Article réservé aux abonnés
Sanam Khatibi, Under the Influence of Poison, 2018
Huile sur toile • 180 x 230 cm • Courtesy galerie Rodolphe Janssen, Bruxelles / Photo Hugard & Vanoverschelde, Bruxelles
Imaginer une exposition dans un livre ou un magazine, voilà qui n’est pas chose facile même si l’expérience a fait date avec les publications aujourd’hui mythiques de Seth Siegelaub (1941– 2013) qui avait vu là, avant beaucoup d’autres, le moyen d’échapper aux structures comme à la routine du monde de l’art. Mais ici, l’expérience est autre car elle tient davantage du « musée imaginaire », porté par un thème ou plus exactement un fil rouge, voire incandescent, tant le sujet qu’il aborde touche à des domaines que les images et documents sélectionnés ne pourront rendre sensibles (et visuels) que de manière allusive. Je dis ici « visuel » car, à parler de plaisir, on s’attache d’abord à souligner que ce sont bien les cinq sens qu’il faudrait mettre en émoi. Mais Beaux Arts Magazine est ainsi fait qu’il nous donne du plaisir par les yeux (et les textes) et que c’est bien d’« histoire de l’œil » – on songe au beau roman de Georges Bataille, écrit sous le pseudonyme de Lord Auch, en 1928 – que cette exposition en images vous propose ici.
Le psychanalyste autrichien Sigmund Freud posant pour le sculpteur Oscar Nemon en 1931
Si Freud éveille nos consciences à nos désirs,
il ne semble pas que la nécessité de poser devant un sculpteur lui apporte ici joie et plaisir…
© Tallandier / Bridgeman Images
Au commencement de mon choix – arbitraire, par définition – m’est venu à l’esprit le livre de Sigmund Freud écrit en 1920, Au-delà du principe de plaisir. Michèle Bompard-Porte a expliqué combien l’ouvrage inaugurait un tournant théorique décisif dans l’œuvre déjà considérable de l’inventeur de la psychanalyse. « C’est cet essai, écrit-elle, qui introduit à la dynamique des pulsions de vie et de mort, concepts déterminants de la pensée de Sigmund Freud. » Publié au lendemain de la Première Guerre mondiale, c’est le livre d’une méditation sur le plaisir et le déplaisir comme sur la signification de nos pulsions. Je voulais qu’il figure en exergue de cet exposé.
L’Académie de Platon, 110–90 av. J.-C.
J’aime que dans ce foisonnement de portraits aux interprétations multiples, puissent se cacher les visages des philosophes qui nous ont appris à méditer sur le monde, parmi lesquels Héraclide du Pont, Lysias, Platon et Xénocrate de Chalcédoine.
Mosaïque romaine provenant de la maison de Siminius Stephanus à Pompéi • Coll. Museo archeologico nazionale, Naples / © Collection Dagli Orti / Aurimages
La popularité de l’épicurisme sera considérable, gagnera Rome et ne cessera d’être saluée au fil des siècles, puisqu’elle ne proposait pas moins de méditer en pratique sur la façon d’atteindre le bonheur.
Plus loin m’est apparu qu’il fallait en appeler à la conversation des philosophes, celle d’Épicure qui, dans la Grèce antique, défend l’idée que le bien souverain est le plaisir, passant avant toute chose par « l’absence de douleur ». Prolifique, il nous aurait laissé quelque 300 lettres que son biographe tardif Diogène Laërce (180– 240 ap. J.-C.) a commentées. On sait que vers 270 avant notre ère, Épicure vint s’installer à Athènes et acheta un jardin. C’est là qu’il passera le reste de sa vie, à la recherche d’un bonheur stable en compagnie de ses amis. La popularité de l’épicurisme sera considérable, gagnera Rome et ne cessera d’être saluée au fil des siècles, puisqu’elle ne proposait pas moins de méditer en pratique sur la façon d’atteindre le bonheur.
