Le meilleur (et le pire) de 2017
Le meilleur (et le pire) de 2017
Par un hasard du calendrier totalement lunaire, les plus grandes biennales (Venise, Istanbul…), quinquennale (Kassel / Athènes) et décennale (Münster) ont eu lieu en 2017. Qu’avons-nous retenu de l’année artistique écoulée, en France comme à l’étranger ? Palmarès des œuvres qui ont marqué la rédaction.
Partie 2/3
Palmarès 2017 : Jeppe Hein, Claudio Parmiggiani, SKKi©…
Jeppe Hein, vertige de la mélancolie à la Fiac
La fête est finie ? N’en reste en tout cas que les baudruches, qui se balançaient sans gaieté au plafond du stand de la 303 Gallery, à la Fiac. Mimant la technique chromée de Jeff Koons, l’artiste danois la fait vaciller ici dans un vertige de fin de partie, une scène absurde et nostalgique qui semble moquer le marché de l’art et ses exubérances, en son sein même. Paradoxe de la chose : on imagine que les ballons de ce stand, le plus remarqué de la foire, sont partis comme des petits pains, d’autant plus qu’ils étaient vendus par l’une des plus puissantes galeries de New York. E.L.
Jeppe Hein, Red, Yellow And Green Mirror Balloon, 2017
Photo Jean-Michel Pancin
Claudio Parmiggiani, les fantômes brûlent-ils ?
Le protocole est simple, le résultat saisissant… Claudio Parmiggiani installe une bibliothèque dans un espace tapissé de toiles vierges, puis y met le feu pendant des heures. Une fois le carnage terminé, il retire les ouvrages : leur silhouette se dessine dans la suie, fantômes d’un autodafé qui fait un écho violent à notre monde contemporain, où le livre est si menacé, à la fois comme objet et comme outil de résistance. Installation pérenne au Mamco de Genève, cette œuvre était l’une des plus stupéfiantes de la Fiac, où elle était présentée avec une bibliothèque de Thu Van Tran, sur le stand de la galerie bruxelloise Meessen De Clercq. E.L.
Claudio Parmiggiani, Senza titolo, 2017
Photo Rebecca Fanuele
SKKi©, à la dérive
« Je suis un errant, je n’ai pas d’atelier, j’ai une cuisine : quand je me réveille, je peux créer une œuvre comme je peux faire un sandwich. » Chaque jour, SKKi© publie sur Instagram des photographies issues de ses errances, cherchant les formes surréalistes, marginales et précaires qui surgissent dans la rue. Déchets, vitres brisées, sans-abri, fragments d’écriture, pizzas découpées… deviennent autant d’éléments pour dessiner un portrait de la société de consommation. Des images qui sont parfois censurées : le théâtre de la rue ne respecte en effet pas toujours les bonnes mœurs des réseaux sociaux. H.V.
https://www.instagram.com/__s_k_k_i__/
SKKi©, Mosaïque Instagram, 2017
© SKKi
Avery K. Singer L’histoire de l’art absorbée en 2D et 3D
Les esquisses sont modélisées directement via un logiciel 3D amateur puis reproduites à l’aérographe, jouant sur les frontières de la peinture et du digital, de la 2D et la 3D, du tableau et de la pellicule. Collectionnée par le MoMA, exposée au Stedelijk Museum à Amsterdam ou en introduction de la carte blanche de Camille Henrot au Palais de Tokyo, la prodigieuse Avery K. Singer absorbe l’histoire de l’art occidentale et les avant-gardes du XXe siècle, inventant des siècles après l’invention de la camera obscura de nouvelles et sombres perspectives, toujours teintées d’humour. H.V.
Avery K. Singer, Untitled, 2016
© Photo Sophie Thun
Tala Madani, et la lumière fut
Les fonds sont comme des trous noirs, des espaces mentaux où la lumière de la couleur peut surgir telle une épiphanie, à coups de spray ou de touches de pinceau apparentes et flottantes. Cette lumière n’éclaire pas mais rend plus obscure encore l’interprétation des tableaux ou des films d’animation de Tala Madani. Une artiste (exposée cette année à la biennale du Whitney Museum à New York et à la Panacée de Montpellier) qui convoque l’histoire de l’art et s’empare de l’univers des cartoons pour mieux le manipuler et le subvertir. H.V.
