Article réservé aux abonnés
Lucie Cousturier, Portrait de femme en rose et bleu (detail), 1908
© Musée Regards de Provence, Marseille
Les cigales s’en donnent à cœur joie dans le jardin de l’Annonciade. Cette ancienne chapelle couleur rose pâle abrite aujourd’hui un musée dont les collections témoignent des liens étroits entre l’art moderne et le port de Saint-Tropez. C’est Paul Signac qui le premier en tombe fou amoureux lors de sa visite en 1892 et incarne le point de départ de l’effervescence artistique tropézienne. Maximilien Luce, Théo van Rysselberghe, Henri Matisse, Pierre Bonnard suivront.
Parmi eux, une femme : Lucie Cousturier, dont le mari critique d’art, Edmond Cousturier, fréquente le microcosme artistique de la ville méditerranéenne. Formée dans l’atelier de Signac, elle est prise dans le tourbillon néo-impressionniste et expose au Salon des indépendants de 1901 à 1921, comptant parmi les rares femmes peintres à y participer.
Lucie Cousturier, Pin au bord de la mer
Huile sur toile • Collection particulière • © Thomas Fontaine
Le musée de l’Annonciade lui rend donc tout naturellement hommage à travers une exposition placée sous le commissariat de la conservatrice en chef Séverine Berger et de l’historienne de l’art Adèle de Lanfranchi, qui révèlent les multiples facettes de cette benjamine des néo-impressionnistes trop méconnue. Peintre de portraits et de paysages à la touche pointilliste, elle apparaît telle une experte de la lumière et de la couleur, mais aussi comme une femme profondément engagée.
Maximilien Luce, Portrait de Lucie Cousturier, 1903
Peinture à l’huile sur carton • 70,5 × 38 cm • Coll. Musée de l’Annonciade, Saint-Tropez • © Frédéric Joncour
C’est par un portrait de la jeune femme, alors âgée de 27 ans, signé Maximilien Luce, que l’on entre dans l’exposition. Silhouette noire élancée, une main sur la taille gracile, l’autre tenant une ombrelle rose poudré, Lucie Cousturier, née Brû, toise le visiteur de son regard perçant et inquisiteur derrière d’épaisses boucles brunes ramassées sous un chapeau.
Quel étonnement de découvrir ensuite ses paysages bucoliques, récifs méditerranéens, bouquets de fleurs et natures mortes aux couleurs flamboyantes. Un melon en confettis orange se fond dans une composition fruitée, niché derrière de belles tomates cœur de bœuf, avec en arrière-plan un large palmier. Plus loin, s’étend l’herbe fraîche du bois de Boulogne, où la peintre résidait avec le reste du groupe néo-impressionniste, lorsqu’il n’était pas en vadrouille tropézienne. Quelques portraits féminins démontrent la virtuosité de Cousturier, dont la main sculptait le corps féminin touche après touche comme dans Portrait de femme en rose et bleu.
Lucie Cousturier reste fidèle au motif sans se départir d’une riche palette. Elle adopte les principes du divisionnisme, mais développe rapidement une écriture propre. D’abord rigoureuse, sa touche gagne ensuite en souplesse, évoluant vers des aplats de couleur vibrants, posés de manière fragmentée.
Lucie Cousturier, Fleurs et Fruits
Huile sur toile • 65 × 75 cm • Coll. Bonnin • © Droits réservés
L’œuvre de Lucie Cousturier est constellée de zones d’ombre.
Impossible de nier l’influence d’Henri-Edmond Cross, de Signac et de Luce – également présentés dans l’exposition – sur l’œuvre de Cousturier. Il est toutefois difficile d’en dire plus sur l’évolution picturale de cette dernière, certaines de ses toiles n’étant pas datées. Une nature morte classique et ultra-réaliste détonne avec celles aux fruits et légumes exécutées selon la technique divisionniste. Adèle de Lanfranchi nous fait part de cet énième mystère concernant la peintre, dont l’œuvre est constellée de zones d’ombre.
En 1916, un camp de tirailleurs sénégalais pose ses armes à quelques pas de la résidence secondaire des Cousturier, à Fréjus. L’artiste se prend d’affection pour les soldats et leur culture, et se met à croquer à la va-vite leur quotidien : lecture, jardinage, écriture…
Lucie Cousturier, Tirailleur sénégalais écrivant, 1921–1924
Aquarelle sur papier • 63 × 47 cm • Coll. Musée de l’Annonciade, Saint-Tropez • © Musée de l’Annonciade, Saint-Tropez / © Frédéric Joncour
Lucie Cousturier troque alors la peinture à l’huile pour l’aquarelle, son trait se fait moins net, plus spontané. Dans les années 1920, un voyage en Afrique de l’Ouest marque un tournant décisif, d’un point de vue pictural mais aussi humain. Ce séjour fait émerger chez elle une forte conscience politique : elle s’oppose aux injustices coloniales, écrit, milite, peint sur le vif, et donne une voix aux populations colonisées — une position d’avant-garde pour son époque. Véritable militante anticoloniale, elle tente de faire rentrer les œuvres des artistes noirs au musée du Louvre, une décision appuyée par la figure anarchiste Félix Fénéon.
L’engagement de Lucie Cousturier est brutalement interrompu par sa mort en 1925, alors qu’elle n’a pas cinquante ans. L’artiste laisse à la postérité une œuvre sensible, lumineuse et profondément humaine, à (re)découvrir sans tarder.
Lucie Cousturier : une artiste chez les néo-impressionnistes
Du 10 juillet 2025 au 14 novembre 2025
Musée de l'Annonciade • 2 Place Georges Grammont • 83990 Saint-Tropez
www.saint-tropez.fr
Vous aimerez aussi
Carnets d’exposition, hors-série, catalogues, albums, encyclopédies, anthologies, monographies d’artistes, beaux livres...
Visiter la boutiqueÀ lire aussi
CES PAYSAGES QUI ONT INSPIRÉ LES PLUS GRANDS PEINTRES
Saint-Tropez, le village phare de Paul Signac et ses amis néo-impressionnistes
SÉRIE – 30 FEMMES QUE VOUS DEVRIEZ CONNAÎTRE
Lucie Cousturier, pointilliste engagée pour l’émancipation des Noirs
Abonnés
MUSÉE D'ORSAY
Paul Signac, inlassable collectionneur de couleurs