Louis Janmot, Le Poème de l’âme. Le Passage des âmes, vers 1838-1845
Huile sur toile • 112,6 x 145,5 cm • Coll. musée des Beaux-Arts, Lyon • © Lyon MBA / Photo Alain Basset
L’autoportrait de Louis Janmot (1814–1892), qui nous regarde droit dans les yeux dès la première salle [ill. ci-dessous], est un premier indice qui pousse à ne pas placer trop vite ce peintre dans la catégorie des austères donneurs de leçons, qui furent légion au XIXe siècle. Loin d’apparaître comme un traditionaliste rigide et ennuyeux, le voilà au contraire étrange, intense et androgyne, vêtu d’une tunique excentrique et auréolé d’une romantique tignasse noire. Son regard pénétrant et sa bouche sensuelle le rapprochent des muses vénéneuses du préraphaélite Dante Gabriel Rossetti. Surprenant !
Mais sortir Janmot des oubliettes reste un pari osé. Car à première vue, ce fervent catholique, antirépublicain, opposé à la théorie de l’évolution de Darwin, et qui associe un peu trop la femme au péché, n’est pas dans l’air du temps. Ce peintre lyonnais a passé quasiment toute sa vie (46 ans !) à fignoler un grand cycle narratif intitulé le Poème de l’âme (1835–1881), qui illustre un texte de 2 814 vers écrit par ses soins – et dont des extraits lus par Alexandre Astier résonnent dans les salles de l’exposition. Cet ensemble pictural, qui n’a pas récolté le succès qu’il espérait, se compose de deux séries prêtées par le musée des Beaux-Arts de Lyon : l’une de 18 tableaux, l’autre de seize grands dessins au fusain. Soit 34 œuvres qui retracent le parcours d’une âme sur terre.
Louis Janmot, Autoportrait, 1832
Huile sur toile • 81,5 × 65,8 cm • Coll. musée des Beaux-Arts, Lyon • © Lyon MBA / Photo Alain Basset
Enfance, éducation, découverte des tentations : incarnée par un petit garçon qui devient peu à peu adulte au fil des tableaux, cette âme traverse les joies et les épreuves de la vie. Brisé par le chagrin à la mort de son âme sœur, une belle jeune fille vêtue de blanc qui le mène à sa perte, ce personnage sombre dans le désespoir, puis tente de trouver un réconfort dans l’alcool et les plaisirs, avant de trouver le chemin de la rédemption.
Essaimé d’anges, de figures allégoriques et de communiants en tuniques blanches, l’ensemble porte donc un message religieux et moralisateur qui, aujourd’hui, peut rebuter. Dans les salles d’Orsay, le public se montre d’ailleurs divisé. Parmi les œuvres les moins en phase avec le public contemporain se trouve la Délivrance (avant-dernier dessin du deuxième cycle), qui met en scène le triomphe de la foi chrétienne : un ange posant le pied, en signe de victoire, sur un cadavre symbolisant le paganisme – un manifeste sévère des opinions monarchistes de Janmot en réaction à l’instauration de la IIIe République. Les étudiants révoltés de mai 1968 virent d’ailleurs ce cycle entier comme un symbole d’une France ultraconservatrice, si bien qu’ils le vandalisèrent, en utilisant notamment les œuvres comme cibles de jeux de fléchettes !
Louis Janmot, Le Poème de l’âme. Le Printemps, vers 1850
Huile sur toile • 113,7 x 142,4 cm • Coll. musée des Beaux-Arts, Lyon • © Lyon MBA / Photo Alain Basset
Des envols d’anges aux boucles d’or, en tuniques roses ou vert pâle, des végétaux finement détaillés au premier plan : certaines de ces peintures sont pourtant d’une grâce lumineuse. Des visages ovales des madones de Raphaël aux drapés et aux petites fleurs délicates de Sandro Botticelli, elles évoquent les grands maîtres de la Renaissance italienne, ainsi que leur admirateur inconditionnel, Jean-Auguste-Dominique Ingres.
Une féérie ravissante, mais dont la sage harmonie pastorale flirte avec une certaine mièvrerie.
Les visiteurs s’attardent devant la délicatesse du Printemps (qui représente l’innocence de l’enfance), dont le décor idyllique et verdoyant, comme illuminé de l’intérieur, s’anime de minuscules papillons, végétaux et oiseaux minutieusement peints, ou encore d’autres tableaux plus épurés, comme Sur la montagne (1851) et Un soir (1851–1852). Une féérie ravissante, mais dont la sage harmonie pastorale flirte avec une certaine mièvrerie, également perceptible dans le Grain de blé (1851) – qui, lui, évoque plus franchement une image d’Épinal ou une vignette issue d’un manuel d’éducation religieuse –, Virginitas (1849–1852) ou Rayons de soleil (vers 1854), élégante ronde champêtre aux airs de fresque italienne.
