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Portrait de l’architecte d’intérieur et designer française de renom : Andrée Putman
© Photo Xavier Béjot / Tripod Agency
Mèche ondulée, bouche rouge, visage saillant. Andrée Putman (1925–2013) se reconnaît en un clin d’œil, silhouette fine et élancée, structurée d’un tailleur noir : l’incarnation d’un style épuré, sobre et gracieux. « La première œuvre d’Andrée, c’est elle-même », pense sa fille Olivia, scénographe de l’exposition et directrice artistique du studio Putman, qui s’attache à faire perdurer cette élégance à la française. Photographiée par les plus grands – Annie Leibovitz, Alice Springs, Robert Mapplethorpe, Pierre et Gilles… –, elle n’a eu de cesse de cultiver une image glamour, presque hollywoodienne lorsqu’elle pose cigarette à la main, décolleté plongeant pour le parfumeur Serge Lutens. Inoubliable physique…
Une foule de portraits se charge de nous le rappeler, posés sur une tablette de plusieurs mètres de longs dès l’entrée de l’exposition. C’est là désormais, sous le soleil de Saint-Paul-de-Vence, qu’elle rayonne, en « diva du design » (tel le titre de sa biographie parue en 2020) : sur une table créée pour Jean-Paul Goude, reposent ses bracelets d’ivoire rayés noir et blanc, ses carnets Hermès, une lettre de son ami Karl Lagerfeld, un paquet de Gitanes, des croquis techniques… Est ici concentrée toute l’âme de cette créatrice mondaine, « l’Andrée de Saint-Germain » qui refusa la vie de musicienne dictée par sa mère (malgré son talent), qui passait son temps au Café de Flore, observant Sartre ou Beauvoir…
Vue des installations de l’exposition Andrée Putman à la Fondation CAB, Saint-Paul-de-Vence
© Studio Loic Bisoli
Elle rejoint Denise Fayolle pour lancer le « style Prisu » où elle propose aux prix les plus bas, des lithographies d’artistes signées et numérotées, d’Alechinsky à Bram van Velde.
Années 1950. Rue des Grands-Augustins. Là, en plein cœur du quartier Saint-Germain-des-Prés, dans son appartement occupé par son mari Jacques Putman, éditeur et critique d’art avec qui elle a deux enfants, elle voit défiler des écrivains et artistes, de Niki de Saint Phalle à Samuel Beckett. Journaliste pour Femina, puis pour le magazine L’Œil, elle est une personnalité en vogue, à la pointe des tendances, en quête de nouvelles formes et de jeunes talents. La nuit, elle côtoie les clubs branchés : le Palace, le Régine’s… Sa passion pour le design et l’architecture ne fait que s’accentuer quand, dans les années 1960, elle rejoint Denise Fayolle pour lancer le « style Prisu » de l’enseigne Prisunic (ancêtre de Monoprix) – où elle propose aux prix les plus bas, des lithographies d’artistes signées et numérotées, d’Alechinsky à Bram van Velde.
Un caractère de collectionneuse. « Très jeune, j’ai acheté des tableaux à des peintres loin d’être consacrés. Pour bien les voir et les montrer, il me fallait simplifier l’espace qui les accueillait. Ôter des couleurs. Faire disparaître. Soustraire. Et je crois que cette opération – la soustraction – est à la base de tout mon travail. » Appliquant cette règle après son divorce, elle fait preuve d’une nouvelle rigueur dans son loft du 14, rue de Savoie, toujours à Saint-Germain des prés, au mobilier noir et chrome, bureau Art déco sur un sol en béton ciré recouvert d’un immense tapis noir d’Eileen Gray. Le style Putman est né.
L’Office Ecart, Paris
© Photo Deidi Von Schaewen
Mais sa séparation laisse des traces. En 1978, à cinquante-trois ans, il lui faut prendre de la distance, se lancer dans une nouvelle aventure : la création d’une maison d’édition, intitulée Écart – anagramme de « trace ». Elle n’y distribue pas ses propres meubles, non, mais ceux des années 1920, redonne vie aux trésors modernes de l’Irlandaise Eileen Gray (son tapis Black Board ou son miroir Satellite), au mobilier radical de Robert Mallet-Stevens, aux lignes épurées de Pierre Chareau… Autant d’inventions négligées, qui deviennent dans les années 1980, grâce à son talent et ses précieuses relations, des best-sellers en puissance. En témoignage la « petite chaise noire » de Mallet-Stevens, produite à des milliers d’exemplaires chaque année, qu’elle installe partout, dans le bureau de Karl Lagerfeld, rue Cambon, dans la salle de conférence du Centre d’arts plastiques contemporain de Bordeaux, ou à l’hôtel Morgans à New-York en 1984, célèbre pour sa salle de bain entièrement recouverte de damier noir et blanc – dont l’exposition propose une reconstitution fidèle.