Jérôme Bosch, Le Jardin des délices (détail du panneau central), vers 1500
Au centre de ce triptyque inouï figure l’humanité pécheresse avant le Déluge… Un « enchevêtrement de corps » où l’acte sexuel est omniprésent mais jamais représenté.
Huile sur toile • 200 x 195 cm • Coll. Museo Nacional del Prado, Madrid
Je traverse les siècles et me vient à l’esprit qu’on ne saurait disserter, même simplement sur le bonheur et la jouissance sans évoquer ici le Jardin des délices. Peint sur bois entre 1494 et 1505 par Jérôme Bosch pour un commanditaire méconnu, l’œuvre a fait l’objet de toutes les interprétations. Les historiens de l’art s’accordent sur sa signification en fonction de sa finalité. Elle serait un « miroir nuptial », pour faire entendre aux nouveaux époux l’importance des liens du mariage. Mais d’autres chercheurs y voient aussi un « miroir aux Princes », une manière d’éduquer de futurs gouvernants. Au cœur de ce foisonnement, le Jardin des délices veut « plaire et instruire » et serait sans doute l’une des premières œuvres d’inspiration religieuse à destination profane, « un puzzle déconcertant », comme l’écrit Walter Bosing, dont les interprétations résistent à toute exégèse et dont l’arrière-plan théologique nous conduit avec Ernst Gombrich et Hans Belting aujourd’hui, à nous demander comment serait le monde si l’homme n’avait pas péché.
Plus loin, dans le temps et l’espace, mon œil s’arrête sur un détail de l’École d’Athènes de Raphaël. C’est le chef-d’œuvre de la Chambre de la Signature des musées du Vatican où le peintre, installé à Rome, représente et idéalise les figures majeures de la pensée antique. J’aime que parmi les 58 personnages, décrits dès 1550 par Giorgio Vasari, figure sur la gauche Épicure – encore lui – couronné de pampres, écrivant sur un livre et appuyé sur un petit chapiteau. Dans son dos, l’enfant aux cheveux bouclés est Frédéric de Mantoue, alors otage à la cour de Jules II. J’aime ces détails qui m’évoquent les analyses subtiles de Daniel Arasse dont chacun d’entre nous devrait lire son ouvrage publié en 1992 : le Détail – Pour une histoire rapprochée de la peinture.
Raphaël, L’École d’Athènes (détail), 1508 – 1512
J’aime que dans ce foisonnement de portraits aux interprétations multiples, puissent se cacher les visages des philosophes qui nous ont appris à méditer sur le monde, parmi lesquels Héraclide du Pont, Lysias, Platon et Xénocrate de Chalcédoine.
Fresque, Chambre de la Signature, palais du Vatican • 440 × 770 cm • Coll. Musées du Vatican / © Electa / Leemage
« C’est en resserrant le cadre de son tableau que le peintre parvient à livrer un message universel : la conscience d’un plaisir féminin indépendant de celui des hommes. »
Benjamin Billiet
Chemin faisant, je ne saurais continuer de chercher le plaisir sans désirer évoquer la France libertine du milieu du XVIIIe siècle ! Lisez les Égarements du cœur et de l’esprit, La Nuit et le Moment de Crébillon fils, écrivain, certes, mais aussi chansonnier et goguettier – le joli mot ! – et vous comprendrez comment le siècle échappe à l’austérité dévote de la fin du règne de Louis XIV, au profit d’une quête égoïste et sensuelle du plaisir. Voyez le Pèlerinage à l’île de Cythère de Watteau, voyez ses « fêtes galantes » qui deviendront un nouveau genre pictural au cœur même de l’Académie, et courez regarder « d’un œil, de près » ce petit Fragonard dont le titre à lui seul est bien tout un programme !
