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Henri Matisse, Intérieur à la fillette (La Lecture), 1905- 1906
Huile sur toile • 72,7 × 59,7 cm • Coll. The Museum of Modern Art, New York • © Digital image, The Museum of Modern Art, New York/Scala, Florence, don de M. et Mme David Rockefeller, 1991
« Avec une pointe de fierté, Marguerite Duthuit-Matisse se qualifie elle-même de ‘gosse d’atelier’ et demeure marquée dans sa sensibilité la plus intime par l’atmosphère de vapeurs de térébenthine qu’elle connut avant son mariage. » (Claude Duthuit, introduction à Henri Matisse. Catalogue raisonné de l’œuvre gravé, 1983.)
Sa vie entière aura été rythmée au tempo de l’œuvre de son père. Ironie du sort, Marguerite Matisse ne verra pas l’achèvement de son grand œuvre, le catalogue raisonné des peintures d’Henri Matisse, travail titanesque qui reste sa principale postérité et cache les multiples facettes d’une femme qui aura été tout à la fois enfant-modèle, artiste, éditrice et meilleure experte de son père.
Marguerite Matisse en 1905
© Photo Archives Henri Matisse
Marguerite naît le 31 août 1894 à Paris, de l’union d’Henri Matisse et de Caroline Joublaud, premier modèle régulier du peintre fraîchement débarqué à Paris. En 1897, Matisse quitte Caroline pour Amélie Parayre, qu’il épouse l’année suivante, à qui il annonce d’emblée qu’il a une fille.
« Margot » est accueillie avec bienveillance dans ce foyer et, si elle ne rompt jamais le lien avec sa mère biologique, c’est, fait exceptionnel, son père qui en assume la garde pour la préserver de la condition précaire d’une enfant de fille-mère. Amélie aime Marguerite comme sa propre fille, autant que ses fils Jean et Pierre, nés en 1899 et 1900 : « Nous étions comme les cinq doigts de la main », se souvient Marguerite.
Cette dernière est régulièrement présentée comme l’enfant préférée de Matisse, soucieux de la santé fragile de Marguerite qui est frappée de diphtérie à l’âge de 7 ans et subit une trachéotomie – dont elle cachera la cicatrice par ce ruban de velours noir emblématique de ses portraits. La jeune fille reçoit son instruction à la maison, et passe surtout son temps à observer son père.
Elle devient « la gosse d’artiste qui [traîne] dans l’atelier », comme elle le confie au journaliste et critique Gilbert Ganne dans Les Nouvelles littéraires en 1970. Un privilège quand on sait que son fils Claude Duthuit (1931–2011) se souvenait qu’il était interdit d’entrer dans l’atelier de Matisse ! Enfant-modèle, Marguerite se fait aussi assistante d’atelier, aide les modèles adultes à prendre la pose. Une enfance idyllique ? « Pas tellement, non. Il y avait les soucis, l’angoisse de mon père qui ne dormait pas, les ventes qui ne venaient pas. »
Marguerite et Georges Duthuit, Issy-les-Moulineaux, 1924
Marguerite et Georges Duthuit, Issy-les-Moulineaux, 1924
Marguerite est le témoin discret de la marche de la naissance du fauvisme, elle qui suit Matisse avec sa famille à Collioure en 1906–1907, qui côtoie Albert Marquet et Henri Manguin au quotidien rue Boursault, à Paris, qui accompagne son père lors d’une visite à l’atelier de Pablo Picasso au Bateau-Lavoir, où elle découvre avec lui des études pour les Demoiselles d’Avignon.
Henri Matisse, Marguerite, Hiver 1906– 1907 ou printemps 1907
Huile sur toile • 65,1 × 54 cm • Coll. Musée national Picasso-Paris • © Norton Museum of Art, don de Jean et Martin Goodman, de Palm Beach
Lorsque Matisse et Picasso échangent une œuvre en 1907, le second porte son dévolu sur un portrait de Marguerite ! Et quand Matisse déclare qu’« il faut regarder toute la vie avec des yeux d’enfant » (propos recueillis par l’historienne Régine Pernoud en 1953), peut-être l’octogénaire a-t-il en tête le regard permanent de ces deux petits yeux marron ?
