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Quand le dessin contemporain se fait politique et engagé pour changer le monde

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La plume trempée dans les préoccupations de la société civile et les réalités d’un monde en guerre ou en crise, de nombreux artistes contemporains revisitent totalement l’art du dessin politique. Tour d’horizon des dessinateurs les plus engagés de la scène actuelle alors qu’est organisé, du 27 au 30 mars, à Paris, le salon du dessin contemporain Drawing Now ainsi que, du 20 mars au 21 juin, dans toute la France, le Printemps du dessin.
Dom Simon, It’s All in Your Head III
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Dom Simon, It’s All in Your Head III, 2025

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Stylo à bille, crayon de couleur sur papier Canson • 88 x 110 cm • © Courtesy Dom Simon et galerie Rodler Gschwenter, Vienne

« Dans ‘L’avènement, janvier 2025’, j’imagine la mise en place brutale d’un régime politique autoritaire en France. » L’artiste suisse Marc Bauer donne le ton. Rassemblant une majorité de dessins réalisés entre 2024 et 2025, son exposition à la galerie Peter Kilchmann qui était présentée jusqu’au 8 mars à Paris fait entrer de plain-pied l’actualité la plus brûlante dans le monde de l’art, peu habitué à dialoguer si directement avec la chose politique.

Avec ses dessins au noir et blanc velouté, muets ou assortis de textes évocateurs, « L’avènement, janvier 2025 » figure avec délicatesse les contours d’un futur proche redouté. Un corpus d’images en prise directe avec le réel, qui s’inscrit dans l’œuvre du lauréat du prix Meret Oppenheim 2020 ainsi que dans la tendance observée en cette époque troublée d’un art, dessiné en particulier, tourné vers les enjeux politiques et sociaux, comme motifs et cadres du travail.

Marc Bauer, L’Avènement, janvier 2025, jour 2
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Marc Bauer, L’Avènement, janvier 2025, jour 2, 2025

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Crayon lithographique et crayon sur papier • 37,5 × 49,5 cm encadré • © Photo Sebastian Schaub / Courtesy Marc Bauer et galerie Peter Kilchmann, Zürich-Paris

« Le rôle de l’artiste est aussi de faire apparaître les mécanismes invisibles qui structurent ce que l’on appelle la réalité. »

Achraf Touloub

L’artiste Achraf Touloub, dont la récente exposition « Traité de métamorphose » à la galerie Parliament à Paris avait pour sous-titre « Manifeste d’invisibilisation nécessaire », le confirme et l’explique : « Alors oui, il y a une dimension engagée dans ma pratique, car nous vivons à une époque où la question de la représentation est intrinsèquement liée à celle du contrôle des individus. Pour moi, le rôle de l’artiste est aussi, à travers son œuvre, de faire apparaître les mécanismes invisibles qui structurent ce que l’on appelle la réalité. Le dessin occupe ici une place particulière car il représente, dans sa dimension schématique, les systèmes qui nous relient, nous définissent et balisent notre existence », poursuit-il. Chez lui, les dessins s’incarnent de manière ambiguë et éthérée, « changeant de corps dans une métamorphose continue » qui résiste à toute identification claire, seul moyen de rester libre à ses yeux.

Dessiner beau et utile

Olivier Garraud, L’Office du dessin, numéro 231B
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Olivier Garraud, L’Office du dessin, numéro 231B, 2022

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Papier quadrillé, crayon et acrylique • 42 × 59,4 cm • Courtesy Olivier Garraud

Alimenter la réflexion, contribuer au débat et à dessiller les yeux, voire influer sur le cours des choses sont des objectifs aujourd’hui ouvertement exprimés par les artistes, de plus en plus visibles et nombreux à interroger le système et le monde dans lesquels ils s’inscrivent, à s’en emparer. Il en est ainsi d’Olivier Garraud et de sa série « l’Office du dessin », qui compte plus de 300 images en noir et blanc raillant le modèle capitaliste et les dominations institutionnalisées, réalisées sur papier quadrillé selon un protocole établi. Une « esthétique de la révolte », pour reprendre les termes utilisés pour son exposition hivernale à la galerie Modulab à Metz, en duo avec l’artiste « chroniqueur » Jean-Xavier Renaud, dont les aquarelles et les encres cultivent à leur façon la veine satirique et caricaturale du dessin de presse, tragiquement attaqué ces dernières années.

Une forme de dessin contemporain engagé s’exprime de façon manifeste et plastique sur les murs des ateliers et des institutions, plus nombreuses à le considérer, pour circuler ensuite ailleurs et produire ses effets sur la construction des représentations et des identités. Le dessin et ses acteurs réinventent sinon renouent avec une vocation critique, d’opinion, de résistance et d’émancipation.

« Time is right to go back to the street », proclame un récent collage sur feuille d’or de l’artiste italienne Marinella Senatore, reconnue pour les parades géantes qu’elle organise dans le monde entier, inspirées de ses dessins en noir et blanc figurant des manifestations historiques. Son œuvre, où les bannières en velours brodé de mots et de dessins nous invitent à lever la tête, est un appel au besoin de faire communauté et de tisser un nouveau lien social à travers l’« Alliance des corps », titre de son exposition cet automne chez Michel Rein, à Paris.