Louis Janmot, Le Poème de l’âme. Le Mauvais Sentier, 1850
Huile et tracé au crayon graphite sur toile • 112,6 × 143,4 cm • Coll. musée des Beaux-Arts, Lyon • © Lyon MBA / Photo Alain Basset
Malgré le message pieux et scolaire qu’elles véhiculent, certaines de ces peintures enchantent par leur délicatesse. Elles deviennent aussi plus intéressantes lorsqu’elles sont confrontées aux œuvres les plus sombres de la série. Car lorsque l’incertitude, le vice et les tourments guettent les protagonistes du Poème de l’âme, le peintre se mue (tout en restant prosélyte à en hérisser les visiteurs athées) en surprenant précurseur des surréalistes…
Pour le Mauvais Sentier, œuvre hallucinante qui représente la menace des « mauvais » enseignements (c’est-à-dire, pour Janmot, l’éducation laïque), l’artiste représente les deux jeunes gens gravissant, effrayés, un escalier raide et étroit longeant une enfilade de professeurs en toges noires placés dans de sinistres alcôves aux lignes modernes qui semblent se répéter à l’infini. Très frappante, l’image évoque aussi bien les décors étranges de Giorgio de Chirico que les démultiplications et alignements de personnages de René Magritte ou Paul Delvaux, qui interviendront bien plus tard dans l’histoire de l’art.
Louis Janmot, Le Poème de l’âme. Le Supplice de Mézence, vers 1865–1877
Fusain et rehauts de gouache blanche, traces de rehauts verts, sur papier • 115 × 147,5 cm • Coll. musée des Beaux-Arts, Lyon • © Lyon MBA / Photo Alain Basset
Des visions sombres et étranges au parfum freudien…
D’autres figures de rêve ou de cauchemar saisissent le visiteur, comme le personnage hypnotique (une allégorie du temps présent) situé en bas au centre du premier tableau, Génération divine, ou encore la Fatalité, représentée, dans les Générations du Mal (1877–1879), par un personnage voilé de noir, tenant un crâne humain et assis sur le dos d’une sphinge aux seins nus – une vision très symboliste qui peut faire songer à Fernand Khnopff.
Pour décrire les péchés qu’il fustige, le catholique Janmot ne va pas aussi loin qu’un Jérôme Bosch (son dessin l’Orgie, condamnation de la décadence de la société contemporaine à travers les actes de son héros, reste ainsi assez sage), mais s’autorise néanmoins des visions sombres et étranges au parfum freudien, comme lorsque le héros se retrouve enchaîné au corps nu de sa bien-aimée défunte – ce supplice symbolisant son incapacité à se détacher de l’événement traumatique de sa mort.
Louis Janmot, Le Poème de l’âme. Cauchemar, vers 1849-1850
Huile et tracé au crayon graphite sur toile • 113 x 144,3 cm • Coll. musée des Beaux-Arts, • © Lyon MBA / Photo Alain Basset
Aujourd’hui, l’artiste semble incarner à lui seul la complexité et les contradictions du XIXe siècle.
L’une des œuvres les plus frappantes du cycle reste Cauchemar (1849–1850) qui, au-delà de son décor surréaliste, évoque la théâtralité sulfureuse de Johann Heinrich Füssli. Janmot connaissait-il ce peintre ? Mystère… Quoiqu’il en soit, Füssli est inclus, avec d’autres artistes comme Ingres, Gustave Doré, Odilon Redon, Francisco de Goya, William Blake et certains préraphaélites anglais, dans les inspirations et convergences présentées dans les petites salles adjacentes au parcours principal.
Exposé en partie à l’Exposition universelle de 1855, le Poème de l’âme fut remarqué par les écrivains Charles Baudelaire et Théophile Gautier, et par le peintre Eugène Delacroix, qui expliqua ainsi son peu de succès : Janmot était trop singulier pour son temps. Aujourd’hui, l’artiste semble incarner à lui seul la complexité et les contradictions du XIXe siècle : une ère qui fut à la fois extrêmement conservatrice et très innovante – le creuset de révolutions artistiques majeures !
Louis Janmot. Le Poème de l’âme
Du 12 septembre 2023 au 7 janvier 2024
Musée d'Orsay • Esplanade Valéry Giscard d'Estaing • 75007 Paris
www.musee-orsay.fr
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