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Éléonore False dans son atelier, 2025
Photographie couleur • © Irina Shkoda pour BeauxArts.com
Enceinte jusqu’aux yeux, Éléonore False (née en 1987) nous reçoit un jour de mars dans son petit atelier des Lilas, à deux pas de Paris. L’endroit est une ancienne boutique qui donne sur la rue ; étroit, il suffit pourtant à la jeune femme.
« C’est surtout un espace pour réfléchir », nous explique celle qui crée volontiers ses pièces les plus importantes lors de ses résidences, par exemple dans le village de potiers de La Borne, où elle a travaillé en pointillé durant deux ans, de 2022 à 2024, pour créer les perles géantes de splendides colliers sculpturaux accrochés aux murs.
« Je joue avec des pages imprimées des deux côtés ; ce sera soit l’un, soit l’autre, la forme ou la contreforme. »
Si elle a besoin de peu de place, c’est surtout parce que, chez elle, tout part du collage. La plupart du temps, il lui suffit d’un cutter, de pages de livres et de magazines dégotées ici et là, découpées et assemblées, isolées et transformées. Ces derniers mois, elle a travaillé à son premier ouvrage monographique, paru en 2024 aux éditions Empire Books et travaillé avec un soin d’orfèvre avec le duo de graphistes Syndicat.
Éléonore False dans sa pratique du découpage et du collage, 2025
© Irina Shkoda pour BeauxArts.com
Sa couverture est découpée ; entre les pages, on retrouve les deux fragments manquants, devenus de singuliers marque-pages… Quant aux reproductions de ses collages et de ses sculptures, elles alternent avec des scans des classeurs où elle range et stocke les bribes d’images qu’elle accumule, dans des pochettes transparentes.
Éléonore False, Collier, 2024
© Irina Shkoda pour BeauxArts.com
« Il ne faut jamais rien jeter ! », nous dit-elle. « Je joue avec des pages imprimées des deux côtés ; ce sera soit l’un, soit l’autre, la forme ou la contreforme. » Au Frac Sud, où s’est ouverte en février sa plus grande exposition personnelle à ce jour, il y a par exemple une tapisserie horizontale aux contours irréguliers et au motif abstrait. Il s’agit en réalité d’un « fragment de chevelure découpé dans un magazine que j’ai regardé durant deux ans avant de savoir quoi en faire », pour finalement élargir son échelle, renverser son sens de lecture, brouiller tout repère. L’artiste fait en cela de l’image la source d’un imaginaire chatoyant, énigmatique.
Du plus loin qu’elle se souvienne, Éléonore False a « toujours eu une pratique artistique : je faisais des sculptures, des poteries, des peintures, je croisais des matériaux ». Marquée par un professeur d’arts plastiques au lycée, elle enchaîne sur une mise à niveau à arts appliqués au sein de l’école Olivier-de-Serres, puis entre aux Beaux-Arts de Paris dans l’atelier P2F, dirigé par Sylvie Fanchon, Dominique Figarella et Bernard Piffaretti : « Ils n’étaient jamais d’accord, il n’y avait pas de figure tutélaire, ça a été très formateur. » Dès ses études, elle décloisonne les pratiques et se consacre autant aux beaux-arts qu’aux arts appliqués, sans hiérarchie.
« Les consignes m’ont toujours intéressée, j’aime inventer les miennes. »
En deuxième année, elle se met à glaner, des images mais pas seulement : « Je prenais beaucoup de choses dans l’école, des tréteaux, des bâches en plastique, des objets sans qualité. » Le collage, en deux ou trois dimensions, arrive donc très tôt dans sa pratique. Elle ne retouche jamais les images, mais peut les agrandir, voire faire « exploser l’échelle », comme avec la mèche de cheveux devenue tapisserie. Quant au volume, elle aime à l’aborder avec des « matériaux qui n’ont rien à voir entre eux », tel ce fauteuil dit « confident » en osier sur lequel elle a posé une petite Poule (2024) en fourrure synthétique blanche et en verre coloré, bestiole réduite à une boule de poils et une fine crête rouge.
