LIVRE

Pourquoi « Le Roi et l’Oiseau » est le plus grand film d’animation de tous les temps

Par

Publié le , mis à jour le
Il a bien failli ne jamais voir le jour ! Né de l’heureuse collaboration entre Paul Grimault et Jacques Prévert, Le Roi et l’Oiseau (1980) est un bijou d’animation qui a inspiré le cinéma mondial. Un livre richement illustré revient sur son histoire mouvementée et nous plonge dans les coulisses de sa réalisation.

Le roi Charles-V-et-trois-font-huit-et-huit-font-seize règne sans pitié sur le royaume de Takicardie. Véritable tyran, il est respecté et craint par ses sujets… Sauf par un oiseau qui dénonce sa pratique brutale du pouvoir tout en se moquant de son handicap : un strabisme disgracieux ! Une nuit, alors que le monarque est assoupi, les tableaux de sa chambre prennent vie. Le portrait du roi tombe amoureux d’une jolie bergère qui, éprise d’un jeune ramoneur, repousse ses avances. Les tourtereaux prennent la fuite et les ennuis commencent… Inspiré par un conte d’Andersen, Le Roi et l’Oiseau est le grand chef-d’œuvre de Paul Grimault et Jacques Prévert. Sorti en France en 1980, il fait aujourd’hui figure de référence mondiale du cinéma d’animation.

« On ne peut pas raconter un dessin animé. C’est comme une orange, on ne peut pas raconter une orange : on peut l’éplucher, la manger, et c’est tout », disait Prévert. Raconter Le Roi et l’Oiseau, c’est ce à quoi s’est pourtant attelé Jean-Pierre Pagliano. S’appuyant sur une somme vertigineuse de témoignages et d’archives (croquis, photographies, notes…), l’historien du cinéma nous plonge dans les coulisses de ce film mythique, dont l’influence s’est étendue jusqu’au Studio Ghibli. Longtemps épuisé, son livre Le Roi et l’Oiseau. Voyage au cœur du chef-d’œuvre de Prévert et Grimault est réédité aux éditions Capricci dans une version augmentée.

Un joyau qui a failli ne jamais voir le jour

On répète souvent à tort que Le Roi et l’Oiseau est le premier film d’animation français. Pas tout à fait : il s’agit en fait du premier dessin animé mis en chantier. Son histoire commence en effet au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, avec la réalisation d’un premier long métrage, La Bergère et le Ramoneur, initié en 1947 par Paul Grimault. En raison de différents (notamment financiers), ce dernier quitte le projet avec fracas, suivi par d’autres membres de l’équipe, dont Jacques Prévert. Le film finit par sortir en 1953, et ce malgré le désaccord du réalisateur. 20 ans plus tard, après plusieurs péripéties judiciaires, Grimault parvient à en racheter les droits et prend sa revanche. Il reprend une partie de l’équipe de La Bergère et le Ramoneur et s’entoure de la jeune garde du cinéma d’animation en France. Après deux années de travail acharné, Le Roi et l’Oiseau sort finalement au cinéma en 1980.

Une véritable prouesse technique

Illustration extraite du livre « Le Roi et l’Oiseau. Voyage au cœur du chef-d’œuvre de Prévert et Grimault » de Jean-Pierre Pagliano
voir toutes les images

Illustration extraite du livre « Le Roi et l’Oiseau. Voyage au cœur du chef-d’œuvre de Prévert et Grimault » de Jean-Pierre Pagliano

i

© Éditions Capricci

« Bien que venant du dessin, je ne partais pas des dessins en disant ‘je vais les animer’, je partais d’une envie de faire du cinéma et j’allais continuer mais en me servant du dessin au lieu de me servir d’acteurs… » Le défi qui attend Grimault après le rachat des droits de La Bergère et le Ramoneur est de taille : au film initial, le réalisateur ajoute l’équivalent de 40 minutes de nouvelles images. Ces dernières n’ont pas été conçues comme une suite du film de 1953. Les scènes inédites ont au contraire été intercalées aux anciennes, ce qui a demandé un immense travail d’harmonisation. Il a notamment fallu respecter les raccords de mouvement et retrouver les nuances utilisées dans les années 1940, sachant que certains personnages nécessitaient l’emploi de plus d’une vingtaine de couleurs et que celles-ci changeaient en fonction de la couche de celluloïd utilisée ! Un chantier titanesque qui n’aurait pas pu aboutir sans l’opiniâtreté de Paul Grimault.

