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Virginia Woolf, née Stephen, photographiée en 1902 par un anonyme. À droite: dessin pour l’atelier Omega, “Queen Mary” (1937) de Duncan Grant
Coll. National Portrait Gallery, Londres / Coll. particulière • © Londres, National Portrait Gallery Photo © G. C. Beresford, 1902. © The Stapleton Collection / Bridgeman Images / © Adagp, Paris 2020
Accoudée à son fauteuil au coin du feu, Virginia Woolf est perdue dans ses pensées. Non loin d’elle, les critiques d’art Roger Fry et Clive Bell s’écharpent gentiment au sujet d’Henri Matisse. L’économiste John Maynard Keynes cache mal son sourire par sa moustache tombante en les écoutant converser. La conversation, le Bloomsbury Group l’a élevée au rang d’art à Charleston Farmhouse, ce manoir de l’East Sussex qui est leur repaire dans l’entre-deux-guerres, décoré du sol au plafond par les hôtes : les peintres Vanessa Bell (sœur de Virginia Woolf) et Duncan Grant.
Charleston Farmhouse, la maison de Vanessa Bell et Duncan Grant où se retrouvait le groupe Bloomsbury
© hémis / lynn hilton / Alamy Stock Photo
Irrévérencieux et antimilitaristes, les membres du Bloomsbury Group font la une des journaux en 1910.
La genèse du groupe s’écrit en 1905 à Londres, où réside la fratrie Stephen dont les deux parents sont morts quelques années plus tôt. Vanessa, Virginia et leurs frères Thoby et Adrian font de la maison du 46 Gordon Square, dans le quartier de Bloomsbury, le rendez-vous d’une joyeuse bande d’étudiants bohèmes de Cambridge comprenant donc Keynes ainsi que les écrivains Lytton Strachey et Leonard Woolf (qui épousera Virginia Stephen en 1912). Ils sont bientôt rejoints par Clive Bell qui s’unit à Vanessa en 1907.
Cette jeune génération se détache de toute convention dans une société encore très conservatrice, tout juste sortie du long règne de Victoria, morte en 1901. Ici, on lit Freud et Dostoïevski, on partage des idées libérales sur tous les plans, rejetant les codes – sauf peut-être le thé et les scones qui accompagnent les débats. Irrévérencieux et antimilitaristes, les membres du Bloomsbury Group font la une des journaux en 1910, lorsqu’ils participent au canular du Dreadnought de Horace de Vere Cole : se faisant passer pour une délégation du royaume d’Abyssinie (actuelle Éthiopie), ils parviennent à visiter le cuirassé Dreadnought pourtant gardé par la Royal Navy comme les joyaux de la couronne.
L’empereur d’Abyssinie et sa cour. De gauche à droite : Guy Ridley, Horace de Vere Cole, Adrian Stephen, Duncan Grant, assis Virginia Stephen et Anthony Buxton, 1910
© Bridgeman Images
L’originalité du courant réside d’une part dans l’aspect collectif de la création et dans l’investissement des arts décoratifs.
Le Bloomsbury Group prend une véritable dimension artistique avec l’arrivée de Roger Fry en 1910. Fraîchement débarqué de New York où il était conservateur au Metropolitan Museum of Art (Met), le critique et peintre organise aux Grafton Galleries l’exposition « Manet et les postimpressionnistes ». Paul Cézanne, qu’il admire, est particulièrement à l’honneur. Avec cet événement, il invente le terme de postimpressionnisme, qui sera usité jusqu’en France ! En 1912, Fry présente lors d’une deuxième exposition postimpressionniste les œuvres de Matisse et Pablo Picasso au public anglais, en même temps que celles des peintres du Bloomsbury Group.
À gauche “Abstract Painting” de Vanessa Bell et à droite “Vanessa Bell” peinte par Duncan Grant, vers 1914 et 1918
Huiles sur toile • 44,1 x 38,7 cm et 94 x 60,6 cm • Coll. Tate, Londres et Coll. National Portrait Gallery, Londres • © Estate of Vanessa Bell. All rights reserved, DACS 2020 / Adagp, Paris 2020 / ® Tate Archive / RMN-Grand Palais / Tate Photography. © Adagp, Paris 2020 / Bridgeman Images
Si la sœur de Virginia, Vanessa Bell, franchit prudemment le pas de l’abstraction dans les années 1910, Duncan Grant reste un peintre figuratif. L’originalité du courant réside d’une part, dans l’aspect collectif de la création et d’autre part, dans l’investissement des arts décoratifs. Fry fonde en effet les Omega Workshops en 1913, sur le modèle de l’œuvre de William Morris cinquante ans plus tôt : les peintres sont invités à dessiner du mobilier, des papiers peints et de la vaisselle, signés anonymement de la lettre oméga. Des pièces qui dépoussièrent l’intérieur bourgeois par leurs couleurs éclatantes et leurs motifs floraux.