Marguerite expose sous son patronyme, dans une manière de revendiquer son héritage, mais peut-être aussi sous forme de stratégie pour s’assurer l’attention de la critique.
Les yeux pleins de couleurs fauves, Marguerite se saisit à son tour des pinceaux à 20 ans, formée par son père : « J’ai commencé à peindre en 1914, enfermée par la guerre à la campagne. » Elle s’approprie son image et réalise en 1915–1916 un autoportrait empli d’intensité. Toujours en 1916, elle expose à la galerie des Indépendants aux côtés notamment d’André Lhote, Manolo, Picasso et de son père. Familière du milieu artistique, elle fréquente Georgette Agutte, laquelle lui consacre un portrait remarqué au Salon des Indépendants de 1922. L’année suivante, Marguerite épouse l’historien de l’art Georges Duthuit et prend ses distances vis-à-vis de son père, établi depuis 1917 à Nice.
Marguerite Matisse à l’hôtel de la Méditerranée, Nice, 1921
© Photo Archives Henri Matisse
Rejoignant avec Suzanne Valadon et Marie Laurencin la cohorte des peintres-modèles, elle participe à son tour au Salon d’Automne de 1925, puis aux Salons des Indépendants en 1926 et en 1927. Elle figure aussi en décembre 1925 à une « Exposition d’un groupe de femmes peintres françaises » à la galerie Barbazanges-Hodebert, à Paris, avec, parmi les quatorze artistes, Suzanne Duchamp, Marie Laurencin, Valentine Prax et Jeanne Rij-Rousseau.
Elle se présente de nouveau aux manifestations de ce groupe en 1927 et 1928 et son nom apparaît une dernière fois en 1929, dans une exposition collective à la galerie Aaron auprès de Kees Van Dongen, André Derain, Fernand Léger, Jean Lurçat et Suzanne Valadon. Il ne s’agit donc pas d’une passade, mais d’une sérieuse vocation, qui aboutit à des achats, en particulier par les sœurs collectionneuses d’art américaines Claribel et Etta Cone, lesquelles légueront deux œuvres au Baltimore Museum of Art.
Marguerite expose sous son patronyme, dans une manière de revendiquer son héritage, mais peut-être aussi sous forme de stratégie pour s’assurer l’attention de la critique. Elle a droit à des mentions encourageantes, sinon élogieuses, de la part de Georges Charensol, de Tériade et de Louis Vauxcelles. Ce dernier, ancien pourfendeur de la « cage aux fauves », loue l’artiste, lors de l’exposition chez Barbazanges, « de vider à l’éclat, aux accords de tons purs, à l’instar de son illustre père ». La comparaison est inévitable. Henri Matisse soutient d’ailleurs sa fille dans sa vocation, l’enjoint à y travailler tous les jours. Est-ce une trop grande difficulté à se démarquer ? Sont-ce les aléas de la vie, de la naissance de Claude en 1931 à la séparation avec Georges en 1935 ?
Henri, Amélie, Jean, Pierre et Marguerite Matisse, Issy-les- Moulineaux, vers 1911
© Photo Archives Henri Matisse
Quoi qu’il en soit, Marguerite renonce à se faire un prénom dans la peinture, jusqu’à éluder cet épisode. Et si l’influence est indéniable, il est plausible que la jeune artiste se soit résignée : « Il suffit d’un dans la famille ! », rétorque-t-elle à Ganne, lorsqu’il lui demande si les enfants de Matisse ont visé la carrière artistique – il faut noter pourtant que Jean Matisse était aussi peintre et sculpteur. La présentation d’une collection de robes en Angleterre en 1935 est le dernier essai de Marguerite en tant que créatrice, et le peu d’œuvres subsistant laisse penser qu’elle en a détruit l’essentiel.
Elle est l’experte intransigeante sur la qualité des tirages lithographiques des œuvres de son père, lequel a toute confiance en sa « vigilance » et dans « sa conscience et son bon jugement ».
