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Vue de l’exposition “Francis Bacon et l’Âge d’Or du Design”
Photo François Fernandez
« Je suis persuadée que Bacon ne serait jamais devenu un grand peintre sans sa carrière de designer », nous annonce d’emblée Rebecca Daniels par visio depuis son bureau londonien, où sont empilés des tonnes de livres sur l’artiste britannique, né en 1909. La spécialiste nous confie travailler depuis dix ans sur ce pan jamais exploré auparavant de la vie du maître, plus connu pour ses peintures de carcasses de viande, de corps disloqués et de scènes inspirées de la tauromachie ou de la crucifixion.
Mais à regarder de plus près ses toiles, on se surprend à y remarquer des décors : des murs et des cadres, des personnages affalés sur un lit, sur un canapé, face à un miroir… Le mobilier a son importance, et pour cause : Bacon en a fait son gagne-pain dès les années 1930.
« Gouache » et « Rug » de Francis Bacon, 1929
Gouache et aquarelle sur papier / Tapis laine • 35 × 25 cm / 212 × 128 cm • © Francis Bacon MB Art Foundation, Monaco / © Adagp, Paris 2024
Retour en 1927. Bien que son père l’ait rejeté à la découverte de son homosexualité, sa mère lui verse une pension qui lui permet de vivre et de voyager à Berlin, où il découvre le mobilier moderniste du Bauhaus, puis à Paris, où il se passionne pour le purisme d’Amédée Ozenfant (1886–1966), de Fernand Léger (1881–1955) et de Le Corbusier (1887–1965). C’est d’ailleurs en 1929, bouleversé par une exposition de Picasso à la galerie Rosenberg, que se révèle sa passion pour la peinture.
Francis Bacon à Paris en 1932
© Francis Bacon MB Art Foundation, Monaco / Photo Diana Watson © Adagp, Paris 2024
De retour à Londres, il ouvre son studio de décorateur au 17 Queensberry Mews West dans un ancien garage. Là, se déploie son style ultra-moderniste : des tables basses en acier tubulaire (exploité pour la première fois Marcel Breuer cinq ans plutôt), des tabourets à la courbe organique fabriqués en contreplaqué, des miroirs circulaires, un canapé sculptural aux gigantesques accoudoirs… Mais aussi un paravent – « son premier triptyque », selon Rebecca Daniels : sur les panneaux, des silhouettes féminines dialoguent avec des colonnes antiques.
« Il pensait en termes d’œuvre totale, tous les éléments devaient dialoguer harmonieusement. »
Rebecca Daniels
« Il pensait en termes d’œuvre totale, tous les éléments devaient dialoguer harmonieusement. » Aux murs, sont accrochés, tels des tableaux, ses tapis aux compositions post-cubistes, dont les motifs étaient déjà présents sur une gouache exécutée lorsqu’il n’avait que 20 ans : un mur de briques, des instruments de musique ou encore une feuille d’arbre stylisée à la manière de Fernand Léger.
Revue The Studio, août 1930, N°449
© Francis Bacon MB Art Foundation, Monaco
« Il était bien connu en tant que designer de tapis. Il dit en avoir dessiné 7, mais j’en ai découvert 21 – qu’il faisait tisser à la main à la prestigieuse manufacture Wilton Carpets. » D’ailleurs le magazine The Studio l’honore en août 1930 d’un article sur deux pages. Lors d’une exposition au côté de son mentor, l’Australien Roy de Maistre (1894–1968), et de l’artiste Jean Shepeard, il vend un tabouret au compositeur de musique Christian Darnton. Son mobilier se disperse ainsi dans un groupe d’amis et de clients occasionnels plutôt restreint. Parmi ces derniers, un couple de collectionneurs pour lequel il décore le salon d’une grande table à la structure chromée entourée de ses tabourets en bois.