Éxposition d’Éléonore False « Le Fil de chaîne » au Frac Sud, Février 2025
© Éléonore False ADAGP Paris 2025 / Marc Domage
Il y a souvent chez Éléonore False quelque chose de l’ordre du chuchotis, de l’évocation à peine esquissée, qui chatouille l’imagination et convoque une puissante sensualité. Au Frac, elle structure l’espace avec de grands pans de tulle semi-transparents, des cloisons sculpturales (« tout fait œuvre ») qui brouillent dans un moirage délicat la vision de dessins brodés (Drawing a thread, 2023). Ceux-ci s’inspirent de schémas techniques issus de manuels de couture destinés aux femmes des années 1970, de type Modes et Travaux : « Les consignes m’ont toujours intéressée, j’aime inventer les miennes. »
Outre le passage des arts décoratifs aux beaux-arts, on devine aussi ici un plaisir à relire ces « consignes » destinées aux femmes – et à leur confinement dans un intérieur domestique – pour s’en émanciper et en faire des œuvres libres, qui sortent largement du cadre. « Il y a dans ces magazines une naïveté et une stylisation à partir desquelles j’avais envie de travailler. » Isolées, agrandies, les mains délicates des apprenties couturières apparaissent presque érotiques, infiniment plus puissantes maintenant qu’elles ont quitté leurs sages manuels. Comme l’effet moiré de la tulle, elles engendrent une impression de métamorphose et d’hallucination…
Élèonore False, Collage fleuri dans son l’atelier, 2025
© Irina Shkoda pour BeauxArts.com
Ainsi, l’artiste se concentre sur des images et objets que l’on pourrait qualifier de désuets voire de kitschs, et en révèle l’étrange beauté. Autre exemple, elle accumule en totems des abat-jour en verre des années 1950 dont les bords ondulent comme des fleurs (Tulipe, 2024), pour mieux remettre en avant leurs formes végétales. « Ce qui m’intéressait avec ces abat-jour, c’était qu’ils mimaient des corolles de fleurs ; je voulais que ces sculptures soient à la fois des plantes et des lampes, et qu’elles provoquent un trouble entre intérieur et extérieur, domestique et végétal. »
Éléonore False, Ombres Roses Ombres, 2025
© Eleonora Paciullo / NMNM
Nombre de ses œuvres lui demandent de faire appel à des artisans : la céramiste Anne-Marie Kelecom pour les colliers géants, la coopérative de vannerie de Villaines-les-Rochers pour le « confident » en osier, l’atelier Neolice d’Aubusson pour ses tapisseries… Souhaitant « réinterroger les savoirs et les techniques », nous dit-elle, toujours dans ce pas de deux entre arts et arts appliqués, elle aime à étendre au volume ses fragments découpés : « Ce qui tient en papier, j’essaie de le faire tenir en aluminium », comme au Nouveau musée national de Monaco, où l’image (puisée dans les réserves de la collection de poupées de l’institution) devient une sculpture ondulante.
Figure de métal, l’étrange créature semble danser. « L’œuvre garde quelque chose de la feuille de papier, de la légèreté. » Une bande-son musicale signée Nicolas Mollard l’accompagne, faisant entrer l’art d’Éléonore False, parti du papier et du cutter, dans une dimension théâtrale, spectaculaire, burlesque, non dénuée d’humour. Une réflexion précise, précieuse – surtout dans un monde sursaturé d’images – qui s’accompagne d’une maîtrise parfaite des matériaux.
Éléonore False – Le Fil de chaîne
Du 14 février 2025 au 23 novembre 2025
Frac PACA • 20 Boulevard de Dunkerque • 13002 Marseille
www.fracpaca.org
Agora. La place du musée
Du 24 janvier 2025 au 4 mai 2025
Nouveau musée national de Monaco - Villa Sauber • 17 Avenue Princesse Grace • 98000 Monaco
www.nmnm.mc
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