Un anti-conte de fées à la fantaisie inoubliable

Le roi Charles-V-et-trois-font-huit-et-huit-font-seize devant l’une des innombrables sculptures à son effigie
voir toutes les images

Le roi Charles-V-et-trois-font-huit-et-huit-font-seize devant l’une des innombrables sculptures à son effigie

i

© Les Films Paul Grimault

Il n’y a ni prince, ni princesse dans Le Roi et l’Oiseau, mais une bergère et un ramoneur « de rien du tout », un monarque bigleux assoiffé de pouvoir, un robot destructeur, des policiers grimés en chauve-souris, une meute d’ouvriers qui ne voient jamais le soleil… On est loin, il est vrai, des codes du conte de fées classique et des dessins animés Disney ! Violent, parfois cruel, ce film dénonce avec virulence toute forme de totalitarisme et d’emprise. Initié au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, achevé en pleine guerre froide, il est en prise avec les grandes préoccupations de son temps. Il n’en demeure pas moins un bijou de fantaisie né de l’alchimie entre les dessins de Grimault et la langue poétique de Prévert.

Mille et une références artistiques

Dans Le Roi et l’Oiseau, l’art tient le premier rôle. Avec ses murs tapissés de tableaux et ses grandes pièces habitées de sculptures, l’improbable palais du roi Charles-V-et-trois-font-huit-et-huit-font-seize a des allures d’immense musée. À la nuit tombée, surprise : les œuvres prennent vie ! Pour vivre leur amour au grand jour, la jolie bergère et son ramoneur s’échappent ainsi de leur toile respective sous le regard désapprobateur de la sculpture du Sentencieux et suscitant l’ire du monarque. Les clins d’œil à l’histoire de l’art sont, tout au long du film, très nombreux. En témoigne la figure du peintre officiel de la cour, irrésistible caricature d’un Charles Le Brun ou d’un Hyacinthe Rigaud, ainsi que la référence directe à La Cruche cassée (1771) de Jean-Baptiste Greuze, qui figure parmi les tableaux accrochés dans la chambre du roi. Quant à l’architecture du château, elle mêle à ses inspirations renaissance et rococo les visions expressionnistes de Fritz Lang et les architectures métaphysiques de Giorgio de Chirico. Le surréalisme est par ailleurs une influence majeure du Roi et l’Oiseau, qui reprend plusieurs thèmes de prédilection du mouvement : le rêve, l’amour fou, la rébellion…

Une influence considérable… jusqu’au Japon

Le château du royaume de Takicardie
voir toutes les images

Le château du royaume de Takicardie

i

© Les Films Paul Grimault

« Ce qui est certain, c’est que l’influence de ce film fut pour moi décisive. Je peux affirmer que sans sa découverte, je n’aurais jamais emprunté la voie du film d’animation. C’est dire l’intensité du choc que je reçus alors. »

Isao Takahata

Sorti au cinéma en 1980, Le Roi et l’Oiseau a connu un véritable succès populaire et critique. Il est ainsi le premier dessin animé à recevoir le prestigieux prix Louis-Delluc, qui récompense depuis 1936 le meilleur film français sorti dans l’année. Par son originalité et son audace, le film ouvre également la voie à toute une jeune génération de réalisateurs, de Michel Ocelot (Kirikou et la Sorcière, Princes et Princesses…) à Sylvain Chomet (Les Triplettes de Belleville, L’Illusionniste…). Son influence traverse aussi les frontières : il devient ainsi une référence au Japon où il inspire les fondateurs du Studio Ghibli, Hayao Miyazaki et Isao Takahata. Passionné par l’œuvre de Prévert, ce dernier avait déclaré : « Ce qui est certain, c’est que l’influence de ce film fut pour moi décisive. Je peux affirmer que sans sa découverte, je n’aurais jamais emprunté la voie du film d’animation. C’est dire l’intensité du choc que je reçus alors. »

Arrow

Le Roi et l’Oiseau. Voyage au cœur du chef-d’œuvre de Prévert et Grimault

Par Jean-Pierre Pagliano

Arrow

Le Roi et l’Oiseau

Réalisé par Paul Grimault

87 min, France, 1980

Vous aimerez aussi

Carnets d’exposition, hors-série, catalogues, albums, encyclopédies, anthologies, monographies d’artistes, beaux livres...

Visiter la boutique
Visiter la boutique

À lire aussi