Peintre et pastelliste genevois, Jean-Étienne Liotard est à la fois un artiste de cour et un brillant orientaliste, ayant vécu à Constantinople à la fin des années 1730. Grand portraitiste, il sait séduire les commanditaires grâce à son art sensible, délicat, d’une précision saisissante. Protestant tout en étant sensuel et jouisseur, Liotard est un militant de l’extrême illusionnisme. Formé à l’exercice de la miniature, il s’oppose, par exemple, à la fulgurance de François Boucher et de Jean-Honoré Fragonard, deux de ses contemporains. Le plus important fonds consacré à l’œuvre de cet artiste est conservé au musée d’Art et d’Histoire de Genève.
Jean-Étienne Liotard, Autoportrait, 1744
Pastel sur papier • 61 × 49 cm • Coll. galerie des Offices, Florence • © Raffaello Bencini / Bridgeman Images
« La nature n’a point de touches. »
Liotard est né à Genève le 22 décembre 1702. Il est le fils d’un couple de Français réfugiés dans la cité de Calvin à la suite de la révocation de l’édit de Nantes (1685). Genève est à cette époque une ville cosmopolite où la culture et les arts sont florissants. En 1721, Liotard entre en apprentissage dans l’atelier du miniaturiste et peintre émailleur Daniel Gardelle, surpassant vite son maître. Par la suite, à Paris, il devient l’apprenti de Jean-Baptiste Massé, qui l’introduit dans la haute société. Grâce à son intelligence commerciale, il se constitue une riche clientèle. À l’issue de trois années, Liotard entame une série de voyages d’un bout à l’autre de l’Europe. Comme son compatriote Jean-Jacques Rousseau, le peintre vit dans une migration constante.
À Rome, Liotard fait la connaissance du chevalier William Ponsonby, qui l’incite à découvrir l’Orient, en particulier Constantinople. Parti en 1738 pour un périple qui relève de l’aventure, il y demeure cinq ans, se documentant sur les mœurs et les coutumes. L’artiste en quête d’authenticité, dessine au pastel ou au crayon les portraits de grandes dignitaires. Adoptant les modes du pays, Liotard apprend la langue et pense même un instant s’y établir définitivement. Finalement, il est de retour en Europe en 1742.
Liotard se rend à Vienne où il travaille pour la cour et où ses œuvres plaisent. Il n’oublie pas Paris pour autant : il y séjourne et expose de nombreux portraits de personnalités, dont celui de Marivaux. L’artiste se rend également en Angleterre où des commandes prestigieuses l’attendent. Liotard finit par se fixer à Genève et se marie en 1756 avec une jeune Hollandaise, Marie Fargues, future mère de ses enfants. Dans sa ville natale, il trouve une clientèle fortunée, d’un niveau proche de l’aristocratie française, et entame une correspondance avec Rousseau. L’artiste n’a pas abandonné ses habitudes prises à Constantinople, se promenant volontiers en ville habillé à la turque. Son salon est particulièrement prisé.
À la fin de sa vie, vers 1780, Liotard se consacre à la nature morte. Plus tard, la précision de ses œuvres séduira certains peintres, à l’instar de Jean-Auguste-Dominique Ingres et, plus tard encore, d’Édouard Manet. En cette fin de carrière, Liotard éprouve le besoin de coucher sur le papier ses convictions esthétiques. Il est l’auteur d’un Traité des principes et règles de la peinture, publié en 1781. Liotard décède à Genève en 1789.
Jean-Étienne Liotard, Dame franque vêtue à la turque et sa servante, vers 1742
Pastel • 71 × 53 cm • Coll. musée d’art et d’histoire, Genève • © Bridgeman Images
De 1738 à 1742, Liotard est à Constantinople et se rêve en orientaliste. Il est fasciné par les costumes ottomans, dessinant au pastel, mais aussi à la sanguine et la pierre noire. La précision du rendu des détails est aiguisée grâce à son talent de miniaturiste. Liotard fait vibrer les matières, les riches brocarts des soieries et les bijoux, comme en témoigne ce portrait de femme accompagnée d’une servante de très jeune âge. Notons que toutes deux portent des takunya, des hautes socques de bois destinés à se protéger de la chaleur du sol des bains.
Jean-Étienne Liotard, La Belle chocolatière, 1743–1744
Pastel sur parchemin • 82,5 × 52,5 cm • Coll. Gemäldegalerie Alte Meister, Dresde
Considéré comme l’un des chefs-d’œuvre de Liotard, ce portrait d’une domestique la représente portant une tasse en porcelaine contenant du chocolat (boisson rare) et un verre d’eau. L’œuvre est dessinée par Liotard durant son séjour à la cour de Vienne, auprès de l’impératrice Marie-Thérèse. La jeune fille n’est probablement pas une roturière, mais plutôt issue de la petite noblesse et employée à servir les princesses. La simplicité et la beauté des camaïeux subtils de gris confèrent à cette œuvre toute sa modernité.
Jean-Étienne Liotard, Liotard riant, vers 1770
Huile sur toile • 93,2 × 74 cm • Coll. musée d’art et d’histoire, Genève • © Bridgeman Images
Liotard n’est pas un homme austère. Il est même plutôt fantasque et de nature sensuelle. À plusieurs reprises au cours de sa carrière, Liotard s’est auto-portraituré, loin de toute complaisance, avec franchise. Ici, il se met véritablement en scène comme un acteur, un large sourire édenté éclairant son visage. L’artiste semble se moquer de la vieillesse, prenant le spectateur à partie.
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