Visiteurs devant “La Moisson”, 1888 de Van Gogh au musée Van Gogh d’Amsterdam
Photo Jelle Draper
Les goûts et les couleurs, ça ne se discute pas, disait le sociologue Pierre Bourdieu. Certes, mais pourquoi certaines œuvres d’art sont-elles davantage plébiscitées pour leur beauté et d’autres moins ? Qu’est-ce qui se passe dans notre cerveau quand nous admirons un paysage de Claude Monet ? Tout le monde l’apprécie-t-il de la même manière, à toutes les époques ?
La beauté est-elle un concept universel ou culturel ? Probablement les deux, répondent les spécialistes : lorsque deux amateurs d’art se disputent sur un tableau de Francis Bacon, ce sont autant leurs synapses qui s’expriment que leur mémoire collective. Regardons de plus près !
Raphaël, La Madone à la prairie ou La Madone du Belvédère, vers 1506
Huile sur bois de peuplier • 113 × 88 cm • Coll. Kunsthistorisches Museum, Vienne
Des recherches en neuroesthétique ont montré que l’expérience de la beauté active de manière récurrente une région clé : le cortex orbitofrontal médian, lequel joue un rôle dans la prise de décision et est impliqué dans le système de récompense. Semir Zeki, neurologue à l’University College de Londres, a ainsi observé avec son équipe que lorsqu’un spectateur juge l’œuvre « belle » – qu’il s’agisse d’un tableau de Giovanni Bellini ou d’une sculpture contemporaine – son activité cérébrale s’intensifie dans cette région associée à la récompense et au plaisir. Percevoir de la beauté dans une œuvre d’art active les mêmes circuits que lorsque l’on écoute une musique plaisante ou que l’on déguste un savoureux chocolat.
D’autres zones cérébrales sont aussi mises en branle quand nous nous promenons dans un musée. L’insula, l’un des lobes du cerveau, serait aussi sollicité : si son rôle est encore mal connu, il interviendrait notamment dans le dégoût. À l’inverse, nous pouvons même secréter de la dopamine, hormone du plaisir, en cas d’émotion esthétique intense, comme l’a montré une étude de l’Université de Toronto : une œuvre visuelle jugée sublime déclenche littéralement une « poussée ».
Selon les sciences cognitives, certains critères esthétiques transcendent les cultures. Les anciens de la Renaissance l’avaient déjà sans doute compris en utilisant le nombre d’or pour concevoir leurs œuvres : la symétrie éveille des réactions positives quasi innées.
Johannes Vermeer, La Laitière, vers 1660
Scène de cuisine
Une servante en train de préparer un mets dans une cuisine : à l’époque, les Néerlandais raffolent de ce type de scènes de genre qui saisissent des instants du quotidien, et notamment des « kitchen pieces », qui ont pour cadre le décor simple d’une cuisine – là où se concoctent des délices qui ne laissent pas ce peuple de bons vivants indifférent ! Avec ce tableau, Vermeer s’intègre dans une tradition de glorification du travail et de la vie domestique, chère à ses clients, de riches bourgeois protestants des Provinces-Unies qui ont travaillé dur pour acquérir leur statut et leur foyer douillet.
huile sur toile • 45,5 × 41 cm • Coll. Rijksmuseum, Amsterdam • Photo Rijksmuseum, Amsterdam
Une étude publiée dans la revue Nature Neuroscience en 2016 a montré que des nourrissons de six mois préféraient regarder des visages symétriques. Des proportions harmonieuses activent davantage le cortex visuel préfrontal, lequel traite les informations visuelles… C’est aussi ce dernier qui est sollicité lorsque nous reconnaissons un visage familier. En résumé, on aime parce que ça nous « parle ». Inutile de préciser le bénéfice évolutif qu’il y a à repérer des visages sains, ou des environnements stables.
La biologie ne suffit pourtant pas à expliquer nos goûts. Une enquête menée par le Max Planck Institute for Empirical Aesthetics, à Francfort en Allemagne en 2019, a montré que les jugements esthétiques varient radicalement selon l’exposition antérieure aux styles artistiques. Là où un Occidental habitué à la peinture moderne y voit une composition « audacieuse », un spectateur d’une culture sans tradition abstraite peut n’y voir qu’un désordre incompréhensible.
« La beauté est un langage. Or, comme toute langue, il faut l’apprendre », explique l’historien Michel Pastoureau. L’histoire de l’art abonde d’exemples. Les impressionnistes furent qualifiés de « barbouilleurs » en 1874 avant de devenir des icônes. Le fauvisme de Matisse ? Un « pot de peinture jeté à la tête du public » !
André Derain, Les Voiles rouges, 1906
Huile sur toile • 81,3 × 100,2 cm • Coll. particulière • © Artvee
La beauté change de visages, de codes, de critères. L’anthropologue Ellen Dissanayake, qui s’est penchée sur les liens entre l’expérience esthétique et l’évolution humaine, résume ainsi : « L’art n’est pas un luxe mais une adaptation. Et la beauté, c’est notre manière de donner du sens. »
Distinguer une « belle » œuvre d’une « laide » relève donc d’un double jeu : nos cerveaux réagissent par réflexe à des régularités visuelles universelles, mais nos cultures écrivent les règles qui déterminent ce qui, à un moment donné, est « beau » ou ne l’est pas.
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