Alain Jaubert à Paris en 2008
© Franck Fife / Afp
Ce dimanche 15 mars 2025, Alain Jaubert est décédé à l’âge de 84 ans. Sans avoir forcément suivi ses cours à l’université, beaucoup ont l’impression d’avoir perdu un professeur. Car ce journaliste, écrivain, cinéaste et enseignant né en 1940 avait surtout marqué les esprits dans les années 1980–1990 avec « Palettes », une émission télévisée de décryptage de tableaux dont il était l’auteur-réalisateur… Un programme très suivi par toute une génération d’amateurs d’art, qui le place parmi les pionniers de la démocratisation de l’art par l’audiovisuel.
Diffusée pendant 15 ans sur Arte (anciennement La Sept, créée en 1986) de 1988 à 2003, cette série a proposé plus de 45 émissions d’une trentaine de minutes (éditées en DVD et téléchargeables), qui analysaient chacune une peinture majeure de l’histoire de l’art. Alain Jaubert n’apparaissait jamais à l’écran : rien ne volait la vedette à l’œuvre. Tandis que se succédaient de nombreux gros plans et travellings permettant de s’immerger dans la peinture, la voix off du comédien Marcel Cuvelier la décortiquait, de sa technique à sa composition en passant par son interprétation, sa palette, ses personnages, sa genèse et son contexte historique.
En partant de ces peintures, Alain Jaubert offrait une passionnante introduction à l’histoire de l’art, adressée à un large public : non « pas un cours », mais « une découverte progressive d’énigmes successives, comme dans un film policier », expliquait-il en 1995 au quotidien Libération.
Les œuvres étudiées couvrent ainsi presque toute l’histoire de la peinture, des temps les plus reculés (avec par exemple une paroi de la grotte de Lascaux et une fresque de la villa des Mystères à Pompéi) jusqu’au XXe siècle, représenté entre autres par des œuvres de Marcel Duchamp, Vassily Kandinsky, Yves Klein, Francis Bacon et Andy Warhol. La série passe aussi au crible des tableaux clés comme Le Verrou de Jean-Honoré Fragonard (1777), La Liberté guidant le peuple d’Eugène Delacroix (1830), Olympia d’Édouard Manet (1863), Le Bal du moulin de la Galette d’Auguste Renoir (1876) et La Chambre à Arles de Vincent van Gogh (1888).
Le parcours d’Alain Jaubert fut riche. Pendant son service militaire dans la Marine, il découvre l’Algérie, le Venezuela et la Scandinavie. Titulaire d’une licence de la faculté des sciences de Paris en biologie et génétique, complétée par des cours de philosophie à la Sorbonne et de cinéma à Paris VIII-Vincennes, il se construit une brillante carrière dans la presse écrite. Journaliste scientifique à La Recherche puis au Nouvel Observateur (de 1970 à 1978), il rédige des chroniques musicales pour le quotidien Libération de 1978 à 1981. Il prête aussi sa plume à de nombreux autres titres dont Science et Vie, Le Monde diplomatique, Jeune Afrique, Lire, Photographies, Le Magazine littéraire, Antigone et L’Infini.
Également professeur, il fut chargé de cours au département de philosophie de Paris VIII-Vincennes, dans le cadre de la chaire de Michel Foucault dédiée aux rapports entre les sciences et la politique, et enseigna à l’École nationale supérieure des arts décoratifs de Paris de 1983 à 1990, puis intervint au Fresnoy-Studio national des arts contemporains (Tourcoing) en 1998–2000 et, de façon ponctuelle, à l’Institut national de l’audiovisuel, à La Fémis, à l’École du patrimoine, à Sciences Po Paris et à l’École nationale supérieure des beaux-arts.
Auteur également de plusieurs essais (notamment sur la peinture) et ouvrages à partir de 1973, il remporte le prix Goncourt du premier roman pour Val Paradis (éditions Gallimard) en 2004. En 1981, il réalise son premier film, Trois histoires de Chine, dont il tirera une exposition et un livre. Pour l’émission « Océaniques », il réalise à partir de 1988 une quinzaine de films faisant le portrait d’écrivains et d’artistes, et produit un magazine mensuel, « Les Arts », de 1990 à 1993. En parallèle, il effectue diverses missions d’études pour le gouvernement, notamment sur le thème de l’audiovisuel.
Des journalistes sont assis devant le ministère de l’Intérieur le 6 juin 1971 à Paris, tenant une banderole de l’Union nationale des syndicats de journalistes et du Comité de défense de la presse et des journalistes, lors d’une manifestation pour protester contre les violences subies par le journaliste scientifique Alain Jaubert le 29 mai
© Afp
Ce stakhanoviste de la culture fut enfin au cœur d’une affaire très médiatisée : son passage à tabac par la police en 1971 (il est à ce moment journaliste pour le Nouvel Observateur) alors qu’il tentait de porter assistance, place de Clichy, à un homme blessé dans une manifestation soutenant des nationalistes antillais. Inculpé pour rébellion contre les forces de l’ordre, il est vivement défendu par le milieu des intellectuels de gauche, dont Michel Foucault et Gilles Deleuze. Contexte qui leur inspire la création de l’agence de presse APL, qui donna naissance au quotidien Libération.
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