Figure majeure du Nouveau Réalisme, Yves Klein naît à Nice en 1928 et ne se tourne vers l’art qu’à l’âge de 26 ans, en compagnie de son ami Armand Fernandez, mieux connu sous le nom d’Arman. Il expose pour la première fois ses monochromes en 1955 au Club des solitaires de Paris et se fait plus encore remarquer à la fin de la décennie en présentant ses « Anthropométries », peintures réalisées à l’aide de « pinceaux vivants » et de son fameux IKB.
Ce bleu unique, déposé par l’artiste en 1960, n’a en réalité aucun brevet interdisant d’utiliser la teinte. Klein est parfois comparé à Salvador Dalí pour sa propension à jouer de son image, à soigner sa mise de dandy et son phrasé de beau parleur. Peintre, performeur, compositeur, c’est lui qui accueille en 1960 la signature dans son appartement du Manifeste des Nouveaux Réalistes de Pierre Restany. Il décède prématurément d’une crise cardiaque le 6 juin 1962, à seulement 34 ans.
Portrait de Marie Raymond, Yves Klein et Fred Klein, 1954
© Archives Yves Klein
Les deux parents d’Yves Klein sont peintres : son père, Fred Klein (1898–1990) et surtout sa mère, Marie Raymond (1908–1989). Cette dernière s’est imposée sur la scène artistique du Paris d’après-guerre où elle reçut un prix Kandinsky en 1949. Fidèle de la galerie Denise René, elle organise aussi dans son appartement les fameux « Lundis de Marie Raymond », rendez-vous de l’avant-garde où affluent entre autres Georges Mathieu et Hans Hartung. Au tournant des années 1960, elle accueille aussi dans ses Salons la génération des Nouveaux Réalistes. Après 1962, Marie Raymond a consacré toute son énergie à la mémoire d’Yves Klein.
Maître Sampei Asami et Yves Klein réalisant le Koshiki-no-kata, (Kata des Formes antiques), dôjô de Maître Asami, Tokyo, 1953
© Archives Yves Klein
Marcel Duchamp avait les échecs et Yves Klein… le judo. En 1947, le jeune Yves s’inscrit à un cours où il fait une rencontre décisive : Arman. Pour parfaire son initiation, les deux compères voyagent au Japon avec le poète Claude Pascal en 1952. Le judo est alors plus qu’un sport : c’est une philosophie de vie liée au zen. L’art martial passionne Klein au même titre que la calligraphie et la méditation bouddhique. En 1954, il consacre même un ouvrage à la discipline : Réflexions sur le judo, le Kiaï, la victoire constante. De l’Institut Kōdōkan de Tokyo, l’artiste ramène le diplôme de quatrième dan. Il est alors le premier Français distingué par ce titre ! Hélas, la Fédération française ne reconnaît pas son diplôme. Amer, Yves Klein abandonne toute volonté de faire carrière de judoka.
Yves Klein, Untitled Blue Monochrome (IKB 301), 1959
Pigment pur et résine synthétique sur papier marouflé sur carton • 21,5 × 17,9 cm • Coll. particulière • © Succession Yves Klein c/o Adagp, Paris, 2021 / Photo Christie’s images
« Mes tableaux représentent une idée d’unité absolue dans une parfaite sérénité, idée abstraite représentée de façon abstraite », déclare Klein au sujet de ses monochromes à la fin des années 1950. D’où vient cette portée spirituelle qu’il attache à son art ? En même temps qu’il commence le judo, le futur Nouveau Réaliste découvre La Cosmogonie de la Rose-Croix de Max Heindel dans la bibliothèque de sa tante. C’est le début d’une étude approfondie de la mystique rosicrucienne, qui aurait vu le jour au XVe siècle, et qu’il parfait en correspondant avec la Rosicrucian Fellowship de Californie, dont il devient membre jusque 1953. La Rose-Croix est un autre trait d’union entre Yves Klein, Arman et Claude Pascal qui, un jour sur la plage de Nice, se partagent symboliquement le monde : à Klein revient le minéral et le ciel.
Yves Klein réalisant une Peinture de Feu au centre d’essais de Gaz de France, Saint-Denis, 1961
© Harry Shunk and Janos Kender J.Paul Getty Trust. The Getty Research Institute, Los Angeles / © Succession Yves Klein c/o ADAGP Paris
On connaît bien les « Anthropométries » pour lesquelles Yves Klein utilise l’empreinte du corps de femmes avec le pigment IKB sur de vastes toiles. Mais l’artiste a aussi utilisé un autre « pinceau », non moins original ! Début 1961, il réalise ses « Peintures de feu ». Là encore, des modèles nus interviennent, posant sur le support. Klein humidifie les zones de la toile autour de leur corps. Puis à l’aide d’un puissant chalumeau au gaz, il enflamme les parties restées en réserve dans une performance impressionnante. Il ressort de ces « Peintures de feu » une atmosphère étrange et envoûtante, nouvelle manifestation de la fascination du Nouveau Réaliste pour les éléments.
Yves Klein, Le Saut dans le vide, Fontenay-aux-Roses, octobre 1960
© Succession Yves Klein c/o ADAGP, Paris – Collaboration Harry Shunk and János Kender © J. Paul Getty Trust. Collaboration Harry Shunk, 1924–2006 et János Kender, 1938–2009. Getty Research Institute, Los Angeles (2014.R.20), Photo Harry Shunk
Parmi les quatre éléments, c’est toutefois l’air dont Klein se fait une prédilection. En 1958, Yves Klein ouvre chez Iris Clert l’exposition « Époque pneumatique, la sensibilité picturale immatérielle à l’état matière première ». La façade repeinte en IKB est pleine de promesse, mais le public se retrouve désarmé en pénétrant dans les salles : elles ne comportent que des murs d’un blanc immaculé, tout l’espace étant laissé au néant… Albert Camus est parmi les visiteurs et laisse une note au livre d’or : « Avec le vide, les pleins pouvoirs. » Dans cette continuité, il vend contre un poids d’or fin variable des « Zones de sensibilité picturale immatérielle ». L’acheteur obtient alors un reçu qu’il doit brûler. Il ne subsiste que les talons des chéquiers édités par l’artiste. En 2022, l’un de ces récépissés resté intact est vendu pour un million d’euros chez Sotheby’s.
À gauche, Yves Klein, chef d’orchestre à Gelsenkirchen. À droite, la partition de la Symphonie monoton-silence, 1947– 1961
© Succession Yves Klein c/o ADAGP, Paris / © Charles Wilp / BPK, Berlin. © Succession Yves Klein c/o ADAGP, Paris
Dans les performances publiques qui accompagnent la création de ses « Anthropométries », Yves Klein incarne une forme de chef d’orchestre, dirigeant la chorégraphie de son ballet pictural. De la danse à la musique, il n’y a qu’un pas ! En mars 1960, Yves Klein ouvre la première représentation de Monoton-Silence dans la galerie internationale d’Art contemporain de Maurice d’Arquian à Paris. Marqué par le lettrisme et par John Cage, la pièce musicale se divise en deux temps de vingt minutes : une phase monotone où se répète un unique accord en ré majeur, et une autre de durée équivalente tout occupée par le silence. La pièce a été reprise plusieurs fois dans les années 2000.
À lire
Yves Klein, Immersion
Roman graphique de Julian Voloj et Wagner Willian
Éd. Marabout • 160 p. • 29,90 €
Pour en savoir plus, rendez-vous sur le site de la maison d’édition Marabout.
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