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Hilma af Klint, La Colombe [détail], Série SUW/UW, Groupe IX/UW, 1915
Huile sur toile • 151 x 114,5 cm • Courtesy The Hilma af Klint Foundation, Stockholm, HaK 173 ©The Hilma af Klint Foundation, Bilbao 2024
Hilma af Klint avait-elle trouvé un portail lui permettant de voyager dans le futur ? C’est l’impression que donnent ses peintures étonnantes que le public a découvertes, ébahi, en 2013 à la faveur d’une première grande exposition dans sa Suède natale, au Moderna Museet de Stockholm.
Comment croire que ces superbes compositions d’une modernité radicale, faites d’aplats de couleurs vives, de contrastes nets et de formes géométriques tracées avec précision, ont été peintes dans les années 1900–1910, et pour certaines dès 1906 ?
Rectangles de couleurs opposées, disques ou triangles nuanciers sur fond uni, rosaces et faisceaux de rayons tirés au cordeau… Bien avant 1913, date longtemps admise de la première œuvre abstraite (une aquarelle de Vassily Kandinsky), les compositions d’Hilma af Klint annonçaient, pour certaines, l’abstraction géométrique de Piet Mondrian et le fameux Carré noir sur fond blanc de Kasimir Malevitch (1915), pour d’autres les rouages arc-en-ciel de Sonia et Robert Delaunay, ou encore (pour les plus grandes) le pop art des sixties ainsi que les motifs violets, roses et orange du mouvement Flower Power…
Hilma af Klint, Série Éros, Série WU/Rose, Groupe II, 1907
Huile sur toile • 58 × 79 cm • Courtesy The Hilma af Klint Foundation, Stockholm, HaK 31 ©The Hilma af Klint Foundation, Bilbao 2024
Ces successions de peintures surprenantes évoquent parfois des story-boards qui narreraient l’évolution de la figuration à l’abstraction.
Hilma af Klint était-elle la première artiste abstraite (hommes et femmes confondus) de l’histoire ? « Ce n’est finalement pas très important de savoir qui a été le premier, rétorque Lucía Agirre, conservatrice au Guggenheim Bilbao et co-commissaire de l’exposition. Ce qui compte, c’est qu’elle n’avait pas eu de preview de l’art abstrait, elle n’en avait vu aucun exemple ».
Ses œuvres les plus originales et modernes, celles que l’exposition a choisies de montrer, constituaient la part « secrète » de sa production. Telle une super-héroïne de l’art, Hilma a en effet deux identités. Officiellement, cette artiste, formée à l’Académie royale suédoise des Beaux-Arts (qui acceptait les femmes depuis 1864), peint des paysages et des fleurs de style conventionnel, et gagne de l’argent en illustrant des livres pour enfants et des manuels. Dans l’ombre, elle peint des œuvres avant-gardistes totalement différentes, « qui représentent ce qui lui tient vraiment à cœur, ce qu’elle considère comme son art véritable », précise la commissaire.
Hilma af Klint, Paysage estival, 1888
Huile sur toile • 88 × 148 cm • Dorsia Hotel, Göteborg, Suède • © The Hilma af Klint Foundation, Bilbao 2024
Son père commandant de la marine suédoise, qui enseignait l’astronomie, la navigation, les sciences et la cartographie nautiques, lui a sans doute transmis l’amour de la géométrie, de la précision et du dessin mathématique. Mais la véritable origine des œuvres d’Hilma af Klint était d’ordre spirituel et mystique…
Photographie de l’artiste suédoise Hilma af Klint dans son atelier de Hamngattan à Stockholm, 1895
Courtesy The Hilma af Klint Foundation ©The Hilma af Klint Foundation, Bilbao 2024
Hilma af Klint participe dès ses 18 ans à des séances de spiritisme afin d’entrer en communication avec sa sœur cadette, morte à l’âge de dix ans. En 1904, elle adhère (bien avant de rejoindre la Société anthroposophique de Rudolf Steiner en 1920) à la Société théosophique : une organisation internationale fondée en 1875 qui étudie l’ésotérisme pour accéder à une vérité universelle. Mêlant diverses religions et croyances, ce courant (très populaire à l’époque, tout comme le spiritisme) tente de comprendre les mystères d’un monde chamboulé par de nouvelles découvertes scientifiques, des rayons X à l’électron en passant par la radioactivité.
En 1896, Hilma af Klint crée avec quatre autres femmes artistes (Anna Cassel, Cornelia Cederberg, Sigrid Hedman, Mathilda Nilsson) le groupe des Cinq, qui se réunit régulièrement pour communiquer avec des entités spirituelles. Lors de séances spirites qui les plongent dans un état de transe, elles pratiquent l’écriture et le dessin automatique.