Le Feu aux poudres nous éloigne de François Boucher, son maître, voire de Pierre-Antoine Baudouin, son ami et condisciple avec qui il partageait un atelier au Louvre. Ce sont les frères Goncourt qui remirent à la mode cette période licencieuse et qu’on disait frivole. Et pour cause ! Benjamin Billiet, dans une belle étude de l’œuvre, nous décrit la femme, allongée sur un lit, dévoilant ses charmes sans détour. « Les yeux clos, la tête sur l’oreiller, dans un abandon qui pourrait être celui du sommeil tout autant que celui du plaisir sensuel, elle s’offre aux regards de trois putti munis de torches enflammées. » Et Billiet d’ajouter joliment : « Fragonard évacue […] tout caractère anecdotique de son tableau. La femme n’est plus objet de fantasme masculin : sa sexualité est tournée vers elle, pour sa propre jouissance. C’est d’ailleurs ce que laisse entendre la différence de position des bras, avec cette main qui glisse vers son sexe que l’un des putti paraît enflammer de sa torche. Paradoxalement, c’est en resserrant le cadre de son tableau que le peintre parvient à livrer un message universel : la conscience d’un plaisir féminin indépendant de celui des hommes. »
Jean-Honoré Fragonard, Le Feu aux poudres, avant 1778
C’est un tableau à regarder de près et de préférence, sans trop de visiteurs autour ! Et l’on se demande si, dans son demi-sommeil, la dame a conscience d’être observée…
Huile sur toile • 37 × 45 cm • Coll. musée du Louvre, Paris / © Bridgeman Images
Voilà que je m’évade très loin ! Je ne connais pas grand-chose à l’art de cette région du monde mais j’aime ces peintures persanes illustrant les poèmes d’Omar Khayyām (1048– 1131). Je ne crois pas qu’on puisse s’aventurer – c’est bien d’aventure qu’il s’agit – à parler de plaisir sans évoquer ce poète, philosophe et astronome que j’avais découvert alors que je me baladais rue de Médicis dans la librairie de José Corti, dans une édition critique établie par Sadegh Hedayat en 1993. La vie de Khayyām est auréolée de mystère. Il vécut à l’époque des Seljoukides et fut sans doute l’un des grands mathématiciens du Moyen Âge. Il laissa des rubaiyat, autrement dit des quatrains, riches de ce qu’Idries Shah appelle des « perles mystiques ». Il aurait prôné l’ivresse de Dieu et se disait infidèle mais croyant. Hédoniste, il écrivit: « Lorsqu’une belle jeune fille m’apporte une coupe de vin, je ne pense guère à mon salut » ! Et Marguerite Yourcenar comme Amin Maalouf, Fernando Pessoa ou Marjane Satrapi et Bernard Lavilliers reconnaissent, parmi d’autres, s’en être inspirés.
Frappe-moi avec un tournesol, vers 1882
Les livres d’Oscar Wilde vont bien au-delà des lazzis dont se repaissait alors la presse à scandale. Quand Gilbert, collaborateur de Fun et de Punch le « charge », Wilde lui envoie une note de remerciement. Il écrit : « La caricature est l’hommage le plus sincère que la médiocrité puisse rendre au mérite. »
Carte à collectionner avec la caricature d’Oscar Wilde, d’après E. R. Duval • © Collection Dagli Orti / Culver Pictures / Aurimages
« J’adore les plaisirs simples, ils forment le dernier refuge des âmes complexes », écrivait Oscar Wilde. À voir les caricatures, pamphlets et autres libelles publiés qui se sont fait l’écho des procès retentissants que la sinistre Angleterre victorienne lui fit, on mesure le désespoir de celui qui sera condamné à deux ans de travaux forcés pour « grave immoralité ». Exilé en France, ruiné par ses différents procès et condamné à la banqueroute, il écrit en 1897 depuis la prison de Reading De Profundis, une longue lettre adressée à son amant Alfred Douglas, lettre dont la noirceur contraste de façon saisissante avec sa première philosophie du plaisir, véritable éloge de la superficialité.
