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Peintre abstrait de la première heure devenu peintre figuratif alors que la tendance est à l’informel, Jean Hélion (1904–1987) fut un artiste à contre-courant faisant figure de marginal. S’il cofonde en 1930 avec Theo van Doesburg le groupe Art Concret, puis Abstraction-Création, devenant ainsi le représentant d’une génération de jeunes artistes défendant farouchement l’abstraction, Hélion finit par s’en détourner. Il réintroduit progressivement dans sa peinture des éléments du quotidien et la réalité la plus ordinaire dont il célèbre la beauté. Sa peinture se fait singulière et acide, simplifiée et complexe. Un temps admiré puis incompris, délaissé de tous et considéré comme renégat, Hélion s’est plongé corps et âme dans la figuration pour ne plus la quitter et en explorer tous les ressorts, écrivant son propre langage.
Jean Hélion dans son atelier rue Michelet, Paris, vers 1947 – 1948
Photographie argentique • 14 × 18 cm • Coll. Archives Jean Hélion / IMEC • © IMEC / © Adagp, Paris, 2024
« Depuis 1935, j’ai toujours eu le rêve dans la tête de tout dire à la fois, ce que l’on voit et ce que l’on sent, ce que l’on rêve et ce que l’on pressent. »
Une vocation née au Louvre
Rien ne prédestinait Jean Hélion à devenir peintre. Né en 1904 à Couterne (Orne), Hélion commence par étudier la chimie avant de se lancer dans l’architecture. Il s’installe dès 1921 à Paris, travaillant un temps dans un studio d’architecture tout en s’exerçant à la poésie et au dessin. Le hasard d’une visite au musée du Louvre – notamment les tableaux de Philippe de Champaigne et de Nicolas Poussin – le décide à tout abandonner pour la peinture. