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agnès b. lors de l’inauguration de La Fab en 2020
© Say Who / Jean Picon
Une silhouette intemporelle, unisexe et rock’n roll : voici la ligne agnès b., reconnaissable entre mille. Une élégance simple mais surprenante, volontiers taquine. À l’image de sa fondatrice au regard pétillant, pétrie d’une éternelle jeunesse. Icône de la mode ? Une étiquette réductrice pour agnès b., qui est bien d’autres choses. À commencer par l’une des collectionneuses phares du Paris d’aujourd’hui : « Je me sens autant galeriste que styliste ».
Agnès Troublé naît à Versailles en 1941. Dans une enfance parfois douloureuse, elle s’extrait dès qu’elle le peut du foyer bourgeois pour flâner au château de Versailles. Plus tard, quand elle peut se rendre à Paris, elle s’y imprègne du beau, qu’il soit au Louvre ou dans les graffitis du métro et des catacombes. Elle s’échappe aussi par le mariage, lorsqu’elle épouse à 17 ans Christian Bourgois, futur père de ses jumeaux. Un mariage qui ne dure que trois ans : Agnès refuse de rester enchaînée et elle aura ses trois autres enfants avec deux autres hommes, Philippe Michel et Jean-René de Fleurieu, son deuxième mari.
agnès b. dans sa première boutique au 3 rue du Jour, 1976
© Galerie du Jour agnès b / Gilles de Chabaneix
À Paris, Agnès tâtonne entre le milieu de la mode et celui de l’art contemporain. Assistante stagiaire à la galerie Fournier en 1958, elle écrit parallèlement pour les pages jeunesse du Elle. Finalement, quand elle divorce en 1962 et doit assumer la charge d’un foyer, c’est la voie du stylisme qu’elle emprunte, dessinant des vêtements et des chaussures pour la boutique Dorothée Bis. De son premier mari, Agnès garde l’initiale b. de Bourgois qui, accolé à son prénom en minuscules, donne naissance à la griffe légendaire.
Agnès se construit en femme libre dans une époque de révolutions politiques et sociales. Résolument de gauche, elle est de tous les combats depuis celui contre la guerre d’Algérie à la légalisation de l’IVG, en passant par mai 1968 dont elle ressort avec des slogans plein la tête qui ressortiront jusque sur les t-shirts qu’elle vend. Sa vie s’écrit aussi dans le quartier des Halles en pleine transformation, où le démontage des pavillons de Baltard laisse le « trou des Halles » et où avance le chantier du Centre Pompidou.
Vue de l’exposition « Afirmaçao » à la galerie du Jour, 2023
Courtesy Galerie du Jour – La Fab, Paris
Lorsque la marque agnès b. connaît de beaux chiffres d’affaires, la fondatrice les réinvestit dans la création la plus actuelle.
C’est là qu’elle ouvre en 1976 la première boutique agnès b. au 3 rue du Jour. Boutique ? Le lieu est bien plus : un laboratoire d’idées où l’on parle art et politique avec Agnès et Jean-René, accompagnés des habitués comme Fanny et Gilles Deleuze ou encore le peintre Eduardo Arroyo. agnès b. bouscule les codes du style à l’instar de Jean-Charles de Castelbajac, ennoblit le vêtement de travail et impose de nouveaux classiques comme le « cardigan pression ». Refusant tout espace publicitaire, agnès b. voit pourtant pousser de nouvelles boutiques de New York à Tokyo pour devenir l’un des leaders du marché dans les années 1990.
agnès b. lors du montage de l’exposition « Nos Découvertes 2023 !! » à la Galerie rue Jour, place Jean-Michel Basquiat
© Galerie du Jour agnès b – La Fab
Cette success story touche aussi à l’art : dès sa jeunesse chez Fournier, la future styliste est initiée à l’avant-garde par d’illustres collectionneurs à l’instar d’Yvon Lambert. Lorsque la marque agnès b. connaît de beaux chiffres d’affaires, la fondatrice les réinvestit dans la création la plus actuelle. Et si dès 1976, elle laisse à des artistes le soin de sérigraphier des slogans sur des t-shirts qu’elle vend. Styliste, collectionneuse, Agnès devient aussi galeriste en 1984.