Vue de l’exposition « Francis Bacon et l’Âge d’Or du Design »
Fernand LÉGER, Composition murale, 1926. Musée national Fernand Léger, Biot
Francis BACON, Tapis, v.1929. Francis Bacon MB Art Foundation, Monaco/MB Art Collection
Eileen GRAY, Fauteuil Bibendum, 1926. Réédition ClassiCon – Bel Œil, Nice
Ludwig MIES van der ROHE, Fauteuil MR 20 Weissenhof, 1927 / 1930. Cnap, Paris – Dépôt à l’eac., Mouans-Sartoux
Charle-Edouard Jeanneret-Gris dit LE CORBUSIER, Pierre JEANNERET, Charlotte PERRIAND, Chaise Longue LC4, 1928. Réédition Cassina – Bel Œil, Nice
Francis BACON, Tabouret, v. 1930. Francis Bacon MB Art Foundation, Monaco/MB Art Collection
Robert MALLET – STEVENS, Transat, 1923–1925. Villa Noailles, Hyères
Eilenn GRAY, Table à petit déjeuner E-1027, 1929. Conservatoire du Littoral
André LURÇAT, Table basse, v. 1930. Galerie Jacques Lacoste, Paris
Francis BACON, Table, v.1930. Francis Bacon MB Art Foundation, Monaco/MB Art Collection
Eileen GRAY, Tapis Castellar, 1920 / 1935. Réédition ClassiCon – Bel Œil, Nice
© Adagp, Paris, 2024 © The Estate of Francis Bacon. All rights reserved. DACS
Photo François Fernandez
Au fil des années, Bacon se livre de plus en plus à la peinture et délaisse le design, passant sous silence cette riche expérience qui dure jusqu’en 1937, et dont il ne reste pas grand-chose. À l’Espace de l’art concret, seulement quatre pièces sont dévoilées parmi des œuvres de figures des arts décoratifs telles que Charlotte Perriand, Robert Mallet-Stevens ou André Lurçat. Dans la dernière salle, sous cadre, une carte de visite au logo Art déco découverte sous une table tient finalement de la relique.
« Beaucoup de pièces ont été détruites. Nous avons localisé un tapis chez des propriétaires qui l’ont cruellement jeté après qu’un chat a vomi dessus », s’agace l’historienne en riant. « En revanche, l’un de ses miroirs ronds ne l’a jamais quitté, on le voit dans les photographies de son atelier, juste derrière lui. »
Eileen Gray, Méditerranée, 1923/1990
Tapis, velours pure laine vierge tufté main • 175 x 340 cm • Coll. Centre national des arts plastiques, Paris / Dépôt à l'eac., Mouans-Sartoux • © Adagp, Paris 2024
Le visiteur se satisfera donc de ce panel de trésors, certes réduit mais qui permet d’éclairer l’esprit touche-à-tout du maître et d’approfondir la lecture de ses toiles, dont les motifs, les compositions et la palette se devinent déjà sur ses fabuleux tapis. Certains sont même dans les collections du Victoria and Albert Museum depuis les années 1980.
Thérèse Veder dans le salon de Francis Bacon aux Carlyle Studios, Chelsea, Londres, vers 1932
Photo Eric Megaw / © Francis Bacon MB Art Foundation, Monaco © droits réservés
« Dans sa peinture, il déforme, distord un canapé et la pose du modèle comme si le meuble était une extension du corps. C’est donc crucial de comprendre le designer pour mieux saisir le peintre », conclut l’historienne qui espère publier ses recherches en 2026. Un précieux travail de « détective », confie-t-elle, sur une carrière longtemps reniée et minimisée par l’artiste.
Francis Bacon et l'Âge d'Or du Design
Du 9 juillet 2024 au 5 janvier 2025
Espace de l'Art concret • Rue du Château • 06370 Mouans-Sartoux
www.espacedelartconcret.fr
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Fernand LÉGER, Nature Morte, Composition à la feuille, 1927. Musée national Fernand léger, Biot
Fernand LÉGER, La Grappe de raisin, 1929. Centre Pompidou, Paris. Musée national d’art moderne – Centre de création industrielle
Pablo PICASSO, Compotier et guitare Paris 16 mars 1920. Fundación Almine y Bernard Ruiz-Picasso, Madrid
Pablo PICASSO, Compotier et paquet de tabac Dinnard été 1922. Fundación Almine y Bernard Ruiz-Picasso, Madrid, © Succession Picasso, Paris, 2024
Sonia DELAUNAY, Butterfly, 1929 / 1991. FNAC Cnap, Paris – Dépôt à l’eac., Mouans-Sartoux
© Adagp, Paris, 2024