Pause littéraire hédoniste, les Plaisirs et les Jours est un recueil de poèmes en prose et de nouvelles publié par Marcel Proust en 1896 chez Calmann-Lévy, avec une préface d’Anatole France laissant entendre : « Il y a en lui du Bernardin de Saint-Pierre dépravé et du Pétrone ingénu. » Ce recueil, dont le titre paraphrase le poème grec les Travaux et les Jours d’Hésiode, fait écho au décadentisme dandy de Robert de Montesquiou. Premier ouvrage de Proust, qui cherchera à en éviter la réimpression pendant la rédaction de son grand œuvre, À la recherche du temps perdu, le texte reçut une critique contrastée : Charles Maurras n’y verra pas moins qu’un traité alors que Jean Lorrain en condamnera le style et qu’André Gide y discernera les prémisses du livre à venir. Léon Blum, alors critique littéraire, a commenté l’ouvrage en ces termes: « Nouvelles mondaines, histoires tendres, vers mélodiques, fragments où la précision du trait s’atténue dans la grâce molle de la phrase, M. Proust a réuni tous les genres et tous les charmes. Aussi les belles dames et les jeunes gens liront avec un plaisir ému un si beau livre. »
Francis Picabia, “Parade amoureuse” (1917) et “Deux amies” (1941 – 1942)
Certains trouvent que le titre du tableau est en contradiction avec l’agencement des machines représentées… Le désir peut pourtant saillir à l’instar d’une minuterie électrique, eût-il été inspiré d’une revue de vulgarisation scientifique !
Faut-il citer Corneille : « Et le désir s’accroît quand l’effet se recule » ? Ou Lacan : « Le désir de l’homme trouve son sens dans le désir de l’autre » ?
J’aimerais me permettre à cet instant une incartade, car j’hésite sur mon choix et que j’ai pris ici le parti de vous faire partager mes sentiments ! Puis-je déroger au principe et vous proposer deux images du même homme ? On me le reprochera sans doute mais j’assume, car j’hésite, à parler de plaisir, entre celui que me donne Parade amoureuse (1917) et Deux amies (1941–1942) du même Francis Picabia. Avec lui, on hésite toujours, car un Picabia peut toujours en cacher un autre ! Il m’amuse que les deux œuvres soient, si je puis dire, des « tableaux de guerre ». La guerre n’est pas le fort du « loustic », la guerre amoureuse sans doute davantage. Au « mécanomorphisme » du premier répond pour le deuxième, le souvenir vulgaire de Courbet et de revues « cochonnes » comme Paris Sex Appeal et Beauté Magazine qu’Elisabeth Lebovici et Hervé Gauville engageaient déjà, en 2002, dans Libération– c’est le cas de le dire – à ne pas confondre avec Beaux Arts Magazine ! Ici, on ne sublime pas, il y a du « malaise dans la civilisation » et pas d’avenir pour les illusions.
Pablo Picasso, Femme nue couchée (Nu étoilé), 12 août – 2 octobre 1936
L’orgasme à son comble, dans la nuit et sous les étoiles. Sans doute l’une des odes à Dora Maar, où la philosophe Annie Le Brun aura reconnu que « l’invention de la forme avait essentiellement à voir avec le surgissement du désir ».
Huile sur toile • 130,6 × 162,5 cm • Coll. CentrePompidou, MNAM-CCI, Paris / © Centre Pompidou, MNAM-CCI, Paris, dist. RMN-GP / Image Centre Pompidou, MNAM-CCI / © Succession Picasso
Je ne connais guère de tableau qui s’offre avec autant de sensualité à qui veut bien le regarder. Je ne connais guère d’autre vision de l’orgasme que celle de cette œuvre où s’entremêlent la peinture du désir et le désir de peintre.
