Le meilleur (et le pire) de 2017
Le meilleur (et le pire) de 2017
Par un hasard du calendrier totalement lunaire, les plus grandes biennales (Venise, Istanbul…), quinquennale (Kassel / Athènes) et décennale (Münster) ont eu lieu en 2017. Qu’avons-nous retenu de l’année artistique écoulée, en France comme à l’étranger ? Palmarès des œuvres qui ont marqué la rédaction.
Partie 3/3
Palmarès 2017 : Subodh Gupta, Kerry James Marshall…
Subodh Gupta, la recette du partage
Derrière cette accumulation de casseroles, exposée dans le secteur Unlimited d’Art Basel, se cache un restaurant riche de toute la cuisine du monde. Spectaculaire et magnifique, cette installation de Subodh Gupta – dont les batteries de cuisine en Inox sont le matériau de prédilection – est une œuvre invitant au partage. Pour l’artiste indien, la cuisine et les manière de s’alimenter sont les reflets profonds de nos modes de vie consuméristes. Une sculpture monumentale, comme une œuvre sociale et goûteuse ! F.B.
Subodh Gupta, Cooking the World, 2017
Cortesy Subodh Gupta, Hauser & Wirth et Galleria Continua, San Gimignano-Pékin-Les Moulins-La Havane / © Subodh Gupta / Photo Sebastiano Pellion di Persano
Kerry James Marshall, trente-cinq ans de carrière enfin consacrés
En ce début d’année, sa rétrospective au Met Breuer de New York a été largement acclamée, et ce n’est que justice : après trente-cinq ans de carrière, le peintre afro-américain est enfin consacré à sa juste mesure. Dans chacune de ses toiles, il démonte les représentations les plus stéréotypées de ses frères, les faisant entrer dans l’histoire de la peinture occidentale avec infiniment plus de finesse que la jeune star Kehinde Wiley. Confronté à des peintures de la Renaissance des Pays-Bas ou du post-impressionnisme, qui tous deux l’influencèrent, Kerry James Marshall n’avait pas à rougir de la rencontre, bien au contraire. E.L.
Kerry James Marshall, De Style, 1993
© Kerry James Marshall Courtesy Kerry James Marshall et Jack Shainman Gallery, New York
Henry Taylor, black is beautiful
En octobre, l’atmosphère de la Fiac fut muséale grâce à la galerie californienne Blum & Poe, qui présentait Henry Taylor, dit Chinatown, peintre majeur de Los Angeles qui s’efforce de remettre de la rue et de la couleur dans la trop blanche histoire de l’art. Son tableau Before Gerhard Richter There Was Cassi est un portrait de l’artiste Cassi Namoda posant à la manière de Betty, peinte en 1988 par la star allemande. « C’est un geste d’appropriation d’une image des canons d’un artiste masculin et blanc, j’utilise ce cadre comme une fenêtre vers ma propre expérience, m’insérant moi et mes pairs dans le dialogue. » À quand une rétrospective dans une institution française? H.V.
Henry Taylor, Before Gerhard Richter There Was Cassi, 2017
Courtesy Henry Taylor et galerie Blum & Poe, Los Angeles-New York-Tokyo
JR fait tomber le mur
L’image du petit Kikito appuyé sur le mur d’acier qui sépare le Mexique des États-Unis a surgi alors que Donald Trump annonçait la suppression d’un programme protégeant les quelque 800 000 jeunes sans-papiers arrivés enfants sur le territoire américain. La question migratoire reste l’un des sujets de prédilection de JR. Pour appuyer son propos, le photographe a organisé un pique-nique au pied de l’installation : une table géante a été installée de part et d’autre de la barrière de séparation, où pouvaient passer la nourriture, l’eau, la musique et les discussions entre les voisins des deux pays. H.V.
JR, Giants, Kikito, Tecate, Mexique, 2017
© JR-art.net
Marta Minujin, à Kassel, le temple de la contre-censure
Bien sûr, la Documenta 2017 a déçu : trop dispersée, trop de mauvaise conscience, pas assez curatée. Mais un projet fort symbolisait malgré tout le lien entre Athènes, où la quinquennale avait décidé de s’exiler, et Kassel, son port d’attache : sur sa place centrale, l’Argentine Marta Minujin avait installé une immense acropole, constituée de tous les ouvrages censurés de par le monde. Un enfer de bibliothèque, et un rêve de démocratie. E.L.
