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Gabriele Münter, Paysage avec cabane au couchant, 1908
Huile sur papier contrecollée sur carton • 33 x 40,8 cm • Coll. & © Lentos Museum, Linz • © Adagp, Paris 2025
Elle voulait « peindre sans détours ». Mais des détours, notre regard en a pris beaucoup, trop, pour consentir à regarder enfin son œuvre ! Certes, Gabriele Münter (1877–1962) fut la compagne de Kandinsky. Mais aussi une voix essentielle de l’expressionnisme allemand, on le comprend enfin, on le célèbre aujourd’hui, comme le confirme la rétrospective du musée d’Art moderne de Paris, la première en France. Longtemps, le cercle des pionniers du Blaue Reiter (le Cavalier Bleu en français) a été réduit aux figures de ses deux fondateurs, Vassily Kandinsky et Franz Marc.
Mais plus qu’un duo de stars, il était composé, comme toutes les avant-gardes, d’une riche constellation de talents. Et Gabriele Münter ne fut pas des moindres… Son œuvre ne se limite pas pour autant à cette décennie fondamentale, 1905–1914, où s’inventa l’abstraction : pendant soixante ans, elle ne cessa de créer. Toujours inventive, jamais figurante, elle s’est lancée dans la vie en femme indépendante dès son plus jeune âge.
Vassily Kandinsky, Portrait de Gabriele Münter, 1905
Coll. Städtische Galerie im Lenbachhaus und Kunstbau, Munich • © Städtische Galerie im Lenbachhaus und Kunstbau, Munich
Elle est née à Berlin, en 1877, de parents qui avaient vingt ans auparavant migré aux États-Unis et s’étaient mariés à Savannah, Tennessee. Revenus en Europe dès 1864, ils préservèrent des liens forts avec l’Amérique. Peu après leur mort, Gabriele est prise du désir de découvrir la terre où ils avaient un temps choisi de s’exiler. En septembre 1898, elle traverse l’océan avec sa sœur aînée, Emmy. Leur voyage durera deux ans. Parties de New York, les sœurs Münter arpentent le pays, jusqu’à rejoindre leur tante maternelle et sa progéniture.
En chemin, elles s’arrêtent à Saint Louis, Missouri, puis filent vers l’Arkansas et le Texas. C’est sur ces terres désolées qu’elles demeurent le plus longtemps, « dans des maisons sans plomberie ni confort. […] Mais la liberté dont nous jouissions dans cette nature sans limite était magnifique », décrira-t-elle. Dans ses carnets, l’artiste en devenir croque au fil des premiers mois tout ce qui attire son attention. Mais c’est bientôt un Kodak Bull’s Eye qui lui tient lieu d’aide-mémoire.
À cette époque, sur le Vieux Continent, la photographie est encore un loisir de luxe. Elle est bien plus accessible aux États-Unis, grâce aux premiers appareils portables inventés par George Eastman. Apparus dès 1888, ils sont légers, d’usage aisé. Voilà la jeune femme devenue l’une de ces « Kodak Girls » que le marketing promeut alors – ou l’appareil photo comme outil de libération de la femme. « Kodak ne connaît pas les jours sombres », clame aussi la propagande de la marque en plein boom.
« Mes photos sont toutes des moments de vie – des expériences visuelles instantanées, généralement saisies très rapidement et spontanément »
Gabriele Münter
Autodidacte, Münter se permet toutes les libertés avec l’outil. Ses photographies de cette époque, elle les a toujours considérées comme l’œuvre d’une amatrice, rien de plus ; les souvenirs d’un voyage qui changea sa vie. « Mes photos sont toutes des moments de vie – des expériences visuelles instantanées, généralement saisies très rapidement et spontanément », déclarait-elle. Mais elle a déjà le savoir- faire d’une professionnelle, qui documente la vie de famille et le quotidien d’un pays en pleine révolution. « Pendant des décennies, les experts ont considéré ses photographies des États-Unis comme simplement anecdotiques, sans influence sur son art, rappelle Marta Ruiz del Árbol dans le catalogue de l’exposition « Gabriele Münter » présentée au musée Thyssen-Bornemisza de Madrid cet hiver. Elles sont exposées et publiées pour la première fois en 2006. C’est alors, seulement alors, que leur importance au sein de ce corpus artistique a été réévaluée. »
Gabriele Münter, Trois femmes en habit du dimanche, Marshall, Texas, 19 juin 1900
À la toute fin du XIXe siècle, Münter se lance dans un long voyage à travers les États-Unis. Elle en revient avec 400 photographies qui documentent son quotidien, un matrimoine longtemps négligé, et aujourd’hui enfin considéré comme partie intégrante de l’œuvre.
