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Dans les galeries et foires comme dans les ateliers de quartier, la céramique a plus que jamais le vent en poupe. En témoignait, en 2021, la grande exposition « Les Flammes, l’âge de la céramique » au musée d’Art moderne de la Ville de Paris. Discipline technique exigeant savoir-faire et minutie, la céramique émerveille par sa capacité à prendre des formes multiples et à réinventer les codes d’un art longtemps jugé désuet.
La Halle Saint Pierre qui excelle à mettre sous les projecteurs des artistes méconnus, restés souvent en marges des circuits officiels, révèle cet automne, avec la mythique revue Hey ! – régulièrement invitée dans ce petit centre d’art incontournable de Montmartre –, des pépites de céramistes autodidactes aux talents définitivement hors norme.
Muriel Persil, Abracadabra (détail), 2023
Grès, engobes, email • 200 × 240 × 100 cm. • © Muriel Persil / Courtesy School Gallery / Olivier Castaing (Paris)
Quatre mois, soixante plaques de céramique et une infinité de billes émaillées : c’est ce qu’il a fallu à Muriel Persil (née en 1966) pour donner vie à son installation créée in situ pour l’exposition : un visage de sirène enfermé dans une architecture de corail, où les algues semblent onduler avec le courant, les poissons nager sereinement. « Je souhaitais provoquer de l’émerveillement dans ce contexte difficile. Que le public s’extasie devant le spectacle de la nature », nous confie-t-elle. Prolifique et féérique, étudiée à la manière des grands maîtres de la Renaissance, la végétation ensevelit systématiquement l’humain, de son Ophélie de deux mètres de long à sa Daphné métamorphosée… Véritable « boulimique » de la céramique, comme elle se décrit, Muriel Persil a commencé à explorer cette technique il y a seulement dix ans après une carrière d’artiste peintre. Époustouflant !
Gérard Eli, Poc 248, 2010
Terre blanche émaillée (émail brillant et mat), dessin manuel à la plume, encre de Chine • 60 (H) x 44 (P) cm. • Photo © Zoé Forget HEY! / Courtesy de l’artiste
À trois ans déjà, il bricolait des bateaux et châteaux forts à l’aide de chutes provenant de l’atelier d’ébénisterie de son père, et à sept ans, il confectionnait un voilier avec des allumettes. Rien d’étonnant donc que, après un passage à l’École Boulle et une carrière de décorateur d’intérieur, Gérard Éli (né en 1953) ait développé une pratique singulière où les volumes en céramique s’imbriquent pour construire des machineries, des micro-architectures, et parfois même des cités peuplées de tours et de dômes. Son dessin, à la fois fantasmagorique (à la manière de Joan Miró) et calligraphique (son écriture semble autant prendre racine en Asie qu’au Moyen-Orient), est soigneusement appliqué à l’encre de chine sur des plaques émaillées.
Kim Simonsson, Researcher 2, 2023
Céramique, couche de fibre de nylon, résine époxy, plantes artificielles, corde, objets trouvés • 107 (H) x 35 (L) x 45 (P) cm. • © Kim Simonsson / Courtesy de l’artiste et Galerie Nec – Nilsson et Chiglien (Paris)
Si l’on devait imaginer un troll futuriste, il ressemblerait très certainement aux créatures de Kim Simonsson (né en 1974) : enfants aux cheveux longs, recouverts d’une mousse verte radioactive où s’enchevêtrent manette de jeu vidéo et seringue usagée. Ces apparitions hyperréalistes – à qui l’on s’excuserait bien d’avoir pollué le terroir de rebuts technologiques – sortent tout droit de l’imaginaire de l’artiste finno-suédois, fervent lecteur de mythes nordiques et adepte de films d’animation japonaise. Plus exactement, de son atelier de Fiskars en Finlande, où il les sculpte dans le grès, les cuit à 1 200 degrés Celsius, puis les recouvre de fibres de nylon vert floquées – une technique inventée par ses soins, époustouflante par son aspect velouté –, telle une mousse de sous-bois postapocalyptique.
Mara Superior, Birth of Venus (d’après Sandro Botticelli), 2021
Porcelaine cuite à haute température, oxydes et sous-glaçures, feuilles d’or, epoxy, impression numérique • 17,5 × 14 cm • © Mara SUPERIOR
De loin, une série d’assiettes blanches peintes à la main, comme on en a tant vu chez nos aïeuls. Mais en se rapprochant, des personnages en reliefs, textes politiques et médaillons engagés attirent le regard, amusent et interrogent : « Only one planet Earth », « No one wants an abortion ! », « America, who is in charge ? ». Appareil reproductif féminin, armes à feu, espèces en voie de disparition ; la céramiste américaine Mara Superior (née en 1951) se revendique chroniqueuse, documentaliste de notre déconcertante actualité. Avec une connaissance aigüe de l’histoire de l’art qu’elle régurgite avec brio : sa Naissance de Vénus (d’après Sandro Botticelli) – figurine caricaturée sur un plat ovale orné de dorures et de coquillages – questionne l’idéal de beauté occidental en proie au dérèglement climatique. Une manière (irrésistible) de politiser la porcelaine.
Kirsten Stingle, How I Learned To Stop Worrying, 2021
Porcelaine, métal, broderie, perlage et collage • 41 × 74 × 15 cm • © Kirsten Stingle
Aïe ! On étouffe un cri devant les œuvres de Kirsten Stingle (née en 1970) qui piquent, hurlent, percent. Des personnages féminins sculptés – sans l’aide de moulage – semblent se plaindre d’un monde malade, d’une société détraquée… Elles sont fragiles, sublimes, réalistes, et ont nécessité jusqu’à une trentaine de couches de finition entre les glaçures, les engobes et même la feuille d’or ou l’encaustique. Parfois, les techniques se mêlent à de la vannerie, de la broderie, du métal ou du bois. Leur chevelure délirante, d’où jaillissent des escargots comme des branchages maléfiques, rappelle celle, volumineuse et rose bonbon de leur créatrice – une artiste américaine autodidacte. Titulaire d’un Bachelor of Fine Arts en théâtre, elle sait imiter à la perfection les expressions humaines, du dédain au dégoût. Quand les émotions s’accumulent puis débordent… Prêtes à exploser.
HEY! Céramique.s
Du 20 septembre 2023 au 14 août 2024
Halle Saint-Pierre • 2 Rue Ronsard • 75018 Paris
www.hallesaintpierre.org
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