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BÂLE

Niko Pirosmani, le “Douanier Rousseau géorgien” consacré à la fondation Beyeler

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Un drôle de petit peuple tout en couleur est apparu sur les murs immaculés de la fondation Beyeler ! Le musée bâlois consacre Niko Pirosmani, le plus célèbre des artistes géorgiens, exact contemporain de Gustav Klimt mais plus souvent comparé au Douanier Rousseau pour son bestiaire exotique et son destin d’autodidacte. Retour sur la trajectoire de ce surprenant peintre d’enseigne né en Kakhétie.
Chevreuil et paysage (détail)
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Chevreuil et paysage (détail), huile sur carton

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98,5 x 70,5 cm • Coll. Shalva Amiranashvili Museum of Fine Arts of Georgia, Tbilisi • © Roberto Bigano / Infinitart 2015

Il n’y a pas de girafes en Kakhétie, et pourtant… Celle-ci ne manque pas de vie, avec ses pupilles éclatantes et ses taches noires posées à grands coups de brosse [ill. plus bas]. Il est vrai que son cou est trop ramassé – sans doute devait-elle rentrer dans le cadre – mais, surtout : où sont passées ses couleurs ? C’est que Niko Pirosmani (1862–1918) n’a jamais vu la bête de ses yeux, ni en Afrique, ni dans une ménagerie (contrairement au Douanier Rousseau), mais uniquement sur des cartes postales en noir et blanc. Pour cause : il n’a jamais quitté sa Géorgie natale !

Goya, O’Keeffe, Mondrian, Picasso, Basquiat, et désormais Pirosmani : cette rétrospective à la fondation Beyeler tient lieu d’adoubement pour ce parfait inconnu. Ou presque… Comme le rappelle Daniel Baumann, commissaire de l’exposition : « Pirosmani est une véritable star dans les pays de l’est. Mais jusque 1991, le rideau de fer l’a laissé dans une profonde méconnaissance en Occident. » Une cinquantaine d’œuvres majeures sont rassemblées à Bâle pour réparer l’oubli, dans un parcours thématique plutôt que chronologique. Logique, Niko Pirosmani datait rarement ses peintures.

Peintre d’enseigne, freineur, crémier

Niko Pirosmani
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Niko Pirosmani, 1916

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unique portrait pris par Eduard Klar

Niko Pirosmanashvili de son vrai nom, naît dans une famille paysanne du village de Mirzaani en 1862. À huit ans, il perd ses parents et son frère aîné. Pris en charge par la famille qui emploie son père, il la suit à Tbilissi où il commence à peindre des enseignes en 1888. En parallèle, il exerce différents métiers : freineur pour la compagnie de chemins de fer transcaucasien de 1890 à 1893, puis crémier entre 1894 à 1901. Sa peinture s’inspire alors de l’univers ferroviaire, des rencontres urbaines mais aussi des paysages de sa Kakhétie natale où il retourne fréquemment.

À l’orée du XXe siècle, Niko Pirosmani décide de se consacrer à l’art, quitte à vivre comme un vagabond. Le fruit de ses commandes lui sert à acheter du matériel, et s’il accepte le couvert que lui offrent les aubergistes qui l’emploient, il refuse le gîte pour rester libre. Solitaire, il se serait néanmoins, selon la légende, ruiné pour offrir un million de roses rouges à l’actrice française Marguerite, en tournée à Tbilissi en 1905. Une anecdote qui a inspiré dans l’URSS des années 1980 un tube à la chanteuse Alla Pugacheva.

Niko Pirosmani, Girafe
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Niko Pirosmani, Girafe, 1905–1906

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huile sur toile cirée • 137,4 × 111,7 cm • Coll. Shalva Amiranashvili Museum of Fine Arts of Georgia, Tbilisi • © Infinitart Foundation

Cet art qui n’a pas eu le temps d’être formaté par un bagage académique rapproche évidemment Pirosmani du Douanier Rousseau, même si le premier s’encombre moins de souci du détail pour offrir des formes plus « efficaces ». Un effet mystérieux se dégage de sa technique dû à l’usage d’une toile cirée noire en guise de support. Le fond obscur fait ainsi particulièrement ressortir les couleurs, notamment le rouge que le peintre affectionne. Les sujets sont variés, allant des animaux qu’il observe – tels que les sangliers et les renards – à ceux qu’il imagine. Son lion conserve l’influence des sculptures persanes observées en Géorgie.

