. Dans cet atelier privé de l’avenue du Maine, où elle est sa seule élève particulière, Germaine Richier découvre le travail d’après le modèle vivant et la technique du modelage, mais aussi l’art de la triangulation, déterminant dans son travail et qu’elle transmettra plus tard à ses nombreux élèves – procédé qui consiste à marquer chacun des points osseux du modèle vivant, puis à en tirer des lignes qui quadrillent le corps. C’est là aussi qu’elle rencontre celui qui deviendra son premier mari, le Suisse Otto Bänninger, préparateur des marbres du maître dans l’atelier.
Germaine Richier traçant des repères à même le corps du modèle Nardone, années 1950
Épreuve gélatino- argentique • 27,4 × 23,9 cm • Coll. musée Rodin, Paris • © Musée Rodin, photo Luc Joubert.
Au cours de ces années fertiles, la jeune artiste peaufine son style, se passionne pour la glaise, opère progressivement une synthèse entre l’héritage de Rodin, enseigné par Guigues, et celui de Bourdelle, appris à son contact. À ce dernier, méridional comme elle, elle vouera toute sa vie une profonde admiration, lui qui l’appelait son « rossignol ». « Tout ce que je sais, c’est Bourdelle qui me l’a appris. Il m’a appris à lire une forme, à voir les formes. […] Mettre une chose en place, aller de certitude en certitude, voilà ce qu’il me disait. » La mort du maître signe son émancipation. En décembre 1929, Germaine Richier est jeune mariée à Bänninger, sculpteur classique qui connaît déjà un certain succès dans son pays. Demeurant très indépendante, elle continue à sculpter dans une veine encore traditionnelle, multipliant bustes, nus féminins et masculins. Elle raconte : « Au début, je faisais des bustes en poursuivant l’analyse de la forme. Toujours des gammes. Les bustes exigent plus de concentration que le nu. Leur difficulté me plaisait. Je faisais poser très longtemps. Parfois quatre-vingt-dix séances. Il fallait que j’aie le modèle à ma merci. »
Germaine Richier, Loretto I, 1934
De facture encore très classique, héritée d’Auguste Rodin et d’Antoine Bourdelle, cette sculpture de jeunesse, présentée lors de la première exposition de Germaine Richier, en 1934, fut achetée par l’État dès 1937. L’artiste détruira plusieurs œuvres de cette période dite « réaliste », au cours de laquelle elle créait des bustes et des nus.
Bronze patiné foncé • 158 × 51 × 38 cm • Coll. musée Fabre – Montpellier Méditerranée Métropole • © Musée Fabre, Montpellier. © Adagp, Paris, 2023
Germaine travaille, travaille encore. Elle ne peint pas, dessine très peu. Rapidement, elle dispose de son propre atelier dans le sud de Paris, avenue du Maine, puis villa Brune et, à partir de 1933, avenue de Châtillon (aujourd’hui avenue Jean-Moulin), et commence à y accueillir des élèves. La plus fidèle, Claude Mary, deviendra son assistante. Son œuvre est remarquée pour la première fois en 1936, lors d’une exposition particulière à la galerie Max Kaganovitch, où sont réunis des bustes et une sculpture de jeune homme nu, statique, dépourvu d’expression… Ce Loretto (1934), si atypique dans son œuvre, sera acquis par l’État en 1937.
La reconnaissance est en marche : Germaine Richier reçoit des prix, voyage, à Pompéi ou en Tchécoslovaquie. Elle sculpte beaucoup, sort le soir dans le Montparnasse d’avant guerre, à La Coupole ou au Dôme. En septembre 1939, elle est en vacances en Suisse avec Otto Bänninger lorsque la guerre est déclarée. Elle y restera, protégée des tourments, durant tout le conflit. Les deux artistes – Bänninger bénéficie alors d’une importante clientèle – ont chacun leur atelier. La vie suit son cours. Germaine Richier continue à enseigner à de jeunes sculpteurs et expose régulièrement à Zurich, Winterthur, Bâle… Elle fréquente aussi ses amis artistes suisses : Jean Arp, Le Corbusier, Cuno Amiet ou Marino Marini, qui parle d’elle comme d’un « volcan de fantaisie et de vitalité ». Le jeune homme frêle intitulé Juin 1940 est son seul témoignage de la guerre : rappelant le Loretto des années d’insouciance, il relève d’une esthétique qui se fait plus tourmentée. Germaine effectue fin 1945 un bref séjour à Paris pour revoir sa famille, puis s’y réinstalle définitivement au printemps 1946. Elle retrouve son atelier de l’avenue de Châtillon et se réjouit de constater qu’elle n’a pas été oubliée.
