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Artiste à suvire

Djabril Boukhenaïssi : sur les ailes d’un papillon de nuit

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Publié le , mis à jour le
Son exposition à Lee Ufan Arles ouvrira au début de l’été, révélant au monde un artiste aussi délicat qu’engagé. Peintre, auteur d’un travail merveilleux sur la nuit et sa disparition, Djabril Boukhenaïssi s’est également donné pour mission de redonner à la gravure son lustre d’antan, jusqu’à envisager d’ouvrir un atelier dédié chez lui, dans sa maison de campagne normande, et d’y accueillir des artistes. Rencontre.
Djabril Boukhenaïssi dans son atelier dans le Perche
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Djabril Boukhenaïssi dans son atelier dans le Perche, 2024

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© Arthur Monfrais ARMON Photo pour BeauxArts.com

Il y a de quoi tomber sous le charme. Djabril Boukhenaïssi (né en 1993) nous accueille un matin gris de mai dans son appartement parisien, pas bien grand mais clair et chaleureux avec sa belle cheminée, une théière fumante sur le coffre ancien qui lui sert de de table basse, de la viole de gambe signée du compositeur Marin Marais (1656–1728) en fond sonore. Des livres de poche sont empilés sur le sol, et l’on pourrait se croire sans difficulté dans le salon d’un personnage de Rohmer, d’autant que Djabril Boukhenaïssi est un lecteur, un vrai, qui cite la littérature russe comme source d’inspiration, dit « relire Boulgakov tous les ans » et s’emballe pour la poésie romantique allemande.

Voilà pour le décor, qu’il faut planter pour présenter cet homme soigné, esthète attentif. On avait déjà rencontré Djabril Boukhenaïssi en 2018, alors que les célébrations du cinquantenaire de Mai 68 résonnaient étrangement avec les luttes d’étudiants des Beaux-Arts de Paris, dont Djabril s’était fait pour nous le porte-parole le temps d’un reportage. La page est tournée, mais on gardera tout de même de lui l’impression tenace d’un jeune homme qui ne se laisse pas duper par les dérives des autorités du monde de l’art.

« Ce que je fais en peinture n’a rien à voir avec ce que je fais en gravure. »
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« Ce que je fais en peinture n’a rien à voir avec ce que je fais en gravure. », 2024

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© Arthur Monfrais ARMON Photo pour BeauxArts.com

Reste qu’aujourd’hui est un grand jour. Après deux premières expositions en 2023, l’une organisée par ses soins dans une galerie louée dans le 18e arrondissement, l’autre marquant son entrée au sein de la galerie Sator, Djabril Boukhenaïssi jouit maintenant d’une belle mise en lumière au sein du fonds de dotation arlésien, Lee Ufan Arles – résultat d’une candidature pour la première édition du prix Art & Environnement (cofinancé par Lee Ufan Arles et la Maison Guerlain) que Djabril a remporté, puis d’une résidence sur place d’un peu plus de deux mois, durant laquelle il a peint et réalisé un ensemble de gravures autour d’un même thème : la nuit, et sa disparition.

La disparition de la nuit

Djabril Boukhenaïssi est un lecteur, qui cite la littérature russe comme source d’inspiration et s’emballe pour la poésie romantique allemande
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Djabril Boukhenaïssi est un lecteur, qui cite la littérature russe comme source d’inspiration et s’emballe pour la poésie romantique allemande, 2024

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© Arthur Monfrais ARMON Photo pour BeauxArts.com

Il avait déjà commencé à réfléchir autour du sujet suite à sa lecture des Hymnes à la nuit (1800) du poète allemand Novalis (1772–1801), qui lui avaient inspiré cinq gravures. « La dimension environnementale du prix m’a permis de repenser à ce travail », nous explique-t-il, rappelant que la pollution lumineuse qui entrave la nuit est la « deuxième cause de mortalité des insectes », lesquels périssent dans la séduction de la lumière, pris au piège des lampadaires. Il ajoute : « J’avais aussi l’idée d’une disparition plus globale, et envie de réfléchir à la façon dont la disparition de la nuit bouleverse notre imaginaire poétique. »

La phalène, impressionnant papillon de nuit est un motif obsédant de sa série d’œuvres arlésiennes, naturaliste parfois, fantastique souvent.
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La phalène, impressionnant papillon de nuit est un motif obsédant de sa série d’œuvres arlésiennes, naturaliste parfois, fantastique souvent., 2024

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© Arthur Monfrais ARMON Photo pour BeauxArts.com

Là, il raconte. Il revient sur une nuit mystérieuse, dans la maison de famille où il travaille dans le Perche, retapée durant vingt ans avec ses parents – et où se trouve son atelier de gravure, mais on y reviendra. Une nuit, donc, des copains et leurs enfants autour de lui, un feu dans la cheminée, des discussions paisibles autour de Virginia Woolf (1882–1941) avec un ami professeur… Tout à coup, un bruit sourd contre la vitre. « Ce doit être une chauve-souris », devine Djabril, qui a l’idée d’ouvrir la fenêtre pour faire voir aux enfants l’animal nocturne. Là, entre une phalène, impressionnant papillon de nuit aussi large qu’une main d’homme. Elle restera deux jours dans la maison, observée de tous, et surtout de Djabril, qui en fera le motif obsédant de sa série d’œuvres arlésiennes, naturaliste parfois, fantastique souvent.