Niko Pirosmani, Train en Kakhétie
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Niko Pirosmani, Train en Kakhétie

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huile sur carton • 70 × 141 cm • Coll. Shalva Amiranashvili Museum of Fine Arts of Georgia, Tbilisi • © Infinitart Foundation

« Il y a une spiritualité dans la peinture de Pirosmani, qui s’exprime dans une forme moderne, qui résonne aux yeux de ses contemporains. »

Mais Pirosmani est aussi un peintre de figures, en témoigne ce pêcheur rouge dont la couronne dessinée par son chapeau de paille évoque une auréole, comme l’explique encore Daniel Baumann : « Il y a une spiritualité dans la peinture de Pirosmani, qui s’exprime dans une forme moderne, qui résonne aux yeux de ses contemporains. » À l’instar du Douanier Rousseau, Pirosmani est un observateur de la vie moderne, représentant le funiculaire de la capitale peu après son inauguration.

Niko Pirosmani, À gauche, “L’Actrice Marguerite”. À droite, “Ours sous la lune”
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Niko Pirosmani, À gauche, “L’Actrice Marguerite”. À droite, “Ours sous la lune”

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huile sur toile cirée / huile sur carton • 115,9 x 94 cm / 99,9 x 80 cm • Coll. Shalva Amiranashvili Museum of Fine Arts of Georgia, Tbilisi • © Infinitart Foundation

L’année 1912 voit se profiler la consécration. Pirosmani est remarqué par l’avant-garde de Tbilissi. Accompagné du Russe Mikhaïl Le Dentu (1891–1917), Kirill Zdanevich (1894–1975) est subjugué par une enseigne d’auberge : « Nous la regardions dans l’admiration et la confusion ; nous n’avions jamais vu de telles peintures ! […] Les méthodes et la compréhension d’un artiste autodidacte prouvent sa maîtrise. Son talent optimiste est l’expression d’une vie heureuse et joyeuse. » Grâce à Le Dentu, sa réputation remonte jusqu’à Saint-Pétersbourg et aux néo-primitivistes tels que Mikhaïl Larionov et Natalia Gontcharova. Au printemps 1913, quatre de ses tableaux sont envoyés à Moscou pour figurer près des toiles de Chagall et Malevitch à l’exposition « La Cible ».

La figure du peintre travailleur

C’est ainsi que comme les cubistes pour le Douanier Rousseau, les artistes d’avant-garde russes et géorgiens veulent intégrer le peintre naïf à leurs groupes. Honoré, Pirosmani rejoint la Société des artistes géorgiens en mars 1916. C’est à cette époque qu’est produit l’unique portrait photographique du peintre [ill. plus haut]. Le même qui figure toujours sur les billets géorgiens d’un Lari. Mais dès le mois de juillet de la même année, un caricaturiste du journal Sakhalkho Purtseli le figure en vieillard va-nu-pieds et crasseux : Pirosmani, toujours vêtu d’un costume et chaussé de souliers soignés, ne supporte pas la moquerie. Il se retire dans la solitude pour mourir dans la misère en 1918.

Niko Pirosmani, Cinq princes banquetant
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Niko Pirosmani, Cinq princes banquetant

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huile sur toile cirée • 104 × 195 cm • Coll. Shalva Amiranashvili Museum of Fine Arts of Georgia, Tbilisi • © Infinitart Foundation

Son profil de peintre travailleur, authentique prolétaire, en fait un modèle pour le nouvel État socialiste qui émerge dans les années 1920, et en 1926, Kirill Zdanevich lui dédie sa première monographie. Aujourd’hui, Pirosmani nous touche par la fraîcheur de son art autant que pour son parfum d’exotisme. Faut-il pourtant le réduire à cette image de peintre naïf, de « Douanier Rousseau du Caucase » ? Daniel Baumann met en garde contre cette étiquette, également valable pour l’auteur du Rêve : « Je ne partage pas ce discours condescendant, qui ne sert pas la valeur de l’artiste. C’est une appréciation morale issue d’une pensée colonialiste, qui se fait dans un contexte de conquête de classe. » Pour le commissaire, le peintre géorgien est plutôt un authentique artiste populaire, dans la grande famille des Marc Chagall, Andy Warhol et Yayoi Kusama.

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Niko Pirosmani

Du 17 septembre 2023 au 28 janvier 2024

www.fondationbeyeler.ch

Retrouvez dans l’Encyclo : Douanier Rousseau

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