Dès 1906, Hilma af Klint se lance dans un grand cycle d’œuvres qu’elle destine à un temple futur. Soit un ensemble colossal, complété en dix ans, de 193 peintures soigneusement numérotées et pensées pour être présentées dans un ordre précis. 110 d’entre elles sont exposées au Guggenheim, incluant dix œuvres à la détrempe sur papier marouflé de très grand format (plus de 3,20 mètres de haut et 2,40 de large) toutes présentées dans une superbe salle.
Vue de l’exposition d’Hilma af Klint au musée Guggenheim à Bilbao, 2024
© Guggenheim Bilbao
« Hilma af Klint avait demandé que ces ‘Peintures pour le temple’ soient montrées seulement 20 ans après sa mort, quand le public serait prêt à les comprendre. »
Ses œuvres, qui finissent par ne plus être tirées de séances de transe, s’inspirent des formes de la nature (un coquillage, une fleur…) pour aller vers l’épure géométrique. Alignées sur les cimaises immaculées du Guggenheim, ces successions de peintures surprenantes évoquent parfois des story-boards qui narreraient l’évolution de la figuration à l’abstraction. Comme sa série « Le Cygne » (1915) qui part d’oiseaux sur fonds unis pour aller vers des sphères, rosaces et faisceaux arc-en-ciel…
Hilma af Klint, Chaos primitif, Série WU/Rose, Groupe I, 1906–1907
Huile sur toile • 52 × 37 cm • Courtesy The Hilma af Klint Foundation, Stockholm, HaK 15 © The Hilma af Klint Foundation, Bilbao 2024
Des spirales jaunes sur fond bleu, d’étranges spermatozoïdes se rencontrant dans un cercle, des mots et des lignes flottant dans le vide… Sa série « Primordial Chaos » (1906–1907) posait les bases de tout le reste : dans son œuvre, l’artiste « cherche à aller aux origines des choses, à retrouver l’unité originelle, lorsque tout, y compris le masculin et le féminin (représentés respectivement par le jaune et le bleu dans son œuvre) formait un ensemble uni, avant le chaos », explique Lucía Agirre – une vision qui rappelle le mythe des origines de l’amour raconté dans Le Banquet de Platon.
Certaines de ses œuvres annoncent aussi le surréalisme, comme ce couple niché dans le plumage d’une colombe aux ailes arrachées par deux mains géantes sur fond noir, ou ce monochrome rouge d’où jaillissent des têtes humaines à l’extrémité de spirales…
« L’anthroposophie était un moyen pour elle de se libérer de son éducation traditionnelle, d’acquérir une liberté à travers les formes et la spiritualité, insiste la commissaire. Mais ce n’est pas parce qu’elle était une femme qu’elle n’a pas exposé ses ‘Peintures pour le temple’. Elle avait créé dix livres qui étaient comme un catalogue raisonné de cette série, dans le but de le partager avec le public du futur. Elle avait demandé qu’elles soient montrées seulement 20 ans après sa mort, quand le public serait prêt à les comprendre ». Une intuition plutôt juste : pas appréciées à leur juste valeur lors de leur première exposition en 1986, elles ont replongé dans l’oubli jusqu’en 2013, plus d’un siècle après leur réalisation.
Immersion à la fois soignée et tournoyante dans l’œuvre d’Hilma af Klint – surtout avec la série du cygne, présentée sur des murs courbes pour faire graviter les œuvres autour du spectateur, et visible en vue aérienne depuis une balustrade –, l’exposition, qui aligne les peintures selon l’ordre voulu par l’artiste dans les grands espaces blancs et purs de style white cube du Guggenheim, exacerbe la modernité extraordinaire de cette artiste si incongrue en son temps.
Vue de l’exposition d’Hilma af Klint au musée Guggenheim à Bilbao, 2024
© Guggenheim Bilbao
Il y manque juste, peut-être, une évocation de l’ambiance occulte des séances spirites, et aussi un grain de folie – qu’introduisait, à la fin de l’exposition « Swedish Ecstasy. Hilma af Klint, August Strindberg et autres visionnaires » présentée en 2023 à Bozar (Bruxelles), l’expérience VR permettant de voler tel un oiseau dans une reconstitution virtuelle du temple rêvé par Hilma. De quoi ressentir pleinement le vertige mystique et cosmique dans lequel planait cet ovni de l’histoire de l’art…
Hilma af Klint
Du 18 octobre 2024 au 2 février 2025
Musée Guggenheim • 2 Abandoibarra Etorbidea • 48009 Bilbao
www.guggenheim-bilbao.eus
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