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Le savoir-faire de la maison d’orfèvrerie et d’arts de la table Christofle, les ateliers à Yainville, 2024
© Christofle
De l’extérieur, elle n’a rien d’une forteresse, et pourtant ! On n’entre pas comme ça dans la manufacture Christofle. En cette matinée où le soleil est voilé et à peine levé, après deux heures de route depuis Paris, nous découvrons un imposant bâtiment rectangulaire blanc de 12 000 m2, posé au milieu de la campagne normande, à Yainville (Seine-Martime) précisément.
Ce n’est pas l’atelier historique – il faut pour cela retourner à Paris dans la rue de Bondy, actuelle rue René-Boulanger, et à Saint-Denis –, mais le site créé en 1970, regroupant l’ensemble de la production. À l’entrée, un agent nous fait passer par les portiques de sécurité, non pas pour détecter une arme quelconque, mais pour vérifier qu’à la sortie nous ne repartons pas avec un gramme de métal de plus !
Dans cette maison qui a participé à la réinvention des arts de la table au XIXe siècle, les savoir-faire sont les mêmes qu’il y a 200 ans.
C’est que les fourchettes, couteaux, théières, seaux à champagne et autres objets façonnés ici sont précieux. Pas seulement en raison de leur prix (cinq couverts de la collection « Malmaison » coûtent 555 euro). Dans cette maison qui a participé à la réinvention des arts de la table au XIXe siècle, les savoir-faire sont les mêmes depuis 200 ans – même si certaines des opérations nécessaires ont été mécanisées. Quelques métiers sont uniquement appris « sur le tas », certaines formations n’existant plus. « La dernière classe de graveur sur acier à l’École Boulle a fermé il y a dix ans », nous apprend Caroline Radenac, la directrice du Patrimoine. Pour avoir des gestes assurés afin de graver les matrices, mettre en forme ou ciseler le métal, cela peut prendre dix ans…
Façonnage d’une fourchette dans les ateliers Christofle, 2024
© Christofle
Étonnamment, le temps semble s’être arrêté quand nous circulons entre les différents ateliers tant les opérations se répètent invariablement, malgré la succession d’imposantes machines. Mais lorsque l’on voit comment le morceau de métal – le maillechort, un alliage de cuivre, de zinc et de nickel – se trouve transfiguré après être passé dans les mains d’une cinquantaine de personnes, la magie opère !
Polissage de cuillères Christofle avec des billes d’argent, 2024
© Christofle
De la découpe à l’avivage, il va subir une dizaine d’opérations, dont l’ajourage des dents (pour une fourchette), l’impression du décor (d’abord dans une matrice de préparation puis une autre de perfection avec une presse de 800 tonnes), le détourage, le polissage, le poinçonnage et, bien sûr, l’argenture. « Les couverts sont suspendus par des crochets et vont être plongés dans un liquide dans lequel on ajoute une poignée de billes d’argent (même principe avec de l’or pour la dorure, ndlr). Ils sont alors animés de mouvements d’ondulation pour que l’argenture se répartisse uniformément », détaille Caroline Radenac. Pour les couteaux, deux coques sont soudées et les lames devront être affûtées. Pour les cuillères, la forme est donnée par un embouti de cuilleron.
On entend les petits coups réguliers du marteau qui révèlent une forme ou gravent un décor.
Changement d’ambiance dans l’atelier de haute orfèvrerie. Un peu à l’écart, celui-ci s’ouvre sur la campagne verdoyante environnante. Là, sont créées des pièces uniques entièrement façonnées à la main, qu’il s’agisse de créations contemporaines ou de rééditions de pièces emblématiques de la maison. Nous quittons alors les grosses machines pour découvrir une très large gamme de marteaux, burins, polissoirs et autres brunissoirs également présentés dans l’exposition du musée des Arts décoratifs de Paris, « Christofle. Une brillante histoire », conçue par la commissaire Audrey Gay-Mazuel.
Dans l’atelier de la haute orfèvrerie Christofle, on crée des pièces uniques entièrement façonnées à la main, 2024
© Christofle
Un atelier y a été reconstitué et complété de vidéos pour comprendre les opérations de mises en forme des objets en volume, que ce soit à chaud en faisant couler le métal dans des moules, ou à froid. Une plaque de métal plate est contrainte dans une matrice pour devenir plateau, théière ou timbale en argent. Se font alors entendre les petits coups réguliers du marteau qui vont révéler une forme ou graver un décor.
Tout le succès de l’entreprise tient à une technique et à deux brevets d’argenture et de dorure par électrolyse acquis en 1842 par Charles Christofle (1805–1863). Le principe est simple : grâce à un courant électrique, une fine couche d’argent ou d’or peut être déposée sur un métal lambda lui conférant ainsi un aspect précieux. Il n’est plus nécessaire d’avoir des couverts en argent massif pour briller en société ! Ce que Louis-Philippe, Napoléon III ou la reine Victoria auront bien compris.
Le succès de l’entreprise tient à une technique et à deux brevets d’argenture et de dorure par électrolyse acquis en 1842 par Charles Christofle, 2024
© Christofle
« C’est le moment où la société française se réinvente et Charles Christofle va proposer des objets à moindre coût », commente Caroline Radenac. La haute bourgeoisie impose alors les dîners comme des moments de sociabilité et de représentation tout en adoptant le service à la russe : au lieu de poser tous les plats en même temps sur la table, ils sont servis individuellement à chaque convive et induisent la spécialisation des couverts en fonction des mets. Sur la table défilent ciseaux coupe-œuf, pelle à fraises, tire-moelle, tartineur à caviar, pince à main à asperges, porte grappe de raisin, fourchette à sardine, pince à sucre…
Vue de l’exposition « Christofle, une brillante histoire » au musée des Arts décoratifs, 2024
© musée des Arts décoratifs / Christophe Delliere
On comprend pourquoi le service dit « des cent couverts de Napoléon III » comptait 4 700 pièces ! Malheureusement, de l’incendie du palais des Tuileries de 1871 fut seulement sauvé son « surtout de table », pièce maîtresse qui accueille aujourd’hui le visiteur de l’exposition du musée des Arts décoratifs. On découvre aussi d’impressionnants objets présentés lors des différentes Expositions universelles (dont certains furent récompensés par des médailles d’or), créés notamment avec la technique mise au point en 1852 par Henri Bouilhet (le neveu de Charles qui reprend la maison en 1863 avec Paul Christofle), la galvanoplastie massive, qui permet de créer des pièces creuses monumentales.
Le parcours passe ensuite par tous les courants artistiques des XIXe et XXe siècles, jusqu’aux collaborations avec des designers comme Gio Ponti, Andrée Putman ou Karl Lagerfeld. Christofle n’hésite pas à se réinventer aujourd’hui avec, par exemple, une clé USB « galet », une boîte à préservatif, un disque dur « sphère », une boîte à sneakers, mais aussi à bousculer les codes avec sa collection « Mood ». Dans cet œuf, qui trône comme un surtout, sont rangés les couverts. Plus besoin, donc, de dresser la table !
Christofle, une brillante histoire
Du 14 novembre 2024 au 20 avril 2025
Musée des Arts décoratifs • 107, rue de Rivoli • 75001 Paris
madparis.fr
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