Marinella Senatore, Untitled – Sans titre
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Marinella Senatore, Untitled – Sans titre, 2023

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Graphite et fusain sur papier • 21 × 29,7 cm • Courtesy Marinella Senatore et Michel Rein, Paris-Bruxelles

« Je suis très heureuse quand ce sont des techniciens de rivière ou des habitants qui me demandent le droit d’utiliser mes dessins pour expliquer les cours d’eau ou autre chose. Ils deviennent alors utiles. »

Suzanne Husky

Le travail de l’artiste et militante écologiste Suzanne Husky est un autre exemple de pont réussi entre le monde du dessin contemporain et la société civile. Exposées en institutions, ses aquarelles sur les rivières et les castors dépassent les frontières des musées et des galeries et visent l’effectivité sur le réel. « J’ai la chance de faire des dessins qui circulent dans les lieux qui leur sont consacrés, mais je suis très heureuse quand ce sont des techniciens de rivière ou des habitants qui me demandent le droit de les utiliser pour expliquer les cours d’eau ou autre chose. Ils deviennent alors utiles. » Ses dessins ont une vocation explicative et performative, pour « aider à saisir l’urgence de rendre les lits majeurs aux rivières et à comprendre que le futur réside dans de multiples alliances avec d’autres espèces ».

Ils n’oublient cependant en rien leurs qualités esthétiques et leur force plastique. « Les dessins sont précieux, je n’aurai l’énergie qu’une seule fois pour les faire et ne pourrai jamais les refaire », confie celle qui vient de cosigner l’ouvrage Rendre l’eau à la terre avec le philosophe Baptiste Morizot. Le sujet, le sens et le contenu importent autant que le médium, la forme et le processus créatif.

Le dessin comme geste social

Katrin Ströbel, Body Politics I (Manifestation)
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Katrin Ströbel, Body Politics I (Manifestation), 2016

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Collage, dessin sur papier • © Photo Katrin Ströbel

Observatrice et actrice de ces façons d’envisager et de pratiquer le dessin aujourd’hui, la dessinatrice engagée et féministe Katrin Ströbel, enseignante en dessin à la Villa Arson à Nice pendant dix ans, a décidé d’en faire le sujet d’un symposium intitulé « Drawing as a social gesture », initié à l’ABK Stuttgart et programmé en octobre à Amiens, ville du Frac Picardie, spécialisé en dessin. « Il paraissait évident d’organiser le premier événement dans une école d’art car nous avons observé, depuis une dizaine d’années, un nombre croissant d’étudiants et d’étudiantes issus de milieux populaires ou diasporiques qui ont choisi le dessin comme média pour commencer des études d’art, et qui l’ont ensuite incorporé dans des pratiques qui négocient des formes d’incarnation décoloniales ou féministes. »

Les jeunes ne sont pas les seuls concernés. « Dans les entretiens que j’ai réalisés avec une trentaine d’artistes, il était frappant de constater que ceux dont les parents n’ont pas fait d’études universitaires et ceux qui sont issus de la classe ouvrière ou de la diaspora décrivent régulièrement le dessin comme leur premier contact et leur introduction à l’art. » Médium particulièrement accessible et démocratique à une époque où les plasticiens, de plus en plus précarisés, doivent souvent travailler sans atelier ou avec des budgets de production modestes, le dessin offre certainement un espace de liberté. « Il est un lieu où les questions de société, de genre et d’identité trouvent des réponses artistiques, parfois inattendues », conclut Katrin Ströbel.

Libération des corps et des esprits

Alireza Shojaian, Le Démon blanc et l’arbre en feu (Valentin II)
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Alireza Shojaian, Le Démon blanc et l’arbre en feu (Valentin II), 2024

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Acrylique et crayon de couleur sur bois • 80 × 60 cm • Courtesy Alireza Shojaian et Bendana Pinel Art Contemporain, Paris

Né en 1988, installé à Paris depuis 2019, l’artiste iranien Alireza Shojaian utilise principalement le dessin et le crayon de couleur, « accessible et très léger pour une personne exilée qui doit changer de pays », pour représenter le corps nu masculin, un interdit dans son pays d’origine. Dans la continuité de la révolte iranienne Femme Vie Liberté de 2022, il fait de la lutte contre le patriarcat et le contrôle exercé par la société sur le corps des femmes et des personnes queers son combat. Alireza Shojaian entend, avec ses dessins, changer les lois qui criminalisent l’homosexualité en Iran.

Combinant la représentation plate de la miniature persane à la complexité de la perspective européenne, sa nouvelle série le « Démon blanc et l’arbre en feu », présentée à Drawing Now 2025, confronte archétypes historiques et images d’une nouvelle masculinité. Son travail rejoint en partie celui de l’artiste marocain Soufiane Ababri, de trois ans son aîné, dont les dessins au pastel, au trait vif et à la perspective aplatie, se distinguent par la radicalité du geste et des représentations au caractère souvent sans équivoque.