Marta Minujin, Parthenon Of Books, 2017
Friedrichsplatz, Kassel • © Roman Maerz
Pierre Huyghe, l’espoir après le cataclysme
Une patinoire sans glace, un sol défoncé, des collines de boue… Dévoilé dans le cadre du Skulptur Projekte de Münster, ce paysage de cataclysme a bouleversé la planète art, qui vient d’élire Pierre Huyghe au 2e rang des personnalités les plus influentes. Car ce microcosme romantique, annonciateur d’un avenir désastreux, palpitait paradoxalement de tout autant de vie. Là, des abeilles dans leur ruche ; ailleurs, un coquillage dans son aquarium. De discrets organismes qui régimentaient, l’air de rien, le biorythme de ce huis clos, grâce au recueil de leurs données vitales. Un monde zombie, mais vibrant. E.L.
Pierre Huyghe, After ALife Ahead, 2017
Photo Jean-Michel Pancin
Mika Rottenberg, l’arrière-boutique de la mondialisation
Il fallait se rendre au fin fond d’un paisible faubourg pavillonnaire pour découvrir cette pépite du Skulptur Projekte de Münster. Derrière une enseigne asiatique, un magasin à l’abandon. Trois bouteilles de sauce soja et deux savons traînent sur une étagère, de pauvres guirlandes et des bouées en forme de donuts gisent au sol. Prémices de la projection, au fond de l’échoppe, d’un film aussi drôle que troublant : il dévoile les coulisses de la consommation mondialisée, de la Chine au Mexique, comme si tout se passait dans un monde souterrain d’échanges ridicules et intensifs. Le côté obscur de la force de l’organisation mondiale du commerce. E.L.
Mika Rottenberg, Cosmic Generator, 2017
Photo Jean-Michel Pancin
Mohamed Bourouissa, nouveau western
Dans l’imaginaire collectif, le cow-boy incarne la virilité du mâle blanc américain. Depuis 2013, Mohamed Bourouissa se rend aux États-Unis pour filmer, photographier, sculpter et dessiner le quotidien de cow-boys noirs, s’attaquant ainsi au mythe personnifié par John Wayne. En parallèle d’un film tourné à l’occasion d’un concours de tuning hippique, la série The Hood – impressions et superpositions de ses photographies sur des carcasses de voitures, composées comme des tableaux – évoque la crise industrielle et la question de la ségrégation. Des œuvres déjà exposées à la Barnes Foundation, à Philadelphie, que l’on pourra découvrir en France, au musée d’Art moderne de la Ville de Paris, dès janvier. H.V.
Mohamed Bourouissa, The Ride, 2017
Courtesy Barnes Foundation, Philadelphie
Lili Reynaud-Dewar, danseuse sculpturale
Formée à la danse autant qu’aux arts plastiques, Lili Reynaud-Dewar s’est déjà mise en scène dans différents films, nue, maquillée de noir en hommage à Joséphine Baker, à qui elle empruntait quelques pas. Elle a prolongé récemment cette série en investissant l’espace bruxellois de la galerie Clearing, pour y danser autour des étranges machines célibataires sculptées par Bruno Gironcoli (1936–2010). En caméléon, l’artiste s’est cette fois grimée de pigments métalliques, comme si son corps émanait de ces gigantesques créatures. E.L.
Lili Reynaud-Dewar, Teeth, Gums, Machines, Future, Society (Gironcoli), 2017
Courtesy Lili Reynaud-Dewar et galerie Clearing, New York-Bruxelles
Le pire : Urs Fischer, vaniteuse vanité
La sculpture, selon le Suisse Urs Fischer, ne peut plus guère viser l’éternité. Elle est mortelle, comme ses sujets. Elle se consume comme la vie, comme une bougie. Ce double portrait à taille réelle de Bruno Bischofberger (puissant marchand d’art suisse qui représenta notamment Andy Warhol et Jean-Michel Basquiat) et de son épouse Yoyo, assis sur des fauteuils en chêne, est moulé dans une cire teintée aux couleurs de l’arc-en-ciel. Fischer a déjà utilisé ce matériau auquel, après y avoir planté une mèche, il mettait le feu pour laisser fondre la cire. Là, le couple est encore intact. Mais, vanité des vanités, tout n’est que vanité, y compris sur le stand de la puissante galerie Gagosian à Art Basel… J.L.
Urs Fischer, Bruno & Yoyo, 2015
© 2017 The Andy Warhol Foundation for Visual Arts, Inc. / Photo Peter Hauck / Courtesy galerie Gagosian, New York-Paris-Londres
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