AUVERGNE

À Brioude, la peinture abstraite d’Hans Hartung en totale liberté

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Publié le , mis à jour le
Après Chagall, Picasso ou de Staël, le Doyenné de Brioude, en Auvergne, invite à un grand plongeon dans la peinture de Hans Hartung (1904–1989), maître de l’abstraction lyrique. Une courte rétrospective qui révèle des œuvres inédites et célèbre la liberté d’un artiste farouchement indépendant.
Hans Hartung, T1981 E36
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Hans Hartung, T1981 E36, 1981

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Acrylique sur toile • 89 x 146 cm • Coll. Fondation Hartung Bergman, Antibes • © Fondation Hartung Bergman / ADAGP, Paris 2024

Chagall, Picasso, Miró, de Staël, Pignon-Ernest : la liste a de quoi faire pâlir les grands musées… Mais c’est Brioude, commune auvergnate de moins de 8 000 habitants, qui peut s’enorgueillir chaque été, depuis 2018, de ces têtes d’affiches au cœur de rétrospectives certes brèves (cinq salles) mais qui brillent par la qualité de leurs œuvres, mêlant le plus souvent des prêts prestigieux et des pépites inédites. Ce, il faut le dire, grâce à l’aura de leur commissaire, Jean-Louis Prat, directeur de la mythique fondation Maeght à Saint-Paul-de-Vence de 1969 à 2004. Resté très attaché à son Auvergne natale (la ville d’Issoire à 30 kilomètres), le critique d’art avait à cœur de faire revivre à travers l’art contemporain le Doyenné, édifice du XIIIe siècle au remarquable plafond orné de blasons et d’animaux fantastiques, restauré en 2016.

Cette année, c’est à Hans Hartung (1904–1989) que revient l’honneur. Une figure de l’art moderne moins connue du grand public, moins consensuelle peut-être aussi, mais « l’un des peintres les plus importants du XXe siècle, à la liberté salutaire », insiste Jean-Louis Prat. Le commissaire, qui nous accueille au Doyenné pour sa dernière exposition, est d’autant mieux placé pour le dire qu’il a bien connu le peintre et a contribué à sa reconnaissance, notamment en lui organisant une exposition en 1971. Mis en lumière en 2019 par une rétrospective fleuve au musée d’Art moderne de Paris, Hans Hartung est aussi moins confidentiel depuis que sa fabuleuse maison-musée, partagée avec son épouse Anna-Eva Bergman, a été ouverte au public en 2022 à Antibes, permettant, entre autres, de visiter son spectaculaire atelier entièrement maculé de peinture.

Une vie digne d’un film hollywoodien

Les deux étages du Doyenné parviennent, malgré l’espace resserré, à retracer dans les grandes lignes la trajectoire mouvementée de l’artiste. Une trajectoire que Thomas Schlesser, directeur de la fondation Hartung-Bergman, prêteur quasi exclusif de l’exposition, nomme le « ‘roman Hartung’, cette traversée du siècle digne d’un film hollywoodien ».

Né en 1904 à Leipzig, en Allemagne, le petit Hans dessine les éclairs les soirs d’orage et se montre fasciné par la forme que peuvent prendre de simples taches. Ses expérimentations comme sa passion pour les maîtres – Rembrandt et Goya en tête – le mènent après le baccalauréat à se former dans les Académies des beaux-arts de Dresde et de Leipzig où il se familiarise avec l’art d’avant-garde.

Anna-Eva Bergman et le peintre Hans Hartung à Leucate en 1929.
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Anna-Eva Bergman et le peintre Hans Hartung à Leucate en 1929.

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© Archives Fondation Hartung-Bergman, Antibes.