Métamorphose et pastel sec

Djabril Boukhenaïssi applique le pastel sur des glacis de peinture extrêmement fins, q’il efface avec un torchon imbibé de térébenthine pour créer un effet d’aquarelle
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Djabril Boukhenaïssi applique le pastel sur des glacis de peinture extrêmement fins, q’il efface avec un torchon imbibé de térébenthine pour créer un effet d’aquarelle, 2024

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© Arthur Monfrais ARMON Photo pour BeauxArts.com

Car la phalène est selon Djabril l’animal oublié de la nuit, « boudé », dit-il même. L’histoire de l’art occidental représente traditionnellement le hibou, la chauve-souris et même le coq (« chez Füssli par exemple »), mais pas le papillon de nuit. Un mystère pour l’artiste, qui se passionne immédiatement pour la beauté de cet « animal de la métamorphose », dont la transformation va du laid vers le beau. Il y a chez les phalènes quelque chose de monstrueux, aussi, et de très esthétique, la poudre qui couvre ses ailes rappelant celle du pastel sec…

L’occasion pour Djabril d’évoquer sa délicate technique : « J’applique le pastel sur des glacis de peinture extrêmement fins, que j’efface avec un torchon imbibé de térébenthine pour créer un effet d’aquarelle. Aussi, je joue avec la couleur de la toile, juste préparée avec de la colle de peau de lapin. »

Son atelier de gravure se trouve dans la maison de famille dans le Perche, retapée durant vingt ans avec ses parents
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Son atelier de gravure se trouve dans la maison de famille dans le Perche, retapée durant vingt ans avec ses parents, 2024

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© Arthur Monfrais ARMON Photo pour BeauxArts.com

Ses phalènes, « humanoïdes » pour certaines d’entre elles, apparaissent mélancoliques, hantées de la tristesse de la disparition de la nuit.

Revenons à la nuit de la phalène. Outre la beauté de cet instant suspendu, une coïncidence étrange frappe l’artiste, à qui son ami professeur raconte qu’il y a, dans la correspondance de Virginia Woolf avec sa sœur, le récit de la même anecdote – exactement la même : le bruit contre la fenêtre, la supposition d’une chauve-souris, l’apparition d’une phalène… Or Virginia Woolf était parmi eux ce soir, puisqu’ils discutaient d’elle, Djabril lisant à l’époque Les Vagues (1931) dans le cadre de son travail sur « la disparition des souvenirs ». Plus généralement, et outre l’étrangeté de la coïncidence, Djabril explique volontiers qu’il aime « tirer parti de la littérature » (il dira aussi lire « autant de littérature que de critique d’art », considérant celle-ci comme un « outil »).

La littérature russe, par exemple, lui inspire l’idée de « faire le lien entre le fantastique et le politique », pour aborder tout en poésie l’enjeu écologique. « Je souhaite créer des images qui ne soient pas trop didactiques, trop illustratives. » Mais c’est une évidence : ses phalènes, « humanoïdes » pour certaines d’entre elles, apparaissent mélancoliques, hantées par la tristesse de la disparition de la nuit – on pourra alors penser aux bestioles de Goya ou d’Odilon Redon. Voilà comment, tout en subtilité, le jeune homme évoque la pollution lumineuse et son impact sur la biodiversité. C’est ce que l’on découvrira à Arles, où l’artiste présentera aussi ses encres préparatoires et ses gravures.

Défenseur de la gravure

La gravure offre mille possibles à qui veut bien s’y plonger
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La gravure offre mille possibles à qui veut bien s’y plonger, 2024

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© Arthur Monfrais ARMON Photo pour BeauxArts.com

« Ce que je fais en peinture n’a rien à voir avec ce que je fais en gravure. » C’est l’autre pan de la recherche de Djabril. Passionné de gravure, il déplore le fait que cet art délicat ait périclité au fur et à mesure du XXe siècle, et ne soit aujourd’hui envisagé que comme un moyen de diffuser des œuvres déjà existantes à un prix modéré. « Le plus important atelier de gravure du monde était en France. Il a fermé au début des années 2000. » Pourtant, il insiste, la gravure offre mille possibles à qui veut bien s’y plonger. Lui-même possède trois presses, dont une datant du XVIIIe siècle et récupérée de l’École des beaux-arts de Paris (qui allait la détruire !) ; il a aussi exercé comme imprimeur pour un artiste, et souhaite désormais ouvrir son atelier, installé dans sa maison du Perche, à ses amis comme aux artistes de sa galerie. Il envisage même de « proposer des formations », et se faire le passeur d’une tradition oubliée.

La littérature russe lui inspire l’idée de faire le lien entre le fantastique et le politique pour aborder en poésie l’enjeu écologique
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La littérature russe lui inspire l’idée de faire le lien entre le fantastique et le politique pour aborder en poésie l’enjeu écologique, 2024

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© Arthur Monfrais ARMON Photo pour BeauxArts.com

Fin de l’interview. Djabril doit filer pour Arles, où il présentera ses créations à une petite foule de journalistes. Avant de se replonger dans le travail, et de préparer sa participation à une exposition de jeunes peintres pour la galerie Mariane Ibrahim à Mexico prévue pour la fin de l’été. Pour quelqu’un qui n’avait pas montré son œuvre jusqu’à l’année dernière, c’est plutôt un très bon début !

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Djabril Boukhenaïssi. À ténèbres

Du 1 juillet 2024 au 1 septembre 2024

www.leeufan-arles.org

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