Eustache Le Sueur, Réunion d’amis, vers 1640-1644
Huile sur toile • 136 x 195 cm • Coll. musée du Louvre, Paris • © RMN Grand Palais - Musée du Louvre, Paris / Michel Urtado
Voici sept moustaches regroupées autour d’une table. La pièce-studio est sombre, mais un spot posé à gauche permet d’éclairer les modèles. La lumière est rasante, assez blanche. Le premier coup d’œil imagine les visages quasi identiques, malgré quelques années d’écart, des chevelures plus ou moins châtains, des têtes plus ou moins joufflues. Certains ont l’air déguisés comme des allégories. L’ambiance est douce, mais sacrément étrange. À la fois posée et absente, colorée et diaphane, agitée et silencieuse. Aucun débat houleux ne viendra exciter la tablée. La plupart des personnages flottent dans leur bulle, le regard lointain. Le plus vieux des copains, placé au centre, fait exception. Lui nous fixe, l’air plombé. Quelle étrange porte d’entrée.
Eustache Le Sueur, Réunion d’amis [détail], vers 1640–1644
Huile sur toile • 136 × 195 cm • Coll. musée du Louvre, Paris • © RMN Grand Palais – Musée du Louvre, Paris / Michel Urtado
Il est placé au centre du cercle, avec son compas. Poing gauche écrasé sur sa joue molle, il s’ennuie ferme. Le matheux a plutôt la tête du problème que de la solution. Assis à ses côtés, deux personnages aux drapés détonants font la paire de rideaux ouverts sur la pièce. Celui de gauche – qui caresse un lévrier – doit être rêveur professionnel. Un courant d’air gonfle à l’instant sa toge bleue. Légèrement penché, le « Virgile » a peut-être laissé traîner dans un coin sa lyre ou ses sandales. Il fixe – l’air curieux – un point pas si lointain. En face de lui, un militaire agrippe une épaisse bannière colorée. Waterloo face à Woodstock. Le cuirassé se tient droit, fièrement campé. Lui aussi regarde au dehors, derrière son pavillon. Serait-il en train de rameuter des troupes imaginaires ?
Eustache Le Sueur, Réunion d’amis [détails], vers 1640–1644
Huile sur toile • 136 × 195 cm • Coll. musée du Louvre, Paris • © RMN Grand Palais – Musée du Louvre, Paris / Michel Urtado
Eustache Le Sueur, Réunion d’amis [détails], vers 1640–1644
Huile sur toile • 136 × 195 cm • Coll. musée du Louvre, Paris • © RMN Grand Palais – Musée du Louvre, Paris / Michel Urtado
Quatre autres copains rythment le fond de toile. Sur la gauche campe un duo d’artistes. Le premier dessine face à son chevalet. Tourné vers nous, il interrompt la copie d’un dessin. Sur sa toile apparaît l’Amour, bientôt prêt à voler au-dessus du tas de copains. À ses côtés, un joueur de luth répète distraitement un morceau. Encore un qui regarde au loin… Deux derniers copains se cachent derrière le cafardeux. Ce sont les seuls à échanger. L’un pointe une corbeille de fruits tout en regardant son voisin couronné de lauriers. Ce dernier lui présente son livre ouvert et vient clore un tour de table bien mystérieux. À l’arrivée, on retombe sur le vieux matheux mélancolique. Celui-là continue de nous regarder. Avec son compas, il a décidé de piquer notre curiosité.
La Réunion d’amis est commandée par Anne de Chambré, vers 1640. Ce gentilhomme est trésorier des guerres et fan de musique. Il réclame à son jeune ami Le Sueur une « peinture-souvenir » des soirées rue de Cléry, à Paris. Chambré reçoit souvent pour partager des idées et écouter du luth, avec ses camarades d’upper classe. À l’époque, on appelle ça une « Académie ». Louis Le Nain peindra aussi la sienne, en 1640. Sa troupe d’élite est plus sérieuse, la plupart de ses collerettes fixant gravement le spectateur. En résonance, certains penseront à l’Atelier des Batignolles (1870) de Fantin-Latour qui fera poser quelques copains en costume, d’ici deux petits siècles.
À gauche : “l’Académie” (vers 1640) de Louis Le Nain. À droite : “l’Atelier des Batignolles” (1870) de Henri Fantin-Latour
Huiles sur toiles • 116 x 144,5 cm ; 204 × 273,5 cm • Coll. musée du Louvre, Paris ; Coll. musée d'Orsay, Paris • © RMN Grand Palais - Musée du Louvre, Paris / Franck Raux © RMN Grand Palais - Musée d'Orsay, Paris / Benoît Touchard
Chaque copain de Chambré semble porter les symboles de ses occupations.
En comparaison, la guilde des planeurs d’Eustache Le Sueur semble plus dispersée, loin d’une corporation solidaire. Au contraire, chaque copain porte les symboles de ses occupations. Ceci dit, rares sont ceux clairement identifiés. Le Sueur est bien sûr le dessinateur, crayon à la main. Le joueur de luth serait très probablement Denis Gaultier. En 1652, Le Sueur illustrera d’ailleurs son recueil de partitions – la Rhétorique des dieux – que le musicien dédiera à… Anne de Chambré. Les autres personnages restent incertains : le poète Le Roy de Gomberville chercherait l’inspiration en toge bleue ; le personnage au compas serait le géomètre Desargues ; l’éditeur Pierre Daret celui qui pointe le livre ouvert.