Signe de l’osmose qu’elle recherche entre le vêtement et les arts plastiques : elle ouvre alors la Galerie du Jour à proximité de sa boutique historique. Elle débute sa collection d’art en acquérant notamment un Autoportrait de Jean-Michel Basquiat vu à la Biennale de Paris, et quatre ans plus tard, peu avant sa mort, le peintre la rencontre à Paris, encore étonné qu’elle lui ait acheté une œuvre si tôt ! Attirée par les jeunes artistes, elle est aussi liée à Keith Haring qu’elle rencontre à Venise en 1982.
Jean-Michel Basquiat, Autoportrait, 1983
crayon gras sur papier (intervention d’agnès b sur le verre à la craie grasse) • 108 × 77 cm • Coll. Agnès b • © Estate Jean-Michel Basquiat
« Je me fous de la mode. »
Gilbert & George, Louise Bourgeois, Harmony Korine, Douglas Gordon… agnès b. s’intéresse essentiellement aux artistes vivants qui sont ou deviennent ses intimes. Son rapport à la création tient à l’affect et à la passion. Styliste qui clame : « Je me fous de la mode », elle est aussi une galeriste qui refuse la spéculation : « un monstre ! ». Elle sort du cadre occidental pour acheter et exposer des œuvres de l’Ivoirien Frédéric Bruly Bouabré et de l’Indien Acharya Vyakul.
À gauche, « Ryan in the tub, Provincetown » de la série « Ballad of the sexual dependancy » de Nan Goldin, 1976. À droite, « Mythologie africaine: originalité bété guié-guié-guié yeux-yeux-yeux Dieu surveillant la terrestre fortune » de Bruly Bouabré, 1970
cibachrome / stylo bille et crayon de couleur sur papier • 61 × 51 cm / 29,7 × 21 cm • Coll. agnès b • Courtesy La Fab, Paris
Elle est aussi productrice de films et même réalisatrice de Je m’appelle Hmmm… en 2013, où elle évoque l’inceste. Mais sa pratique de la collection est avant tout vivante : quand la Galerie du Jour migre rue Quincampoix en 1998, Agnès inaugure avec Christian Boltanski et Hans Ulrich Obrist le Point d’Ironie, où un artiste dispose d’une carte blanche sur une publication de 8 pages tirée 100 à 300 000 exemplaires et distribuée dans une sélection de lieux allant des musées aux cafés en passant par les écoles…
De grandes lignes ressortent de sa collection de 5 000 objets. La photographie d’abord, allant d’Henri Cartier-Bresson à Nan Goldin. La première exposition de la galerie du Jour en novembre 1984 est d’ailleurs dédiée à la photographe Martine Barrat. Le street art ensuite, avec des accrochages consacrés au collectif d’affichistes les Frères Ripoulin (1985) et au graffeur new-yorkais Futura 2000 (1991). Elle profite de sa fortune pour financer la recherche contre le SIDA ou la lutte contre le mal-logement au côté de la fondation Abbé Pierre.
Ouverture au public de La Fab, dimanche 2 Février 2020
© Andy Wijckelsma / La Fab
Plus active que jamais au XXIe siècle, Agnès veut ouvrir davantage sa collection. En 2020, elle inaugure La Fab. dans un quartier défriché du 13e arrondissement à proximité de la Bibliothèque François-Mitterrand, sur la bien nommée place Jean-Michel Basquiat. Comprenant un espace de 800 m2 où sont organisés des expositions régulières, La Fab. n’est pas seulement un centre d’art : elle rassemble dans un même lieu la Galerie du Jour, une librairie et un centre dédié aux actions sociales, solidaires et environnementales. agnès b. ouvre la voie aux collectionneuses du futur, rappelant comme celles qui l’ont précédée ce qui a fait leur légende : un lien intime avec la création, un renouvellement permanent. Et par-dessus tout une soif profonde de liberté.
Le Langage du corps
Du 9 juin 2023 au 22 octobre 2023
La Fab. • Place Jean-Michel Basquiat • 75013 Paris
la-fab.com
À lire
Myriam Chopin, Olivier Faron, Les Années agnès b., Paris, éditions de l’Observatoire, 2018 – En savoir plus
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