Tala Madani, Sans titre, 2017
© Photo Sophie Thun / Courtesy Tala Madani et Pilar Corrias Gallery, Londres
Hicham Berrada, dans la brume électrique
L’installation pourrait sortir tout droit d’un laboratoire d’analyse du vieillissement des métaux : sauf qu’aucun scientifique ne ferait naître tant de beauté d’une simple catalyse. Soit deux morceaux de métal aux formes chantournées, qu’un champ électrique relie l’un à l’autre dans un environnement liquide, ce qui conduit l’un à s’oxyder, l’autre à perdre peu à peu de la matière. Un simple échange d’électrons, dont Berrada, en alchimiste, magnifie la brume. L’œuvre est à découvrir dans l’un des bosquets du château de Versailles à l’occasion du « Voyage d’hiver » orchestré par le Palais de Tokyo jusqu’au 7 janvier. E.L.
Hicham Berrada, Matrice minérale, 2017
Courtesy Hicham Berrada et Kamel Mennour, Paris-Londres / Photo Jean-Michel Pancin
Cleon Peterson, chaman menaçant
L’œuvre de Cleon Peterson est hantée par le passé de l’artiste dans l’underground chimique des années 1990, par ses passages en hôpital psychiatrique et en prison. Après avoir peint une danse chamanique géante sur le parvis de la tour Eiffel à l’occasion de la Nuit blanche en 2016, Peterson a été mis à l’honneur par la Galerie du Jour agnès b., à Paris. Avec Victory, il a voulu montrer « ce monde noir que chacun porte en soi » à travers une succession de tableaux épiques, de bas-reliefs ultraviolents et de sculptures en bronze à la patine menaçante. Le Museum of Contemporary Art de Denver prépare une exposition d’envergure pour février. H.V.
Cleon Peterson, Victory et Utopia II, 2016
Courtesy galerie du jour agnès b. / Photo Rebecca Fanuele
Antony Gormley, un homme hante Bordeaux
Une silhouette fière et solitaire, ancrée dans le sol, invitant à la dérive… Le Britannique Antony Gormley a installé 16 de ses fameuses sculptures d’acier à Bordeaux, cet été. Des figures abstraites, à son exacte dimension, qui créent une foule dispersée au gré des rues et des quartiers. Sur le parvis de la gare, devant l’échoppe d’un opticien, posée sur le toit de la friche Darwin… Chacune arrête à sa manière le regard, invitant à changer son regard sur la ville et sur soi-même. À prendre la pose, et pas forcément pour un selfie. E.L.
Antony Gormley, Another Time Bordeaux, 2017
© Pierre Planchenault
Pour ou contre : Chloe Wise chez Almine Rech, à Paris
Pour : « Elle détourne les codes du portrait avec kitsch et humour » par Auguste Schwarcz
Star des réseaux sociaux et déjà exposée dans les musées les plus prestigieux, Chloe Wise, Canadienne de 26 ans seulement, détourne les codes du portrait pour exposer, avec humour et kitsch, sa vision personnelle du monde. Dans sa peinture, la femme ne correspond plus à une image figée de la beauté mais plurielle, calme, tout étant puissante. À Paris, chez Almine Rech, elle présentait ses idoles, tenant lascivement briques de lait ou boîtes de fromage, associant ainsi les femmes à des produits de grande consommation. La dénonciation d’une forme de violence furieusement d’actualité.
Contre : « Ce bling-bling n’est qu’un reflet glossy et laiteux » par Hugo Vitrani
Plaquette de beurre Président dorée comme un lingot, portraits de people, sneakers de hipsters : Chloe Wise mixe l’héritage des natures mortes hollandaises avec les codes machistes de l’industrie du luxe et de la grande consommation. La jeune phénomène Instagram ne convainc pas : le bling-bling des peintures et des installations en miroirs et peaux de vaches ne sont qu’un reflet glossy et laiteux de ce que l’artiste prétend détourner. Chloe Wise ne serait-elle pas devenue aussi une stratégie de séduction ?
Chloe Wise, You’ll Go Blind Looking For It, 2017
Courtesy Chloe Wise et galerie Almine Rech, Paris-Bruxelles-New York / Photo Paul Nicoué
Le pire : Stefan Tcherepnin, la palme de la régression
En voilà un qui a dû trop regarder Rue Sésame quand il était petit. Stefan Tcherepnin en est aujourd’hui réduit à poser un peu partout, de galeries en musées, ses monstres poilus dont ne varient guère que la pose et la couleur. Le caractère hautement régressif de son travail n’empêche manifestement pas ce jeune Américain de remporter un certain succès, mais son stand (Freedman Fitzpatrick Gallery, Los Angeles) à la Fiac emportait à coup sûr, lui, la palme du pire. E.L.
Stefan Tcherepnin, Leila, 2017
© Jean-Michel Pancin
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