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De la Renaissance à aujourd’hui, en passant par Dalí : le tarot, un art pas seulement divinatoire

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Ludique, ésotérique, artistique : le tarot a le vent en poupe ! Alors que le musée de la carte à jouer d’Issy-les-Moulineaux consacre une exposition aux somptueuses cartes enluminées de la Renaissance italienne, Beaux Arts fait le point sur les tarots d’artistes, des chefs-d’œuvre dorés des frères Bembo aux détournements contemporains, en passant par les visions délirantes des occultistes du XIXe siècle.
Salvador Dalí, Jeu de tarot
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Salvador Dalí, Jeu de tarot, 1984 (réédition chez TASCHEN en 2019)

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© Cartamundi, Turnhout Belgium © Salvador Dalí, Fundació Gala-Salvador Dalí, VG Bild-Kunst, Bonn 2019

78 : c’est le nombre de cartes contenues dans un jeu de tarot. Soit, pour les artistes et leur imagination, autant d’occasions de faire bonne fortune ! Car – le saviez-vous ? – depuis son apparition à la Renaissance, le tarot est bel et bien une affaire d’artistes ! Si l’on a pendant longtemps cru qu’il était apparu en Égypte – une théorie largement reprise dans les milieux occultistes du XIXe siècle – on sait aujourd’hui que son origine se trouve plus près de nous, en Italie du Nord, et notamment à Florence, Ferrare et Milan. C’est ce que démontre précisément l’exposition « Tarots enluminés. Chefs-d’œuvre de la Renaissance italienne » qui, au musée de la carte à jouer d’Issy-les-Moulineaux, rassemble de somptueuses cartes, à l’image du Chariot, acquisition du musée présentée pour la première fois aux côtés de deux autres cartes du même jeu, sorties pour l’occasion du musée national de Varsovie.

Bonifacio Bembo & Francesco Sforza, Le Monde
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Bonifacio Bembo & Francesco Sforza, Le Monde, 1463

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Tarot Visconti Brambilla • © Taschen

Contrairement aux cartes imprimées, ces luxueux tarots ont mieux supporté les outrages du temps. Commandées par de riches familles, ces cartes sont peintes à l’aide de précieux pigments sur des fonds d’or estampés, c’est à dire marqués par un poinçon ou des petits points formant des motifs souvent empruntés au monde végétal… Une technique proche de l’enluminure, que maîtrisaient parfaitement les frères Bembo, une fratrie d’enlumineurs à qui l’on doit les premiers grands ensembles de trionfi, ainsi qu’on les appelait au XVe siècle, parmi lesquels les tarots « Visconti di Modrone » ou « Brambilla », qui portent chacun le nom de leur commanditaire. Ou encore le plus connu, le tarot « Colleoni » aussi appelé « Visconti-Sforza », un véritable trésor de raffinement, probablement réalisé pour Federico Sforza à l’occasion de son mariage avec Bianca Maria Visconti. Aussi incongru que cela puisse paraître aujourd’hui, on jouait bien avec ces cartes au luxe inouï !

Ce n’est qu’à la fin du XVIIIe, sous l’impulsion d’un Français nommé Antoine Court de Gébelin, que le tarot est envisagé comme outil divinatoire. Les théories de Gébelin fondent les prémices de l’occultisme qui connaît un véritable engouement au siècle suivant. Émergent alors des sociétés secrètes et autres ordres tout entiers dédiés à l’exploration de mondes parallèles, nourris des théories d’Éliphas Lévi, Papus ou encore Arthur Edward Waite. À l’aube du XXe siècle, ce dernier co-crée avec Pamela Colman Smith, une artiste symboliste britannique, un tarot divinatoire entièrement illustré, qui est aujourd’hui encore l’un des plus utilisés dans le monde anglo-saxon.

Du symbolisme au surréalisme

Pamela Colman Smith & A. E. Waite, Le Soleil
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Pamela Colman Smith & A. E. Waite, Le Soleil, 1910

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Tarot Rider-Waite-Smith • © Taschen

L’approche symboliste de Colman Smith, qui mêle des motifs Art nouveau à des thèmes puisés dans des légendes folkloriques, marque considérablement l’esthétique du tarot et ouvre la voie à toutes sortes de délires visuels occultes. Lady Frieda Harris, elle aussi dessinatrice et occultiste tombée dans l’oubli, conçoit quant à elle, aux côtés d’Aleister Crowley, le tarot de Thoth. Ses cartes sont de véritables visions surnaturelles où explosent les couleurs et les formes complexes. Dans un brouhaha visuel s’entrechoquent des références à l’Art nouveau ainsi qu’aux avant-gardes du début du siècle, à l’image du futurisme. Citons encore John Augustus Knapp, dont les dessins oniriques, teintés de surréalisme, accompagnent les écrits occultistes du canadien Manly P. Hall, orateur et fondateur aux États-Unis de la Philosophical Research Society, destinée aux « chercheurs de vérité de tous les temps », toujours en activité aujourd’hui !

Peu à peu, le tarot sort du cadre ludique et ésotérique pour devenir un objet d’art à part entière. Chassée de Paris par la guerre, la bande des surréalistes se retrouve en 1941 à Marseille, ville par excellence du tarot. André Breton, alors sur le point de partir pour les États-Unis, lance l’idée de créer un dernier grand jeu collectif, le Jeu de Marseille. Victor Brauner, Max Ernst, André Masson, Wilfredo Lam… Chaque participant dessine une carte après un tirage au sort. On fait avec les moyens du bord : des feuilles arrachées des livres ou du papier Canson, des crayons de couleurs qu’on se partage, une pointe d’encre de Chine et le tour est joué ! Résultat : un ensemble de 22 cartes dignes d’un cadavre exquis.

