Figurant parmi les plus grands maîtres italiens, mais aussi les plus discutés, le Vénitien Giorgione (de son vrai nom Giorgio de Castelfranco) est considéré comme un artiste révolutionnaire du Cinquecento (XVIe siècle). L’auteur de la Vénus de Dresde, de La Tempête et d’une trentaine de toiles majeures de l’histoire de l’art, aurait été le maître de Titien. Sa technicité mais aussi ses dégradés subtils ont fait sa célébrité. Depuis sa redécouverte au cours du XIXe siècle, les œuvres de Giorgione ont donné lieu à de multiples débats, autant liés à leur attribution qu’à leur iconographie souvent complexe.
Portrait de Giorgione, 1762
Gravure sur cuivre d’après un autoportrait de Giorgione de l’Abrege de la vie des plus fameux peintres d’Antoine-Joseph Dezallier d’Argenville, Vies des artistes les plus célèbres, de Bure l’Aine, Paris • © Bridgeman Images
« Giorgione n’était pas un de ces hommes qui se font une habitude de pensées douces ; au contraire, sa peinture était vivace et passionnée. » Alexandre Dumas
Les sources manquent aux historiens pour écrire la vie de Giorgione, de son nom véritable Giorgio (dit Zorzi) de Castelfranco. L’artiste serait né sur le territoire de Venise, vers 1476. Influencé à ses débuts par Giovanni Bellini, peut-être aussi par les peintres nordiques tels que Albrecht Dürer, ses travaux sont mentionnés pour la première fois en 1506. Parmi les rares documents qui attestent de son existence réelle, figure un procès daté de 1508, que le peintre intenta à des commanditaires vénitiens, ou encore l’inventaire de ses biens au moment de sa disparition. Sa vie, du reste, fut très brève. Giorgione serait mort de l’épidémie de la peste en 1510, vers l’âge de 32 ans.
Giorgio Vasari est le premier des historiens de l’art à évoquer Giorgione dans ses Vies des meilleurs peintres, sculpteurs et architectes publié en 1550. Selon lui, l’artiste aurait été un homme courtois et cultivé, aimant passionnément discourir sur l’art et l’amour au sein d’un milieu humaniste éclairé. Fréquentant les cercles de la noblesse, Giorgione jouait du luth et chantait, participant aux fêtes majestueuses données à Venise.
Au milieu du XVIe siècle, Marcantonio Michiel est le premier à avoir répertorié les œuvres de Giorgione qu’il a pu voir à Venise. Ce travail a considérablement aidé les historiens de l’art qui, depuis le XIXe siècle, ne cessent de débattre autour de l’interprétation des œuvres de Giorgione mais aussi de la paternité des toiles qui lui sont attribuées. Peu d’œuvres obtiennent un consensus total, à l’exception peut-être d’un tableau d’autel figurant la Vierge et l’Enfant entre saint François et saint Libéral, peint en 1504 (chapelle du Duomo, Castelfranco).
À partir de 1505, Giorgione aurait peint ses plus grands chefs-d’œuvre, notamment La Tempête [ill. ci-dessous], une toile célèbre et discutée par les historiens de l’art. Libéré des influences extérieures, l’artiste maîtrise une iconographie savante, sans doute en lien avec les cercles lettrés et humanistes. La représentation de la nature, au fort pouvoir allégorique, joue une grande place dans son œuvre.
Giorgione est présenté comme le père de la peinture tonale, c’est-à-dire un langage pictural davantage lié à l’usage de la couleur que du dessin pour suggérer la profondeur. L’artiste fait usage de tons chauds pour représenter les objets proches du spectateur et des tons froids pour ceux qui s’en éloignent. Les transitions sont très graduelles et d’une grande subtilité. L’influence de Giorgione est manifeste sur de nombreux artistes italiens du XVIe siècle, en particulier Titien qui l’eut pour compagnon et maître, à tel point que les historiens de l’art ont pu parler de « giorgionisme ».
Giorgione, La Tempête, 1506–1508
Huile sur toile • 83 × 73 cm • Coll. galerie de l’Accademia de Venise • © Bridgeman Images
Véritable monument, mais aussi mystère de l’histoire de l’art, ce tableau a donné lieu à des multiples interprétations. Sous un ciel orageux qui menace d’éclater sur une ville représentée en arrière-plan, une femme nue à l’enfant et un homme se tiennent dans un paysage menacé par la tempête. Leur relation est imprécise. S’agirait-il d’un sujet profane unissant un soldat à une gitane, ou bien d’un épisode en lien avec l’histoire de Jupiter ? Cette interprétation a parfois été faite en raison de l’éclair visible dans le ciel. Toujours est-il que le paysage, et plus particulièrement ce phénomène naturel que représente l’orage ou la tempête, pourrait être le véritable protagoniste de cette œuvre peinte pour un noble vénitien, Gabriele Vendramin.
Giorgione, Les Trois philosophes, 1505–1509
Huile sur toile • 123 × 144 cm • Coll. Kunsthistorisches Museum, Vienne
Giorgione aurait-il été inspiré par le néoplatonisme ? Ce tableau porte à le croire. Ces trois personnages savants, d’âges variés, pourraient symboliser les trois phases successives de l’aristotélisme. Le plus âgé serait peut-être un philosophe grec tandis que celui du milieu incarnerait un philosophe arabe ou persan. La présence du jeune homme, vêtu à la mode de la Renaissance, assis sur un rocher et tourné vers une grotte (s’agirait-il de la caverne de Platon ?), symboliserait la transmission des connaissances philosophiques jusqu’à l’époque de Giorgione. Le paysage, complexe, apparaît lui-même comme une allégorie des trois âges de la vie.
Giorgione, La Vénus de Dresde, 1508–1510
Huile sur toile • 108,5 × 175 cm • Coll. Gemäldegalerie Alte Meister, Dresde
La première source liée à ce tableau remonte à 1525. Vénus est représentée, nue et endormie, dans un cadre naturel. Les lignes de son corps répondent à celles des collines. Sa belle tête repose sur son avant-bras. Sa main gauche est posée sur son pubis, les doigts repliés vers l’intérieur des cuisses. S’agit-il d’un tableau érotique ? Très subtile, cette Aphrodite pudique ne provoque par le spectateur qui jouit seul de la voir plongée dans un rêve. Au décès de Giorgione, cette œuvre aurait été terminée par Titien qui aurait ajouté un certain nombre d’éléments, notamment la draperie au premier plan.
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