À Paris, où elle vit avec son époux, Marguerite Matisse est dans les années 1920 et 1930 la principale intermédiaire de son père. Elle supervise le maintien d’expositions annuelles d’Henri Matisse à la galerie Bernheim et s’implique dans l’accrochage de ses rétrospectives internationales à la galerie Thannhauser de Berlin, en 1930, chez Georges Petit, à Paris, au profit de l’Orphelinat des Arts, ainsi qu’au Museum of Modern Art de New York l’année suivante.
Elle est l’experte intransigeante sur la qualité des tirages lithographiques des œuvres de son père, lequel a toute confiance en sa « vigilance » et dans « sa conscience et son bon jugement ». Elle contrôle les illustrations de Matisse pour des textes de Stéphane Mallarmé, Pierre de Ronsard et Charles d’Orléans en 1931, est redoutée des imprimeurs comme s’en amuse le peintre Georges Rouault : « Il n’y a qu’un être plus difficile que moi avec les imprimeurs : c’est la fille de Matisse ! »
Deux événements importants réchauffent les relations entre Matisse et sa fille : il s’agit du cancer qui faillit emporter le père en 1941 et de la déportation de Marguerite. Engagée dans la Résistance, aux côtés d’Amélie, elle fut arrêtée, torturée et déportée en 1944, mais libérée avant la frontière. Le peintre retrouve dans son regard la tendresse du père et réalise de nouveaux portraits de sa fille.
Henri Matisse, Marguerite au chapeau bleu, 1918
Huile sur toile • 80,3 × 64,3 cm • Coll. The Metropolitan Museum of Art, New York • © The Metropolitan Museum of Art, Dist. GrandPalaisRmn/image of the MMA, The Pierre and Maria-Gaetana Matisse Collection, 2002
Lorsqu’il envisage le catalogage complet de son œuvre gravé en 1946, il ne peut confier la tâche qu’aux seules personnes dignes de confiance : Marguerite et Georges. Alors que l’ancien couple avait rompu tout contact, ils recouvrent cette complicité professionnelle. Marguerite est ainsi responsable commerciale de la revue Transition, que dirige Georges Duthuit entre 1948 et 1950, et fait appel à son père pour la couverture d’un numéro consacré aux arts en 1949. En 1952, dans une affaire d’escroquerie où Georges et Marguerite sont dépossédés de 195 estampes laissées en gage à la suite de leur séparation, ils se retrouvent défendus ensemble au tribunal par un jeune avocat plein de verve : un certain Robert Badinter.
Marguerite et Jean Matisse lors de l’inauguration du musée Matisse, Le Cateau-Cambrésis, photographiés par Hélène Adant, 1952
© Photo Archives Henri Matisse
Marguerite accompagne Henri Matisse dans ses ultimes projets, de la publication de son livre d’artiste Jazz (1947) à la commande de vitraux pour la chapelle du Rosaire à Vence (1948–1951), sans oublier l’ouverture du musée Matisse du Cateau-Cambrésis (Nord) en 1952 et la mise en place d’un autre musée à Nice, qui sera inauguré en 1963.
Elle est au chevet de son père lorsqu’il rend son dernier souffle le 3 novembre 1954, et le premier ami qu’elle prévient est Picasso. Marguerite se dévoue à l’achèvement du catalogue raisonné de l’œuvre gravé qui fait toujours autorité, bientôt assistée de son fils. Elle ne sacralise pas pour autant la figure paternelle et reste attentive à des formes d’expression plus contemporaines.
Ultime signe de l’humilité qui a marqué le destin d’une sentinelle, qui aura mis autant d’énergie à la mémoire de son père qu’à l’oubli de son propre nom, se désolant dans un dernier soupir, le 1er avril 1982, que le catalogue des estampes ne soit pas encore terminé : « Mon travail ! mon travail ! » Il paraîtra l’année suivante.
Matisse et Marguerite. Le regard d'un père
Du 4 avril 2025 au 24 août 2025
MAM - Musée d'Art moderne de Paris • 11 Avenue du Président Wilson • 75116 Paris
www.mam.paris.fr
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