À gauche : Victor Brauner, “Hegel. Génie de Connaissance – Serrure” ; à droite : André Breton, “Paracelse. Mage de Connaissance – Serrure”
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À gauche : Victor Brauner, “Hegel. Génie de Connaissance – Serrure” ; à droite : André Breton, “Paracelse. Mage de Connaissance – Serrure”, mars 1941

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Marseille, musée Cantini • © Ville de Marseille, Dist. RMN-Grand Palais / Jean Bernard - © Adagp, Paris, 2022

Niki de Saint Phalle aménage, en Toscane, un merveilleux jardin habité de curieuses sculptures qui représentent chacune les arcanes majeurs.

L’esthétique du tarot imprègne aussi les œuvres de Remedios Varo, figure du surréalisme mexicain, qui créera son propre jeu, tout comme Leonora Carrington, dont les cartes figurant les arcanes majeurs sont couvertes d’or et d’argent, non sans rappeler les tarots de la Renaissance ! Sans oublier l’inénarrable Dalí, qui imagine à partir de 1978, un tarot à son image, soit 78 cartes excentriques et facétieuses, aux multiples références empruntées à l’histoire de l’art [ill. en une]… où l’on croise l’artiste grimé en Magicien et en Roi de denier, tandis que Gala apparaît sous les traits de l’Impératrice ! Toujours dans les seventies, qui remet l’esthétique du tarot au goût du jour grâce à la vague psychédélique, Niki de Saint Phalle aménage, en Toscane, un merveilleux jardin habité de curieuses sculptures couvertes de mosaïques de céramiques, de verres et de miroirs brisés, qui représentent chacune les arcanes majeurs. Le tarot en pleine nature et, surtout, en pleine liberté !

Niki de Saint Phalle, Une des fontaines du Jardin des Tarots
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Niki de Saint Phalle, Une des fontaines du Jardin des Tarots

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Photo Valerio Mei / Shutterstock

Et aujourd’hui ? De l’application Co-Star et ses horoscopes ultra-personnalisés au grand retour des « sorcières » qui distillent leurs conseils sur Instagram, l’ésotérisme a la cote… et les tarots d’artistes aussi. En témoignent de récents succès éditoriaux, à l’image du tarot de Leonora Carrington, édité en janvier 2021 chez Fulgur et déjà en rupture de stock ; de même que la réédition chez Taschen du fameux tarot de Dalí dans un coffret de velours ultra-chic, out of stock sur le site de la maison d’édition. Celle-ci a par ailleurs aussi fait paraître, en 2019, « Tarot. La bibliothèque de l’ésotérisme », un ouvrage abondamment illustré retraçant l’histoire visuelle et culturelle du célèbre jeu de cartes.

Émile Degorce Dumas et Hélène Garcia, Performance « Extra-lucide » à la Bourse de Commerce
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Émile Degorce Dumas et Hélène Garcia, Performance « Extra-lucide » à la Bourse de Commerce, 2021

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© Brice Chatenoud

Les musées, eux aussi, ouvrent leurs portes au tarot : en 2015, Alejandro Jodorowsky, passionné de taromancie et auteur de plusieurs livres à ce sujet (dont le culte La Voie du tarot en 2004), transformait le CAPC de Bordeaux en vaste « théâtre expérimental » pour une performance intitulée Le Tarot. Le musée d’Art moderne de Paris accueillait quant à lui, en 2020, à l’occasion de l’exposition consacrée à Victor Brauner, trois tarologues, le temps d’une soirée spéciale « Arts divinatoires ». Tandis qu’en octobre, Extra-lucide, bureau provisoire de voyance, d’Émile Degorce-Dumas et Hélène Garcia, investissait la Bourse de Commerce. Ce cycle de performances, initié à l’occasion de la Fiac hors les murs en 2015 et pour lequel les deux artistes ont imaginé un jeu de 64 cartes sérigraphiées et peintes à la main, envisage le tarot comme une immersion. Émile Degorce-Dumas et Hélène Garcia proposent ainsi au visiteur, alors acteur de sa propre expérience, de se plonger dans des univers plastiques (décors, costumes, mise en scène…) sans cesse renouvelés. Une invitation à « embrasser ce qui nous échappe », le temps d’une rencontre, d’un dialogue…

Tarot éditions
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Tarot éditions, 2021

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Photo Michiel De Cleene

Citons encore Tarot éditions, un projet éditorial et curatorial venu des Flandres, mené par Adriënne van der Werf, commissaire d’exposition, et Emma Keppens, designer graphique, pour lequel elles ont proposé à 78 artistes basés en Belgique de s’approprier une carte de tarot vierge – une carte blanche au sens propre, qui a abouti à la création d’un jeu de 78 cartes édité à 250 exemplaires et exposé au printemps dernier à Gand. Nul besoin d’interroger les cartes, ni les boules de cristal, pour prédire que le tarot n’a pas fini d’inspirer les artistes !

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Les Tarots enluminés, Chefs-d'œuvre de la Renaissance italienne

Du 16 décembre 2020 au 14 mars 2021

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À lire

Tarot. La Bibliothèque de l'Esotérisme

Éd. Taschen • 520 p. • 30 €

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Dalí. Tarot

De Johannes Fiebig • éd. Taschen 2019 • Jeu de 78 cartes de Tarot avec livret sous coffret, 184 pages • actuellement indisponible

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Tarot éditions

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