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Artiste à suivre

Valentine Gardiennet : un jeu d’enfant qui dérape

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Dans son exposition aux Magasins Généraux, à Pantin, on trouve un lit monumental sur lequel s’abandonner, des personnages géants en carton-pâte, une maison aux murs entièrement dessinés au crayon à papier… Vorace, hallucinogène, l’univers de Valentine Gardiennet est aussi spontané que bourré de références, et prend la forme d’un fou rire hanté de vertiges existentiels. Rencontre.
Valentine Gardiennet dans son atelier au Wonder à Bobigny
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Valentine Gardiennet dans son atelier au Wonder à Bobigny, 2025

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© Maurine Tric pour Beauxarts.com

Ils se sont rencontrés lors d’une kermesse : en juin dernier, la toute jeune Valentine Gardiennet (née en 1997) faisait partie des artistes invités par Mohamed Bourouissa à coconcevoir une grande fête populaire pour la Contemporaine de Nîmes. C’est là, dans ce cadre débridé et festif, qu’elle est repérée par le duo de commissaires Anna Labouze et Keimis Henni, lequel lui propose dans la foulée de s’emparer des 800 m2 des Magasins Généraux pour une grande exposition en solo.

En solo ? Pas tout à fait : même si son nom est bel et bien seul sur l’affiche, Valentine nous reçoit à deux jours du vernissage dans une ruche de copains et d’assistants venus l’aider – leurs noms à eux sont sur les cartels. Car la jeune femme n’est pas tout à fait ce que l’on pourrait appeler une solitaire. Issue d’une famille nombreuse du Gard, elle n’a « jamais habité seule », nous dit-elle, puisqu’elle a quitté sa fratrie pour l’internat de la Villa Arson de Nice, où elle vivait entourée de vingt camarades. Puis elle a quitté le sud pour Paris, plus exactement pour le Wonder, un atelier collectif où elle vit et travaille depuis 2021.

Un village pour une exposition

« J’ai envie que le public passe un bon moment. La notion de plaisir est importante pour moi. »

On comprend mieux le titre, « It takes a village », référence au fameux proverbe : « Il faut tout un village pour élever un enfant. » Avec Valentine Gardiennet, il faut en effet toute une assemblée pour concevoir une exposition, et c’est ce qui lui permet de voir grand, de donner forme à des paquets de céréales immenses en bois peint et à des personnages de carnaval de plusieurs mètres de hauteur ; et puis, aussi, de convoquer différents savoir-faire – tel le travail du son, pour l’énigmatique musique coréalisée avec Clément Berthou à partir d’enregistrements collectés par Valentine au fil des jours. Ou encore le travail du métal et de la couture pour le lit de huit mètres par quatre qui sert de centre névralgique au parcours.

Avec Valentine Gardiennet, il faut toute une assemblée pour concevoir une exposition, et c’est ce qui lui permet de voir grand.
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Avec Valentine Gardiennet, il faut toute une assemblée pour concevoir une exposition, et c’est ce qui lui permet de voir grand.

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© Maurine Tric pour Beauxarts.com

Ce lit apparaît comme un indice de l’envie d’hospitalité de l’artiste, qui souhaite qu’on s’y installe, qu’on y vive. « J’ai envie que le public passe un bon moment. La notion de plaisir est importante pour moi. » Cette hospitalité s’étend à tous les personnages qu’elle dessine ou sculpte, avant de les remplir de paille (« j’ai un bon plan avec un agriculteur du 77 »), et qui peuplent d’une foule bariolée les Magasins Généraux. Tous ont une histoire : ce sont des fictions, des amis, des références à la culture populaire (Diddl, les Beatles, Monsieur Patate, Fifi Brindacier) ou savante (des archétypes définis par la philosophe américaine Starhawk, des personnages du peintre flamand Pieter Brueghel l’Ancien). Impossible de tous les identifier mais peu importe, balaie l’artiste, les visiteurs peuvent s’inventer leurs propres histoires.

Un hommage au dessin

L’autre installation monumentale de l’exposition, c’est la grande maison dessinée à laquelle l’artiste a travaillé durant deux ans, attachée à rendre pleinement hommage au dessin – un art mésestimé selon elle. Elle a poli la structure métallique pour la rendre brillante, et encadré de lumière de grands pans de bois couverts de dessins aux crayons de couleurs, présentant des visages déformés comme pris dans des effets d’optique hallucinogènes. « Il y a toujours un petit truc défigurant dans mes figures, explique-t-elle. Je veux que les gens s’interrogent, se disent : ‘tiens, ce personnage me fait penser à quelqu’un, mais je ne sais pas qui.’ » La maison est aussi, selon elle, un lieu de normes, familiales et amicales, qu’il s’agit de questionner. On devine ici les réflexions plus personnelles d’une artiste qui a choisi de vivre en communauté, de partager au quotidien son nid, ce qui lui demande, mine de rien, beaucoup de « travail », confie-t-elle.