Chez d’autres, la forme emprunte les voies du rêve et de l’abstraction pour traiter la violence des oppressions patriarcales et politiques. C’est le cas des œuvres d’Aysha E Arar, artiste palestinienne de 32 ans installée dans la ville arabe israélienne de Jaljulia, exposée ce printemps au musée d’Art contemporain de la Haute-Vienne – château de Rochechouart. Le nouveau directeur du musée, Jean-Baptiste Delorme, qui suit le travail de l’artiste depuis son exposition sur la foire marseillaise Art-O-Rama en 2023 par la galerie Sans titre, « impressionné autant par sa virtuosité plastique que par sa capacité d’allier une forme de féerie avec un contexte politique et social d’une extrême violence », a décidé de lui offrir sa première exposition muséale en France, dans la tradition de l’institution. L’artiste y présente un ensemble d’œuvres récentes sur toile et sur papier, dans lesquelles elle se réapproprie les mythes et les légendes du monde palestinien, vecteurs de pensées politiques.

Aysha E Arar, Hob wa harb
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Aysha E Arar, Hob wa harb, 2024

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Fusain et crayon sur tissu • 213 × 168 cm • © Aurélien Mole / Courtesy Aysha E Arar, Dvir Gallery, Paris-Tel Aviv, et Sans titre, Paris

La politique étant affaire de mots, on les retrouve en nombre dans le dessin contemporain.

Une autre salle est dédiée à des œuvres sur linceuls, vues pour certaines à la galerie Dvir à Paris au printemps 2024, et, dans la grande galerie du château de Rochechouart, jouxtant les salles de fresques Renaissance, on peut voir une œuvre monumentale spécialement produite, inspirée de sa visite des lieux « Face à une forme d’impuissance ressentie vis-à-vis de la tragédie perpétrée depuis plus d’un an, il me semblait important d’accueillir une artiste palestinienne, de faire entendre sa voix, d’introduire sa culture et son imaginaire, dans un espace qui se veut un lieu de recueillement et d’espoir », explique Jean-Baptiste Delorme à propos de l’invitation faite à l’artiste.

Poésie politique

Myriam Mihindou, Mademoiselle, série « Le Patron »
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Myriam Mihindou, Mademoiselle, série « Le Patron », 2023

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Encre, crayon, calques organique et synthétique, thé, cuivre, feuille de soie • 92 × 65 cm • © Rebecca Fanuele / Courtesy Myriam Mihindou et galerie Maia Muller, Paris

Dans ce même musée, une autre dessinatrice engagée sera exposée dès octobre, Anne-Lise Coste, dont les œuvres constituées de mots claquent comme des slogans et disent les combats trop longtemps tus. Invitée par le Frac Occitanie Montpellier, l’artiste investit jusqu’au 19 mars les espaces du théâtre Kiasma à Castelnau-le-Lez avec la série « YANA – You Are Not Alone », un ensemble de dessins inédits répétant à l’infini ces quatre lettres et mots. Graffés sur de simples feuilles de papier, ils résonnent comme un cri de solidarité adressé à soi et au monde. La politique étant affaire de mots, on les retrouve en nombre dans le dessin contemporain. Des mots qui sont précisément choisis pour leur force sémantique mais aussi visuelle, devenant souvent l’image elle-même, comme chez l’artiste multidisciplinaire Myriam Mihindou, dont le travail, de dessin notamment, actuellement présenté au Crac Occitanie à Sète, se revendique aussi politique que poétique.

« Les dessins sont mon langage, ma manière de parler, c’est pour ça qu’il y a souvent des mots dans mes dessins et qu’ils sont assurément narratifs », dit encore Suzanne Husky. À la question de savoir si la notion d’art engagé a encore un sens, la dessinatrice franco-américaine en convient avec ses mots à elle : « L’art, il émerge. Maintenant il est engagé pour un changement de paradigme vers un monde en alliance avec le vivant. Demain, il émergera différemment. »

Suzanne Husky, Hydrate Art History ; Hydrater l’histoire de l’art
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Suzanne Husky, Hydrate Art History ; Hydrater l’histoire de l’art, 2023

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Aquarelle • © Suzanne Husky

Ses nouveaux projets ? « En ce moment je dessine pour clarifier ‘les trous vivants et les trous morts’ parce qu’il me semble que tout tourne autour de ça. Les trous vivants sont ceux créés par les vivants comme les lapins, les vers de terre, les mycorhizes ou les humains quand ils enterrent leurs morts en pleine terre. Ils permettent toute la capacité de la terre à absorber l’eau. Les trous morts sont ceux faits par les labours, la tractopelle, le caveau, les tuyaux. Ces trous détruisent la capacité de la terre à retenir l’eau. En donnant une place centrale à cet aspect, il devient un sujet. »

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Drawing Now Art Fair Paris 2025

Du 27 mars 2025 au 30 mars 2025

www.drawingnowparis.com

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Printemps du dessin

Du 20 mars au 21 juin 2025, dans toute la France

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