Photographie • 46 × 34,5 cm • Coll. & © Gabriele Münter und Johannes Eichner Stiftung, Munich • © Adagp, Paris 2025
Gabriele Münter n’est pas, loin s’en faut, la seule peintre de ce temps à jouer du Kodak : Pierre Bonnard, Maurice Denis ou Édouard Vuillard l’ont précédée. « Cependant, contrairement aux Nabis qui appartenaient à la génération précédente et avaient des carrières établies quand ils se sont lancés dans la photographie, Gabriele Münter a découvert ce médium au tout début de sa carrière », précise Marta Ruiz del Árbol.
Libre de tout préjugé académique, elle s’invente un regard à coups de « snapshots » (instantanés), et ses peintures à venir en porteront longtemps l’empreinte. L’un des facteurs, à n’en pas douter, de sa singularité : « Il n’y a pas d’exemples connus d’artistes pour qui la photographie ait joué un rôle aussi formateur. » Plus qu’un passe-temps, la photo lui permet d’échapper au destin de toute jeune femme de la classe moyenne allemande, qui se réduit aux trois K : Kinder, Küche, Kirche (enfants, cuisine, église).
Gabriele Münter, Nature morte dans le tramway, Vers 1909–1912
Cadrage serré sur le corps, effacement du visage… Les premières toiles de Münter gardent l’empreinte de sa précoce expérience avec la photographie. L’une des grandes singularités de l’expressionniste.
Huile sur carton • 50,2 × 34,3 cm • Coll. & © Gabriele Münter und Johannes Eichner Stiftung, Munich • © Adagp, Paris 2025
Installée à Munich en 1901, elle s’initie à la peinture à la Phalanx-Schule. Vassily Kandinsky y officie comme professeur. Durant les étés 1902 et 1903, il organise pour ses élèves des excursions de peinture. Leurs premières évasions loin de la cité qu’ils jugent corruptrice, et corrompue… Clarté et audace de la composition, refus des fioritures, cadrages décalés : les premières toiles que Münter produit alors rappellent ses photographies américaines de paysages, de vues urbaines et d’intérieurs. Dans Nature morte dans le tramway, par exemple, elle dépeint une femme assise, chargée de livres et d’un pot de géranium. Son visage n’apparaît pas, seuls son buste, ses mains, ses objets. La photographie lui a appris à capturer l’instant. « Avec leur aura de véracité et de spontanéité, ses instantanés lui ont fourni un nouvel imaginaire, qui a donné naissance à une toute nouvelle iconographie de la vie quotidienne, expression d’une conscience moderne de la vie », écrit Marta Ruiz del Árbol.
Entre 1904 et 1908, Münter repart, aux côtés de Kandinsky, avec qui elle a entamé une relation et qui a quitté son épouse, pour un long voyage à travers l’Europe et le nord de l’Afrique, notamment à Tunis, où elle reste quelques mois. De passage à Paris en 1906, elle découvre les avant-gardes françaises, qui ne seront pas sans influence sur son œuvre, et expose à leurs côtés ses broderies de perles.
Mais c’est à l’été 1908 que s’opère pour elle un tournant fondamental. En compagnie du peintre de son cœur, elle découvre le village de Murnau am Staffelsee, au pied des Préalpes bavaroises. Envoûtée par les paysages alentour, elle y acquiert bientôt une maison. « Nulle part je n’avais vu en un seul site une telle abondance de panoramas, du lac aux hautes montagnes, des collines aux berges moussues. » C’est alors, se souvient-elle, qu’elle fait « un grand bond en avant : auparavant, je copiais la nature, dans un style plus ou moins impressionniste ».
Gabriele Münter, À l’écoute (portait de Jawlensky), 1909
Parmi les plus étonnants tableaux nés des années passées à Murnau, ce portrait du peintre complice du couple, dont la facture évoque l’influence de la technique du « fixé sous verre » des peintures bavaroises. Selon la légende, Jawlensky est ici dépeint en train d’écouter les théories sur l’art dont Kandinsky berçait leurs soirées.
Huile sur carton • 81 × 55,2 cm • Coll. & © Gabriele Münter und Johannes Eichner Stiftung, Munich • © Adagp, Paris 2025
Désormais, elle s’attache à « ressentir le contenu des choses, à en extraire, en abstraire l’essentiel ». Ses lignes se précisent, ses couleurs s’intensifient. Mais au-delà de son coup de pinceau, c’est toute sa vie qui prend un nouveau tour. Avec les peintres Marianne von Werefkin et Alexej von Jawlensky, couple d’amis qui les a rejoints, Kandinsky et elle rêvent cette immersion dans la nature comme une révolution, dans la lignée de la pensée de la Lebensreform qui emporte alors la bohème d’Allemagne et de Suisse. À leurs yeux, ce retour à l’« état originel » est la condition préalable à la création d’un art « authentique ».