Entre les deux, je placerais volontiers l’un des plus beaux Picasso que je connaisse : Femme nue couchée (Nu étoilé), août-octobre 1936. On ne peut être indifférent au fait que cette splendeur ait appartenu à Louise et Michel Leiris, poète qui organisa en 1944 dans son appartement, la lecture de la première pièce de théâtre de Picasso, le Désir attrapé par la queue. Isabelle Monod-Fontaine a souligné combien l’extase et l’abandon irradiaient de ce corps extatique, offert au regardeur. Je ne connais guère de tableau qui s’offre avec autant de sensualité à qui veut bien le regarder. Je ne connais guère d’autre vision de l’orgasme que celle de cette œuvre où s’entremêlent la peinture du désir et le désir de peintre. Et je ne suis pas sans savoir que par les temps que nous vivons, pareille œuvre s’offre à la polémique et puisse être frappée d’anathème.
Man Ray, Femme portant l’« Objet désagréable » d’Alberto Giacometti, 1931
Qu’est-ce donc qu’un Objet désagréable si ce n’est celui qu’il faut étreindre dans l’attente du plaisir à venir ?
Epreuve gélatino – argentique • Coll. fondation Giacometti, Paris / © Man Ray 2015 Trust / ADAGP, Paris 2 0 2 0 / © Succession Alberto Giacometti (fondation Alberto & Annette Giacometti, Paris + ADAGP, Paris) 2020
La belle image que voici… J’ai adoré l’exposition présentée à l’Institut Giacometti à Paris jusqu’au 9 février dernier, mettant pour la première fois en lumière l’influence des écrits sadiens dans l’œuvre d’Alberto Giacometti. Carré court et buste nu, une femme assise berce un phallus en bronze. La photo est de Man Ray, et l’Objet désagréable qu’elle tient entre ses seins, d’Alberto Giacometti. Cette sculpture, comme la Cage, la Main prise ou la Femme égorgée, appartient aux œuvres symboliques modelées dans les années 1930, quand « l’homme qui marche » fréquente André Breton et le clan des surréalistes. Avec ces totems ultraviolents, il rejoue les jeux interdits du marquis de Sade, dont les écrits libertins connaissent alors un retour de flamme, un retour qui m’incite à vous offrir ici, n’en déplaise aux rabat-joie, un fragment de la Philosophie dans le boudoir, écrit en 1795, que la grande Annie Le Brun, elle au moins, ne reniera pas en définissant son œuvre comme un « bloc d’abîme au milieu du paysage des Lumières » :
« Ah ! Renoncez aux vertus, Eugénie ! Est-il un seul des sacrifices qu’on puisse faire à ces fausses divinités, qui vaille une minute des plaisirs que l’on goûte en les outrageant ? Va, la vertu n’est qu’une chimère, dont le culte ne consiste qu’en des immolations perpétuelles, qu’en des révoltes sans nombre contre les inspirations du tempéra- ment. De tels mouvements peuvent-ils être naturels ? La nature conseille-t-elle ce qui l’outrage ? Ne sois pas la dupe, Eugénie, de ces femmes que tu entends nommer vertueuses. Ce ne sont pas, si tu veux, les mêmes passions que nous qu’elles servent, mais elles en ont d’autres, et souvent bien plus méprisables… C’est l’ambition, c’est l’orgueil, ce sont des intérêts particuliers, souvent encore la froideur seule d’un tempérament qui ne leur conseille rien. Devons-nous quelque chose à de pareils êtres, je le demande ? N’ont-elles pas suivi les uniques impressions de l’amour de soi ? Est-il donc meilleur, plus sage, plus à propos de sacrifier à l’égoïsme qu’aux passions ? Pour moi, je crois que l’un vaut bien l’autre ; et qui n’écoute que cette dernière voix a bien plus de raison sans doute, puisqu’elle est seule organe de la nature, tandis que l’autre n’est que celle de la sottise et du préjugé. »