Anne de Chambré et Denis Gaultier ; [d’après] Le Sueur, La rhétorique des Dieux, vers 1652
Gravé par Nanteuil • Coll. Gallica, Bibliothèque Nationale de France, Paris • © www.europeana.eu
Mais l’identité des personnages fait-elle l’intérêt du tableau ? Lors d’une académie en 1635, Théophraste Renaudot raconte que la peinture doit « reproduire non les sujets particuliers, mais l’espèce de chaque chose en général ». À l’époque, Richelieu réclame l’ordre et l’équilibre. Fini les excès baroques : l’art français se nourrit des modèles de l’Antiquité diffusés par les gravures. Le Sueur copie et recopie, sous l’impulsion de son maître Simon Vouet, revenu d’Italie en 1627. Lui, n’ira jamais à Florence ou à Rome, mais peu importe. On le surnomme déjà le « Raphaël français ». Alors que vient représenter ce jeune prodige bercé d’Antique ? Sa Réunion d’amis assoit-elle seulement des copains « en particulier » ? Ou présente-t-elle l’espèce d’une chose « en général ? »
Les interprétations de la toile sont multiples. Certains y voient les cinq sens – même s’ils sont sept autour de la table ; d’autres imaginent les arts libéraux – en oubliant un peu le militaire. Le matheux déprimé pourrait déclencher une autre interprétation, à lire aussi au conditionnel de l’imparfait. Avec son poing sur le menton, il pose comme la Melencolia I (1514) de Dürer. Aristote reliait cet état de tristesse aux êtres comprenant que la quête du savoir est vaine. Et oui. Quand ceux-là trouvent une idée, l’étendue des choses restant à découvrir ne se réduit jamais. Flash terrible. Un vrai tue-l’amour de la création, antithèse de l’« Eurêka ! » Si le trou noir du savoir est planté au milieu du tableau, que peuvent représenter les autres copains ?
À gauche : « Melencolia I » (1514) par Albrecht Dürer . À droite : « Réunion d’amis » [détail] (vers 1640–1644) par Eustache Le Sueur
Burin sur cuivre ; Huile sur toile • 23,9 × 16,8 cm ; 136 × 195 cm • Coll. Metropolitan Museum of Art, NY ; Coll. musée du Louvre, Paris • © RMN Grand Palais – Musée du Louvre, Paris / Michel Urtado
Ce duo-là pourrait représenter l’esprit, cette tabula capable de sauvegarder la sensation.
Aristote – avec sa théorie de la connaissance – aurait-il pu souffler le plan de table à Le Sueur ? Suivant cette hypothèse, le poète en toge bleue pourrait symboliser l’observation ou même la sensation, point de départ et point commun entre l’animal et l’humain. Derrière lui, les artistes sont en apprentissage. Le peintre reproduit un dessin – et c’est bien par l’imitation que l’humain acquiert ses premières connaissances. Son collègue luthier répète aussi ses gammes, travaille sa mémoire. Le manche de son instrument file vers le caresseur de fruits, lui-même tourné vers le livre ouvert du voisin. Ce duo-là pourrait représenter l’esprit, cette tabula capable de sauvegarder la sensation. Quant au militaire, torse bombé, il pourrait incarner l’expérience (assise face à l’observation). Dans les Seconds Analytiques, Aristote la compare à un processus par lequel « la fuite désordonnée des impressions, semblable à une armée en déroute, se fixe progressivement, justement comme quand un soldat interrompt la retraite et réordonne la troupe. »
À gauche : “Réunion d’amis” [détail] (vers 1640–1644) par Eustache Le Sueur. Au centre : Relief dit de “l’Athéna contemplative” (vers 460 av. J.-C.). À droite : “Saint Jean-Baptiste dans le désert” (vers 1489) de Jérôme Bosch
Huile sur toile ; bas-relief sur une stèle funéraire ; Huile sur panneau • Coll. Musée du Louvre, Paris ; Coll. Musée de l'Acropole d'Athènes ; Coll. Museo Lázaro Galdiano, Madrid • © RMN Grand Palais - Musée du Louvre, Paris / Michel Urtado © Wikimedia Commons
Le tour de table aristotélicien nous ramène fatalement face à la moustache plombée, point de départ et d’arrivée. Tout comme l’Athéna mélancolique de l’Acropole – grande patronne de l’intelligence –il a l’air coincé face à ses limites. Sa tête est coiffée d’un panache de fruits, notamment cette pomme pointée du doigt par son ami. Serait-ce une ultime référence à l’arbre de la connaissance ? Une mouche s’est d’ailleurs posée sur le fruit, histoire de souligner le message. La poursuite du savoir n’est que vanité. Le super-plombé l’a compris, le grand géomètre, ce n’est pas lui. Son compas n’est là que pour pointer la mesure, la finitude, le temps, la chute… Mais qu’il se rassure, tout n’est pas si glauque. Dans cette histoire, lui et ses copains ont pris le temps de bien faire connaissance.
Sources
Eustache Le Sueur, par Alain Mérot (Éd. Arthena)
Service de documentation du Louvre
“L’atticisme – Peinture française du XVIIe siècle” sur le site Aparences.
Retrouvez toutes les chroniques de Louvre-Ravioli sur son blog
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