Duncan Grant, Deux nageurs, 1921
Huile sur toile • Coll. King’s College, Cambridge • © Estate of Duncan Grant, all rights reserved © ADAGP Paris, 2020 / Photo Provost and Fellows of King’s College
Les membres du Bloomsbury Group brisent aussi les carcans du couple. L’amour de Virginia Woolf pour la poétesse Vita Sackville-West dans les années 1920 est connu, ce qui n’empêche pas à l’autrice de Mrs Dalloway (1920) d’être attachée à son mari. Lytton Strachey ne cache pas son homosexualité et c’est en tant qu’amant qu’il introduit au groupe Duncan Grant, bisexuel, ce dernier vivant ensuite une relation intime avec Keynes, entre 1908 et 1909. Dès 1910, Vanessa Bell entreprend une liaison avec Roger Fry puis avec Grant en 1913, avec lequel elle s’installe à Charleston House avec ses deux fils trois ans plus tard. Elle ne divorce pourtant jamais de Clive Bell.
À la campagne, l’écrivain David Garnett rend souvent visite au couple Bell-Grant. Il est l’amant assumé de Grant au point qu’on peut parler de ménage à trois. Les séparations ne sont pas des ruptures et cette grande famille continue de se réunir à Charleston Farmhouse, où communauté n’est décidément pas un vain mot. Trop beau pour être vrai ? Fille de Vanessa Bell qui a épousé David Garnett, son aîné de trente ans, Angelica Bell n’a jamais pardonné à sa mère de lui avoir caché l’identité de son père, amant de son mari.
Vanessa Bell, Le Bloomsbury Group dans le jardin de Vanessa Bell. De gauche à droite : Frances Partridge, Quentin et Julian Bell, Duncan Grant, Clive Bell et Beatrice Mayor. Roger Fry à genoux avec Raymond Mortimer devant, 1928
Coll. Tate, Londres • © Estate of Vanessa Bell. All rights reserved, DACS 2020 / Adagp, Paris 2020 / ® Tate Archive / RMN-Grand Palais / Tate Photography
Le génie de Bloomsbury réside dans cette fusion effective entre l’art et la vie, forme originale d’œuvre d’art totale teintée de dandysme.
On voit souvent dans le Bloomsbury Group une forme de « soft modernism », pas assez radical aux yeux des vorticistes (courant cousin du futurisme et du cubisme) et plus particulièrement de Wyndham Lewis. Pourtant représenté à l’exposition de 1912, ce dernier claque la porte des Omega Workshops en 1915. Dans le Manifeste du vorticisme (1914), il dénonce le pacifisme de ces « mares stagnantes et pesantes de sang anglais, incapables de rien à part le chant des grenouilles, dans des maisons de campagne. » Tandis que de par l’Europe, les artistes d’avant-garde prennent les armes et défendent leur drapeau, les Hommes du Bloomsbury Group brandissent le statut d’objecteurs de conscience…
Vanessa Bell, Clive Bell et Duncan Grant dans le salon de Charleston, vers 1920–1925
Huile sur toile • Coll. particulière • © Christie’s Images / © Estate of Vanessa Bell. All rights reserved, DACS 2020 / Adagp, Paris 2020 / Bridgeman Images
Le groupe s’illustre néanmoins par sa longévité, survivant aux décès de Lytton Strachey en 1932 et de Roger Fry en 1934 puis au suicide par noyade de Virginia Woolf en 1941. Plus encore que dans les œuvres plastiques qui en ressortent, le génie de Bloomsbury réside dans cette fusion effective entre l’art et la vie, forme originale d’œuvre d’art totale teintée de dandysme, ainsi résumée par Patrice Mauriès à l’occasion de l’exposition qui lui fut consacrée à La Piscine de Roubaix en 2009 (entretien dans Beaux Arts Magazine, n° 308, février 2010) : « C’est […] une conjonction miraculeuse de talents et d’esprits d’une liberté incroyable. Il y a des moments comme ça de « précipité », au sens chimique, uniques dans l’histoire. Bloomsbury, c’est une dizaine de personnes tout au plus, un cénacle amical et amoureux qui, pendant plus de vingt ans, partage une esthétique de vie commune. »
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