Série - Ces questions que vous vous posez sur l’art

Pourquoi tant de portraits féminins sont-ils dépourvus de sourcils ?

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Voilà un sujet au poil ! Aujourd’hui, dans notre série de rentrée consacrée à toutes les questions que vous posez sur l’art, on décrypte un phénomène de mode visible sur bien des portraits de femmes.
Jean Fouquet, Vierge à l’Enfant allaitante entourée d’anges, volet droit du diptyque de Melun (détail)
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Jean Fouquet, Vierge à l’Enfant allaitante entourée d’anges, volet droit du diptyque de Melun (détail), 1454-1456

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Huile sur bois de chêne • 94,5 × 85,5 cm • Coll. musée royal des beaux-arts, Anvers

On dit que le regard est la fenêtre de l’âme. Cependant, cela vous a peut-être déjà frappé en arpentant les collections de peintures européennes dans les musées : à certaines périodes, les portraits de femmes affichent un regard quasiment dépourvu de sourcils ! Mais pourquoi donc ? La réponse est loin d’être rasoir…

Voyez Agnès Sorel (1422–1450), la favorite du roi Charles VII, qui trône en majesté à la manière d’une Vierge, dans le célèbre portrait qu’a fait d’elle le peintre Jean Fouquet (vers 1420–1481). Surnommée « reine de beauté », la maîtresse arbore un visage lisse : sans pilosité, elle est pile-poil dans la tendance du XVe siècle !

Être « fenestric », c’est chic

Petrus Christus, Portrait d’une jeune fille
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Petrus Christus, Portrait d’une jeune fille, vers 1470

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Joconde flamande

Star de l’exposition, cette petite huile sur bois, œuvre du primitif flamand Petrus Christus, n’était pas sortie de la Gemäldegalerie de Berlin depuis 1994 ! Si sa toque noire semble indiquer une Française ou une Flamande, nul ne sait qui est cette jeune fille au visage d’une pâleur lunaire, lézardé de fines craquelures telle une coquille d’œuf. Ce portrait sobre envoûte par son mystère. Le très haut front du modèle – un critère de beauté à l’époque, si bien que certaines femmes s’épilaient les sourcils et la naissance des cheveux pour l’accentuer – lui confère une certaine étrangeté. Tandis que son œil gauche, anormalement de biais, rend son regard fuyant et dissimulateur…

Huile sur toile • 29 × 22,5 cm • Coll. Gemäldegalerie, Berlin

Du Moyen Âge à la Renaissance, depuis les Flandres et jusqu’à la péninsule italienne, on s’épile le visage au-delà de l’implantation de la chevelure. Le sourcil est quasiment absent, pour obtenir un front dit « fenestric », c’est-à-dire le plus large possible et bien luisant. Il s’agit pour les demoiselles d’agrandir leur regard au maximum en brûlant ses poils.

Parmi les exemples les plus connus en peinture, Le Portrait d’une jeune fille (1470) de Petrus Christus, mais aussi, plus tard, la Jeune Fille à la perle (1665) de Johannes Vermeer. Quant à la Joconde (vers 1503–1519) de Léonard de Vinci, les spécialistes ont longtemps cru qu’il s’agissait de cette mode, mais des analyses récentes portent à croire que Mona Lisa était bien pourvue à l’origine de sourcils, qui ont été effacés avec le temps.

Des secrets de beauté… un poil toxique

La recette ? Pour Agnès Sorel, selon les historiens, ce sont des préparations d’orpiment (sulfure naturel d’arsenic) et de chaux vive, parfois additionnées de fientes d’oiseau : ça décape ! Pour freiner la repousse du sourcil disgracieux, d’étranges morning routine de la Renaissance recommandent de s’étaler sur le front du sang de chauve-souris ou de grenouille ou bien du suc de ciguë. Inutile de préciser que cela est un poil toxique…

Jeune femme dite « L’Européenne » Fayoum
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Jeune femme dite « L’Européenne » Fayoum, vers 100–150

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Peinture, or, lin sur cèdre. Prov Antinoé • 42,5 × 24 cm • © Luisa Ricciarini / Bridgeman Images

Depuis des siècles, les sourcils sont l’objet de toutes les attentions. Le regard, explique l’ethnologue Élisabeth Azoulay, directrice d’une somme de 1 272 pages sur l’histoire de la beauté (100 000 ans de beauté, éd. Gallimard), est « un appel à la séduction de l’autre, c’est sentimental et sexuel, tout simplement social ».

Rassurez-vous, la mode n’a pas toujours été à l’épilation. Dans l’Antiquité, à l’inverse, les sourcils doivent rester bien épais comme on peut l’observer sur les célèbres « portraits du Fayoum », exécutés en Égypte à partir du Ier siècle : les sourcils servent alors de barrière pileuse qui protège les yeux des poussières et des infections. Le khôl, pigment noir qui ourle le regard, a aussi des fonctions antiseptiques qui prévient des maladies oculaires liées à la rude vie au bord du Nil.

Cire chaude ou rasoir ?

Sous le Consulat et l’Empire, le poil fait un retour maîtrisé en France. On remarque dans les tableaux d’Ingres, de Jacques-Louis David et de François Gérard, que les dames taillent leurs sourcils en circonflexe. Le soin très pointu se réalise avec une cire chaude à base de sucre, d’eau et de jus de citron, comme le font les belles d’Orient, dont les canons se diffusent grâce aux conquêtes.

Jean Auguste Dominique Ingres, Portrait de Joséphine-Éléonore-Marie-Pauline de Galard de Brassac de Béarn, Princesse de Broglie
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Jean Auguste Dominique Ingres, Portrait de Joséphine-Éléonore-Marie-Pauline de Galard de Brassac de Béarn, Princesse de Broglie, 1851

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Huile sur toile • 121,3 × 90,8 cm • Coll. The Metropolitan Museum of Arts, New York

La mode va et vient, la pilosité aussi ! Ainsi, dans les Années folles, on chasse à nouveau les poils… L’insolente garçonne, en plus de se couper les cheveux au carré, se rase le sourcil grâce aux lames Gillette, créées dix ans auparavant. Elle redessine ensuite une fine ligne au crayon trempé de vaseline. Les accents mélancoliques de Louise Brooks et de Marlene Dietrich triomphent. Ce geste en apparence futile illustre leur volonté d’émancipation. Aujourd’hui, c’est tout le contraire, puisque les femmes se libèrent peu à peu de l’injonction à l’épilation ! Le poil s’affiche à nouveau fièrement et le sourcil fourni à la Frida Kahlo (qui les rehaussait même au crayon) fait son grand retour parmi les canons.

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