Impossible d’identifier tous les personnages de Valentine Gardiennet mais peu importe, les visiteurs peuvent s’inventer leurs propres histoires.
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Impossible d’identifier tous les personnages de Valentine Gardiennet mais peu importe, les visiteurs peuvent s’inventer leurs propres histoires., 2025

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© Maurine Tric pour Beauxarts.com

Au fur et à mesure de la conversation, Valentine égrène aussi les habitants de son village mental. Elle cite des essais (l’anthologie Politiser l’enfance, Comment s’organiser de Starhawk), des bandes dessinées (La Vie est une corvée de Salomé Lahoche, L’Attente infinie de Julia Wertz), des jeux vidéo (les Sims), des artistes (la Néerlandaise Lily van der Stokker et ses fleurs de toutes les couleurs, les briques de Philip Guston).

Valentine Gardiennet cite des essais, des bandes dessinées, des jeux vidéo et des artistes
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Valentine Gardiennet cite des essais, des bandes dessinées, des jeux vidéo et des artistes, 2025

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© Maurine Tric pour Beauxarts.com

Par mail, après notre rencontre, l’artiste poursuit la conversation et nous renvoie quelques références, dont cette citation de la plasticienne américaine Marnie Weber : « J’ai l’impression d’exister dans mon propre monde sans m’approprier directement la culture populaire, je vis plutôt dans un monde fictionnel. Je crois que je m’appuie sur les mondes imaginaires. Mes personnages sont sans doute du côté des perdants, des gens avec des problèmes et qui ont besoin de se transformer tout en étant dans une permanente quête d’eux-mêmes. D’une certaine manière ils ne se portent pas en estime, et doivent se sauver d’eux-mêmes à plusieurs reprises. »

Une grande parade festive

Ses œuvres « ressemblent à ces matins de gueule de bois, aux miettes sur la table, aux verres renversés, au maquillage qui a coulé, à la bave sur l’oreiller, à ceux qui dorment sur le plancher ».

Cette accumulation hétérogène, collective, cette grande fête où se télescopent pensées contemporaines, personnages de bandes dessinées, volontés de résistance politique, esthétique pop, emballages de paquets de céréales, tout ceci donc apparaît comme le condensé bigarré mais sincère des réflexions d’une jeune artiste aujourd’hui. Préoccupée par l’avenir du monde autant que par son quotidien d’artiste émergente, féministe convaincue, Valentine Gardiennet aime aussi tout casser avec une réflexion gorgée de sucre. À propos de « l’opulence » de son travail et du « surenchérissement comme un trop-plein de figuration, de pâte à choux qui bouche les trous de mes caries », elle analyse et raconte : « J’aime bien ce côté survivaliste, faire des réserves, savoir que chez moi, j’ai plein de Twix ou des paquets de céréales, donc quand j’ai une petite faim ou quand je vais me mater un film, hop je me sers. J’ai ce souvenir horrible, quand j’étais petite, de commencer avec mon frère à regarder Charlie et la chocolaterie en m’apercevant qu’on n’avait pas de chocolat sous la main. »

Le travail de Valentine Gardiennet est comme une grande fête où se télescopent pensées contemporaines, personnages de bandes dessinées, volontés de résistance politique et esthétique pop
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Le travail de Valentine Gardiennet est comme une grande fête où se télescopent pensées contemporaines, personnages de bandes dessinées, volontés de résistance politique et esthétique pop, 2025

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© Salim Santa Lucia

Dans sa vie, dans sa manière de parler et d’écrire comme dans son art, Valentine déborde. Lors d’une précédente exposition à Marseille, le jeune conservateur Florent Allemand a ainsi écrit que ses œuvres « ressemblent à ces matins de gueule de bois, aux miettes sur la table, aux verres renversés, au maquillage qui a coulé, à la bave sur l’oreiller, à ceux qui dorment sur le plancher ».

D’ailleurs l’exposition sera bientôt appelée à vraiment ressembler à une grande fête : « Ça m’intéresse que mon exposition devienne le décor et la scénographie d’arts vivants », nous dit celle qui a prévu d’y accueillir un concert le 17 avril (avec trois noms à l’affiche : Attention le tapis prend feu, Le Renard, le Teckel et la Tarente, ainsi que Yann Van der Mer, tous aussi baroques qu’elle). Bref, l’art et l’humour, assez rarement associés, le sont pleinement dans son travail. « Émancipateur », le rire est pour elle aussi un moyen de « questionner le sérieux dans l’art », et puis, aussi, d’exprimer une certaine forme de colère. Comme le veut la tradition, le si joyeux carnaval est bien souvent contestataire.

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Valentine Gardiennet. It takes a village

Du 22 mars 2025 au 18 mai 2025

magasinsgeneraux.com

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