L’idée du plaisir éveille immédiatement en moi le chef-d’œuvre de Max Ophüls : adapté en 1952 de trois nouvelles de Guy de Maupassant, le Plaisir met d’abord en scène le Masque, un vieillard grimé parcourant les allées d’un bal dans une maison close, affublé d’un masque de jeune homme. Dans la Maison Tellier, Mme Rosa, Mme Flora dite « Balançoire », Mme Raphaële, Mme Fernande, Mme Louise dite « Cocote » laissent porte close – c’est le cas de le dire – et partent à la campagne assister à une communion et s’éveiller à la pureté. Dans le Modèle, une femme se défenestre après s’être disputée avec l’homme qu’elle aime. Tout cela parle de désir et d’amour, de désillusions et de désenchantements. Dans cet admirable mouvement des images subtilement analysé par le cinéaste Paul Vecchiali, le film s’achève sur cette phrase énigmatique : « Le bonheur n’est pas gai. »
« Barthes donne ici accès à une nouvelle théorie du texte, celle du plaisir. »
Fatima El Bouanani
Contre l’aplatissement de la lecture à son seul agrément, dans le Plaisir du texte (1973), Roland Barthes nous parle en érudit du plaisir de la lecture et du degré de jouissance qui diffère d’un texte à un autre. Comme l’écrit joliment l’essayiste et romancière Fatima El Bouanani, « Barthes donne ici accès à une nouvelle théorie du texte, celle du plaisir ». Mais le texte de jouissance n’est pas le texte de plaisir. « Un texte de plaisir est celui qui contente, emplit, donne de l’euphorie », écrit le philosophe. Et d’ajouter : « Celui qui vient de la culture, ne rompt pas avec elle, est lié à une pratique confortable de la lecture. » « Et pour conclure, ajoute Fatima El Bouanani, qu’il s’agisse du plaisir textuel ou du plaisir sexuel, de la jouissance du texte ou de la jouissance homosexuelle, Barthes, et qu’importe le penchant qui le travaillait, a réussi à fonder une théorie qui explique pourquoi on salive pour un texte autant que pour un repas délicieux ou un corps excitant. » On méditera sur la citation du philosophe anglais Thomas Hobbes, auteur de Léviathan (1651), qui ouvre l’ouvrage que j’ai sous les yeux : « La seule passion de ma vie a été la peur. » Une manière pour Barthes, de nous faire entendre en exergue de son analyse, que le plaisir du texte n’est pas nécessairement un texte de plaisir.
« Bien que la conception de la sexualité se soit inscrite dans l’esprit de la rupture sociale des années 1960 et 1970, ses représentations se trouvaient en contradiction avec les notions de morale courante. »
Heike Munder
S’il est une œuvre d’aujourd’hui insoumise et libre et qui exalte le plaisir, c’est bien celle de Dorothy Ianonne. Née en 1933 à Boston, elle vit à Berlin et ne cesse de se consacrer, à travers la diversité de ses travaux, à la représentation d’expériences amoureuses extatiques et à l’idée d’un amour absolu. Dans la réédition augmentée de ce livre d’artiste légendaire de 1982 qu’est Censorship and The Irrepressible Drive Toward Love and Divinity aux éditions JRP en 2014, les dimensions mythiques, mystiques, sexuelles et politiques du travail pionnier de l’artiste, en écho à la censure massive dont il a été l’objet dans les années 1960, prennent un éclairage nouveau. Voyez vous- même : à la douane de l’aéroport de New York, les livres d’Henry Miller qu’elle rapportait de Paris lui furent confisqués. En 1961, avec le soutien de l’American Civil Liberties Union, elle remporta un procès spectaculaire contre cette saisie, et cette décision contribua grandement à légaliser l’importation des livres de l’auteur des Tropiques aux États-Unis. Mais Iannone témoigne également de la censure à laquelle furent confrontés ses tableaux lors de diverses expositions.
Dorothy Iannone, Censorship and the Irrepressible Drive Toward Love and Divinity, 2014
Le temps n’émousse pas le désir ! Et l’œuvre insolente de Iannone, aux allures de bande dessinée, reste une leçon de vie dans un monde souvent teinté de répression.