À Paris, où il faut être pour percer dans les années 1920, Hartung a le coup de foudre pour une peintre originaire de Norvège, Anna-Eva Bergman. Tous deux se disent oui dans le sud, et s’embarquent, trois ans plus tard, pour l’île de Minorque. Installés dans une maison qu’ils ont fait construire selon leurs plans près d’un village de pêcheur, ils savourent une vie frugale et insouciante. Mais, bientôt, des ennuis de santé s’ajoutent à un climat délétère : suspecté d’espionnage en pleine montée du nazisme (l’un des tableaux abstraits d’Hartung exposé à Brioude est compris comme un plan d’invasion !), le couple est expulsé de son paradis terrestre. De retour à Paris, Hartung fréquente les artistes les plus en vue : Alexander Calder, Jean Hélion, Vassily Kandinsky, Piet Mondrian, Joan Miró… Le succès semble à portée de main. Mis à rude épreuve, son couple ne résiste pas, et Hartung se remarie avec Roberta González, fille du sculpteur Julio González.

1939, tout s’arrête. L’artiste allemand, déjà inquiété par la Gestapo et privé de son passeport, refuse de servir le camp d’Hitler. Il s’engage dans la Légion étrangère au côté des Alliés, direction l’Algérie. Après la capitulation de la France, Hartung parvient à fuir en Espagne en se faisant passer pour muet. Capturé comme clandestin, il est expédié dans les geôles franquistes avant d’être renvoyé de force dans la Légion étrangère. Il se retrouve finalement brancardier en 1944, lors de la bataille des Vosges. Là, un éclat d’obus lui fait perdre sa jambe.

La scénographie de l’exposition “Hans Hartung, Une liberté salutaire” au Doyenné de Brioude
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La scénographie de l’exposition “Hans Hartung, Une liberté salutaire” au Doyenné de Brioude

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© Fondation Hartung Bergman / ADAGP, Paris 2024 / Photo Le Doyenné

Lourdement handicapé, Hans Hartung se remet pourtant à l’ouvrage. Avec une ardeur et une énergie créatrice telles qu’il est propulsé à Paris maître de l’abstraction lyrique. Naturalisé français, décoré de la croix de guerre, l’artiste va alors connaître la gloire, jusqu’à recevoir l’une des plus hautes distinctions artistiques : le Grand prix international de peinture lors de la Biennale de Venise de 1960. Un autre épisode hautement hollywoodien est à noter, quoique dans un genre plus romantique : en 1952, à l’occasion d’un vernissage, Hartung recroise pour la première fois depuis 15 ans son amour de jeunesse, Anna-Eva Bergman. Les deux artistes renouent et se remarient. C’est à nouveau ensemble qu’il feront édifier sur les hauteurs d’Antibes, dans les années 1960, leur belle villa immaculée entourée d’oliviers en souvenir des Baléares. Celle où ils s’éteindront côte à côte, à la fin des années 1980, et qui deviendra la fondation Hartung-Bergman.

Une jubilation de la couleur

Au centre, l’œuvre « Autoportrait » de Hans Hartung (1922)
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Au centre, l’œuvre « Autoportrait » de Hans Hartung (1922)

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Huile sur carton marouflé sur toile • 60,5 × 40,5 cm • Coll. Fondation Hartung Bergman, Antibes • © Fondation Hartung Bergman / ADAGP, Paris 2024 / Photo Le Doyenné

Voilà pour la vie. Pour ce qui est de l’art, le chemin parcouru s’embrasse en un coup d’œil dans la première salle du Doyenné. D’un côté, des œuvres d’adolescence au style expressionniste typique des années 1920, dont une nature morte aux pommes, restaurée pour l’exposition et révélée pour la première fois. Ces petites toiles figuratives bouillonnantes de matière et de couleur font face à un véritable feu d’artifice pictural de 1989 (année de la mort d’Hartung), s’étalant sur trois toiles de près de deux mètres de haut. À une soixantaine d’années d’écart, on retrouve, pour Thomas Schlesser, « la même jubilation chromatique ». Sur le mur qui sépare les débuts de la fin, le regard de défi de l’artiste âgé de 17 ans nous toise depuis un autoportrait entouré de 18 petits formats papier traversés, à la craie, d’arcs rouges et d’éclairs noirs fulgurants. L’abstraction est déjà là.