Germaine Richier, L’Orage, 1947
Bronze • 200 × 80 × 52 cm • © Boris Lipnitzki / Roger- Viollet. © Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMN-Grand Palais / image Centre Pompidou, MNAM-CCI. © Adagp, Paris, 2023
Germaine Richier reprend alors le fil de sa vie, son rythme immuable, entre travail intense, qui s’affranchit un peu plus des contraintes réalistes, et fréquentation de ses amis, notamment des écrivains qui commencent à s’intéresser à sa sculpture – Francis Ponge, Georges Limbour ou André Pieyre de Mandiargues. Avec Nardone, l’imposant modèle qui avait posé pour le Balzac de Rodin, elle expérimente sans cesse, traçant sur son corps ses traits bleus de triangulation, préfigurant sa puissante sculpture L’Orage, qui sera présentée à la Biennale de Venise en 1948. Cette période d’une grande liberté créatrice donne naissance à une cohorte d’êtres hybrides, qui intègrent aussi des éléments nouveaux : fils, éléments naturels collectés. Germaine Richier pratique également désormais la gravure, qu’elle a découverte en 1947 à Londres. Elle expose régulièrement au Salon de Mai, où elle rencontre Pablo Picasso, qui lui dit être de la même famille qu’elle.
La fin des années 1940 correspond aussi à la commande du Christ pour Notre-Dame-de-Toute-Grâce du plateau d’Assy, petite église construite par Maurice Novarina à flanc de montagne, près des grands sanatoriums de Passy, face au Mont-Blanc. Les audacieux père Marie-Alain Couturier et chanoine Jean Devémy confient son décor à des artistes d’avant-garde, quelles que soient leurs croyances religieuses. Germaine Richier veut sculpter un Christ de douleur, décharné, raviné, humain. En 1950, lors de la messe d’inauguration, elle croit au succès de son accueil. Ce sera sans compter sur la polémique qui éclate peu après, orchestrée par des catholiques intégristes, aboutissant au retrait de l’œuvre du maître-autel, reléguée dans une chapelle. Profondément choquée et meurtrie par cette polémique, l’artiste se réfugie à nouveau dans le travail, s’essaie au plomb et à la couleur. En 1954, Germaine Richier divorce d’Otto Bänninger, même si le couple gardera des liens indéfectibles, « les fibres mystérieuses de notre entente », et entretiendra une correspondance nourrie jusqu’en 1959. Peu après son divorce, elle épouse l’écrivain et critique d’art René de Solier, qui la soutient déjà ardemment.
Germaine Richier dans le jardin de l’atelier, avec une de ses œuvres., années 1950
Photographie • © Michel Sima / Bridgeman Images.
Les dernières années sont celles de la reconnaissance internationale mais aussi de l’épuisement progressif. En 1955, son ami Jean Cassou, directeur du musée national d’Art moderne, lui annonce sa prochaine exposition, la première d’une femme artiste vivante au sein de l’institution – et qui se tiendra la même année que la grande rétrospective Henri Matisse, mort en 1954. Son report d’avril à octobre permet à Germaine Richier de proposer davantage d’œuvres nouvelles. Mais la maladie l’affaiblit. En 1957, elle quitte Paris avec son mari pour s’installer dans le Midi, chez sa sœur. Une rémission lui permet de préparer une nouvelle exposition, à Antibes, dont elle ne verra pas l’inauguration, emportée juste avant.
Germaine Richier
Du 1 mars 2023 au 12 juin 2023
Centre Georges Pompidou • Place Georges Pompidou • 75004 Paris
www.centrepompidou.fr
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