© JRP Éditions
En 1969, année érotique s’il en est, confiscation de l’ensemble de ses œuvres dans le cadre du group show « Freunde » à la Kunsthalle Bern. En signe de solidarité, Dieter Roth retira ses œuvres de l’exposition ; Harald Szeemann, alors directeur du centre d’art suisse, démissionna. Iannone répondit au scandale l’année suivante en concevant le livre d’artiste The Story of Bern, « afin de rendre public son point de vue et d’affirmer une autodétermination concernant le contenu et les aspects formels de son travail, étiqueté tendancieux ». Car, comme le souligne Heike Munder, « bien que la conception de la sexualité se soit inscrite dans l’esprit de la rupture sociale des années 1960 et 1970, ses représentations se trouvaient en contradiction avec les notions de morale courante. La dimension mythique de l’œuvre de Iannone est d’une importance primordiale. Iannone développe son propre monde d’images qui gravite autour de la notion philosophique de l’Éros. Ce terme implique l’idée que l’homme est envahi par son désir. Le désir est considéré comme une force naturelle animée par l’amour, l’extase et la déliquescence du Moi, cette aspiration à une union du physique et du psychique. »
Lynda Benglis, Artforum Advertisement, 1974
En écho à l’image « bodybuildée » de Robert Morris publiée par la galerie Sonnabend dans Artforum, Benglis provoque une réaction à la fois célébrée et condamnée par les féministes, les autres artistes, les intellectuels… Une image emblématique.
Publicité publiée dans Artforum, photographie d’Arthur Gordon • © Lynda Benglis / Photo Chris Burnside / Courtesy Lynda Benglis et Pace Gallery, New York
Au début des années 1970, Lynda Benglis réalise plusieurs vidéos avec Robert Morris, portant un regard ironique sur la place des femmes dans la société, les préjugés sexuels, le pouvoir politique et toute forme de clichés et d’interdits. En 1974, elle fait scandale, en publiant dans la revue Artforum une publicité qu’elle paye, pour une de ses expositions, où elle pose nue et huilée, avec des lunettes de soleil, un godemiché de très grande taille entre les jambes, image qui choque le monde artistique mais aussi les féministes. Ce « summum de parodie de la pin-up et du machisme », comme elle définit elle-même cette photo, continue des décennies plus tard à questionner et surprendre, ainsi qu’en témoigne l’enseignant américain Richard Meyer : « S’il y a une œuvre qui cloue toujours mes étudiants sur place, c’est la pub de Benglis. » Cindy Sherman se souvient également de cette provocation: « La découverte en 1974 de l’annonce de Lynda Benglis dans Artforum a été l’un des moments pivots de ma carrière. J’étais à la fac, à Buffalo, et même la Albright-Knox Art Gallery, qui était l’un des rares endroits où l’on pouvait se procurer le magazine (et qui était sur le chemin de mon lycée), avait arraché la page de tous les exemplaires qu’elle vendait…
« C’était cela qu’il fallait penser : désir, valeur et simulacre – triangle qui nous domine et nous a constitués, depuis des siècles sans doute, dans notre histoire. »
Michel Foucault
J’ai rencontré Lynda Benglis à Dijon mais l’une des joies de ma vie aura été mes échanges à Paris avec Pierre Klossowski. Je me souviens des visites de son atelier, de ses dîners enivrés et enivrants, de ses crayons de couleur du Jeune Ogier chez les frères chevaliers du Temple, de Roberte et de bien d’autres encore. Je me souviens de son phrasé d’un autre âge. Le grand Georges Perros disait magnifiquement de lui que « cet homme semble venir de très loin. Pas seulement d’Europe centrale, pas seulement de la Rome impériale, pas seulement de Tübingen. Sous ce drôle de crâne, au front plus haut que nature, se battent, s’étreignent, se haïssent, font l’amour et la mort, comme nuages dans un ciel en difficulté, une multitude de dieux et déesses, les rêves et désirs indicibles des héros de la mythologie aussi bien que ceux de Kafka, de Nietzsche, d’Hofmannsthal, de Rilke, tous véritables habitants de l’aujourd’hui des siècles des siècles. Nous ne sommes pour cet homme hanté, cet homme d’extase, que contemporains de hasard, heureux ou non, selon sa volonté de puissance affective. »
Pierre Klossowski, Roberte et les collégiens II, 1969
Pierre Klossowski dessinait des fantasmes qui ne se réalisaient que sur le papier, centrés autour de la figure romanesque de Roberte, inspirée par son épouse Denise, complice amusée de ses jeux.