« Toute sa vie, Hartung a expérimenté pour trouver un nouveau langage. »

Jean-Louis Prat

« Toute sa vie, Hartung a expérimenté pour trouver un nouveau langage », commente Jean-Louis Prat. Le reste du parcours, chronologique, en témoigne. La salle des années 1930 expose des œuvres souvent moins vues : dans une palette brune aux teintes sourdes, l’abstraction se fait biomorphique sous influence surréaliste, les tracés sont amples et nerveux. Hartung lui-même décrit ses dessins de l’époque comme « traversés de traits entortillés, étranges, embourbés, désespérés comme des griffures ». Mais ce qui peut sembler relever d’un lyrisme spontané est en fait le fruit d’un procédé méthodique et réfléchi que l’artiste met alors en place. Le motif principal d’une toile fait d’abord l’objet d’un dessin préparatoire ensuite mis au carreau pour être reporté à plus grande échelle.

De gauche à droite, « T1936-4 » (1936) et « T1936-11 » (1936) de Hans Hartung présentés dans l’exposition « Hans Hartung, Une liberté salutaire »
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De gauche à droite, « T1936–4 » (1936) et « T1936–11 » (1936) de Hans Hartung présentés dans l’exposition « Hans Hartung, Une liberté salutaire »

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© Fondation Hartung Bergman / ADAGP, Paris 2024 / Photo Le Doyenné

Viennent les années 1940, marquées par la guerre. La petite chapelle voûtée du Doyenné rassemble quelques « Têtes » grimaçantes rarement exposées, qui traduisent l’effroi ressenti en ces temps d’obscurité. Leurs surprenantes formes cubistes évoquent des masques croisés en Afrique, mais aussi l’œuvre de Julio González, chez qui l’artiste se réfugie jusqu’en 1942.

Vaincre la mort

Hans Hartung, T1955 25
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Hans Hartung, T1955 25, 1955

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Huile sur toile • 162 × 120 cm • Coll. Fondation Hartung Bergman, Antibes • © Fondation Hartung Bergman / ADAGP, Paris 2024

Cette parenthèse figurative est suivie, à l’étage, des deux décennies les plus fécondes, où l’abstraction énergique d’Hartung trouve enfin le chemin de la reconnaissance. L’artiste structure ses toiles de puissantes calligraphies noires.

Peinture vinylique, gravure, papier de verre, grattoir… Les moyens d’expressions se diversifient aussi pour atteindre dans les décennies suivantes une variété totalement inédite dans l’histoire de l’art, le peintre allant jusqu’à employer des sulfateuses, des instruments de maçon ou encore des branches d’arbres. « Avec une maîtrise totale et un désir d’être étonné lui-même », raconte Jean-Louis Prat, il transpose ces expérimentations jusque dans la céramique, parvenant à de surprenants effets de matière et d’iridescence.

L’exposition “Hans Hartung, Une liberté salutaire” au Doyenné à Brioude en Auvergne
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L’exposition “Hans Hartung, Une liberté salutaire” au Doyenné à Brioude en Auvergne

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© Fondation Hartung Bergman / ADAGP, Paris 2024 / Photo Le Doyenné

Cette « euphorie de la peinture » – titre de la dernière section de l’exposition – produit sur la toile un ballet de giclures, de zébrures, d’aplats veloutés et de fines pulvérisations qui s’exaltent mutuellement. Vers les années 1970, la fascination des débuts pour le spectacle des orages ressurgit à travers de grandes toiles aux dégradés qui semblent dissoudre l’espace tout entier… Le visiteur se trouve happé dans des nuages de particules colorées.

Ce « cosmisme » trouve son apogée dans une ultime œuvre éblouissante signée l’année de sa mort en 1989 : un fond sombre est fendu par une forme incandescente comme une croix ou un avion. À moins qu’il ne s’agisse de la silhouette d’un phénix renaissant de ses cendres, Hartung ayant fait sienne cette phrase d’André Malraux : « L’art me paraît être un moyen de vaincre la mort ».

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Hans Hartung. Une liberté salutaire

Du 5 juillet 2024 au 13 octobre 2024

ledoyenne-brioude.fr

Retrouvez dans l’Encyclo : Hans Hartung Abstraction lyrique

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