Murnau, c’est comme une version miniature de Monte Verità, cette utopie suisse des collines d’Ascona où artistes, poètes et anarchistes réinventent alors le monde. Dépourvue d’électricité, la demeure de Münter est ornée du mobilier d’inspiration folklorique que le duo conçoit sur mesure. Revêtus de costumes campagnards ou traditionnels, ils y accueillent peintres, musiciens, compositeurs, collectionneurs et critiques d’art.
Nourri de folklore russe, le quatuor se passionne aussi pour l’art populaire bavarois, une façon de ressourcer son regard. À Murnau, ils découvrent une collection de plus de 1000 peintures sous verre réalisées par le maître brasseur Johann Krötz. « Enchantée par tant de beauté », Münter s’initie à cette technique du fixé sous verre auprès d’un maître local et incite ardemment Kandinsky à faire de même. Simplification des lignes, expressivité de la couleur, l’impact se lit sur leurs œuvres à tous deux.
Gabriele Münter, Le Lac bleu, 1954
Tableau des dernières années, ce paysage présente d’étonnantes similitudes avec la décennie dorée qui s’amorce à l’été 1908. Preuve que la fin de carrière de Münter mérite tout autant considération que sa période Blaue Reiter.
Huile sur toile • 50 × 65 cm • Coll. Musée Gunzenhauser, Kunstsammlungen Chemnitz • © Kunstsammlungen Chemnitz / PUNCTUM / Bertram Kober / © Adagp, Paris 2025
Mais bientôt, trop de querelles, trop d’ego, le Blaue Reiter fait long feu. Célébré comme un groupe des plus masculins, il est aujourd’hui réexaminé par les historiens, et la place qu’y a tenue Münter est enfin considérée. « Son œuvre a longtemps été jugée inférieure à celle de Kandinsky, le surhumain, l’Überartist, souligne l’historienne de l’art Anna Storm. Sous l’étiquette d’« art féminin », elle a été systématiquement reléguée au second plan. Pourtant, le rôle joué par Münter était très significatif et son développement artistique personnel entre les années 1908 et 1914 a été incontestablement remarquable. »
Gabriele Münter, Futur (Femme à Stockholm), 1917
Peint en pleine guerre, alors que l’artiste
abandonnée par Kandinsky a dû s’exiler en Scandinavie, ce portrait semble pourtant tourné vers l’espoir et le retour de la lumière.
Huile sur toile • 97,5 × 63,8 cm • Coll. & © The Cleveland Museum of Art, Cleveland • © Adagp, Paris 2025
Le déclenchement de la Première Guerre mondiale pousse Gabriele Münter à fuir Murnau et l’Allemagne. Elle s’exile en Scandinavie, tandis que Kandinsky retourne en Russie, où il se remarie en 1917. À son retour en 1920, une vie nomade attend l’artiste désormais solitaire. Elle passe d’une pension à l’autre et, privée d’atelier, dessine essentiellement dans ses carnets.
C’est alors que réapparaît dans son œuvre la figure humaine, qui avait un temps disparu. Au cours des années 1930, elle revient à Murnau, où elle s’installe définitivement. L’arrivée au pouvoir du nazisme la contraint à la plus grande discrétion : tout l’expressionnisme allemand est dénoncé par le IIIe Reich comme « art dégénéré ». Münter continue à peindre mais expose peu, restant en retrait du système officiel de l’art. Quant aux œuvres abstraites de Kandinsky qu’elle possédait, elle les a préservées de la rage d’Hitler, en les cachant dans sa cave.
Gabriele Münter. Peindre sans détours
Du 4 avril 2025 au 24 août 2025
MAM - Musée d'Art moderne de Paris • 11 Avenue du Président Wilson • 75116 Paris
www.mam.paris.fr
Hors-série
Catalogue de l’exposition
Sous la direction d’Isabelle Jansen et Hélène Leroy
Éd. Paris Musées • 240 p. • 42 €
Premier catalogue d’exposition en français sur l’artiste, l’ouvrage rassemble sept essais de spécialistes français et allemands, dont Kathrin Heinz, Dominique Jarassé, Angela Lampe et Katharina Sykora, qui analysent en détail la richesse du parcours de Gabriele Münter. L’accent est particulièrement mis sur deux pans méconnus : sa photographie des années 1900-1910 et son évolution artistique au-delà de l’aventure du Blaue Reiter, à partir des années 1920.
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1908, année épiphanie de l’expressionnisme allemand. Sous le charme des paysages de Bavière, les couples Kandinsky-Münter et Werefkin-Jawlensky réinventent la peinture de paysage.