Graphite • 100 × 75 cm • Coll. Musée de Grenoble / Courtesy galerie Michel Descours / Didier Michalet.
Klossowski m’a subjugué, il savait y faire. Plus tard, je l’ai maintes fois exposé. Rien de plus hors du temps que ses immenses dessins, nourris de ses fantasmes et de sa propre philosophie du monde. Et Michel Foucault, à la lecture de la Monnaie vivante (1970), qu’il considérait comme « le plus haut livre de notre époque », d’ajouter: « C’était cela qu’il fallait penser : désir, valeur et simulacre – triangle qui nous domine et nous a constitués, depuis des siècles sans doute, dans notre histoire. »
Sophie Calle, BB (détail), 1998
Acide et acidulée, la belle image que voilà ! La rencontre de Sophie Calle et de Jean- Baptiste Mondino est une parfaite mise en scène des fictions qui peuplent le quotidien de l’artiste.
© Photo Jean-Baptiste Mondino / © Sophie Calle / © Adagp, Paris 2020
Je me demande ici qui, parmi mes contemporains, me donne à rêver de mon sujet. Beaux Arts Magazine oblige, il me revient à l’esprit cette merveilleuse image que Jean-Baptiste Mondino avait réalisée pour Sophie Calle. J’aime Mondino et j’aime Sophie Calle ! Et cette photographie incarne le plaisir d’être et d’inventer, la sensualité et la malice. Sophie est au lit – on parle beaucoup de lit dans mon petit dossier – et elle semble en joie. Ses animaux empaillés sont ses trophées comme ses amis, et son air mutin (et sa coiffure) la rapproche davantage de l’espièglerie de Bardot que de la moue porno Made in Heaven de la Cicciolina. J’imagine Sophie pastel et auréolée de papillons, parlant à ses hiboux, son chat, son renard… Je l’imagine raconter des histoires à sa chouette, taxidermiste au cœur de sa ménagerie conversant avec chacun qui, précise-t-elle, « représente quelqu’un d’important dans sa vie ». Sophie est ici une Diane contemporaine, corset pigeonnant, merveilleusement troublante, qui met cette fois encore en scène sa propre vie. Je veux croire qu’il y a du plaisir à revendre là-dessous !
Et voilà qu’arrivé au bout de cette trop brève randonnée, je m’autorise une facétie, voire une gaudriole. J’ai beaucoup ri au film de Jean-Pierre Mocky, les Saisons du plaisir, auquel j’emprunte – il me pardonne de là-haut – le titre de cette exposition/exposé. J’ai ri comme je ris encore de Jacqueline Maillan en « Coquine », vicelarde du Minitel, de Richard Bohringer et Bernard Menez se livrant au plaisir de Sodome, et j’en passe ! Interdit aux moins de 10 ans, ce film qualifié sur Allociné par Adel B. – Adel, dévoile-toi ! – de « stupidité absolue » et par John D. – John, dévoile-toi ! – de « vraie torture pour l’esprit », reçut une nomination de la meilleure affiche à l’occasion de la 14e cérémonie des Césars en 1989. Mais il est vrai que la rencontre d’un champignon érectile et d’une poire callipyge avait de quoi enflammer !
Vous aimerez aussi
Carnets d’exposition, hors-série, catalogues, albums, encyclopédies, anthologies, monographies d’artistes, beaux livres...
Visiter la boutique
Née en Iran en 1979, Sanam Khatibi a connu une vie d’errance avant de s’installer à Bruxelles, où elle vit aujourd’hui. Derrière l’apparence idyllique de ses œuvres, se cachent mille thèmes au cœur desquels la peur et le désir semblent s’épouser indéfectiblement.