C’est pourtant deux ans auparavant, chez Lagerfeld à Rome qu’il est apparu pour la première fois : « Dans sa tanière au goût de la Sécession viennoise, elle y pose dans la salle de bain son carrelage signature, une idée empruntée à Mallet-Stevens, qui l’utilisait au sol dans les années 1920, lui-même inspiré par le travail de Josef Hoffmann avec son palais Stoclet en 1911, à Bruxelles. La boucle est bouclée. », nous explique la commissaire de l’exposition, Eléa Le Gangneux.
Vue des installations de l’exposition Andrée Putman à la Fondation CAB, Saint-Paul-de-Vence
© Photo Antoine Lippens
Elle devient officiellement « la femme qui dame », initiatrice d’un style classique, pur, non datable.
C’est donc cet échiquier à l’efficacité redoutable, ne nécessitant que très peu de moyens, qui, en séduisant New York où elle retrouve ses amis Andy Warhol, Robert Mapplethorpe ou Keith Haring, lui permet de s’imposer en France. En 1984, la même année donc, elle fonde (enfin !) son agence d’architecture d’intérieur, répondant aux appels de grands noms : Michel Guy, Yves Saint Laurent, Azzedine Alaïa… Et devient officiellement « la femme qui dame », initiatrice d’un style classique, pur, non datable.
« J’ai la prétention de créer des endroits qui ne vont pas prendre d’âge », assumait-elle, honnissant les modes : « À la douceur, j’oppose la rigueur, aux matériaux pauvres, les matériaux précieux. Bref, j’aime, aux solutions d’HLM, mêler des solutions de palais. » Un éclectisme et une simplicité qui séduisent dans les plus hautes sphères du pouvoir : toujours en 1984, elle conçoit le bureau du ministre de la Culture Jack Lang, qui deviendra l’un des plus utilisés par les politiques sous la Ve République.
Vue des installations de l’exposition Andrée Putman à la Fondation CAB, Saint-Paul-de-Vence
© Studio Loic Bisoli
« Elle a beaucoup fait pour que la villa conçue par Mallet-Stevens soit protégée, préservée. »
Puis, en 1993, dans le Concorde dont elle est chargée de repenser l’intérieur, pas question, à nouveau, de jouer la carte du luxe. Elle simplifie l’espace, supprime les logos Air France, impose des assiettes blanches dotées d’un liseré bleu Klein, enserre les couverts en argent Christofle dans du carton gaufré. Un pied de nez à Versailles, et à mille lieues, également, du tout plastique.
« Ni vraiment designer, ni tout à fait architecte, Andrée fut, s’accordent les exégètes, une remarquable styliste. Une ‘ensemblière’ hors pair… », conclut Sylvie Santini, la biographe de Putman. Et c’est ce qu’en déduira le visiteur à la fin de ce parcours (bref comme un condensé de vie) où s’admirent quelques pièces de mobilier provenant de la villa Noailles de Hyères, aux manettes de l’exposition : « Elle a beaucoup fait pour que la villa conçue par Mallet-Stevens soit protégée, préservée », nous explique Eléa Le Gangneux. « C’est son ami Michel Guy qui, en 1975, l’inscrit sur la liste des monuments historiques. Au début des années 1990, elle y invite Karl Lagerfeld pour photographier les lieux et fera partie du premier conseil d’administration. » La voici, à nouveau dépeinte en défenseuse d’un patrimoine exceptionnel, en « archéologue de la modernité », comme elle se définissait. D’une telle élégance d’esprit.
Andrée Putman. Andrée Putman et les créateurs du Mouvement Moderne
Du 22 mars 2023 au 29 octobre 2023
Fondation CAB - Saint-Paul-de-Vence • Chemin des Trious • 06570 Saint-Paul-de-Vence
fondationcab.com
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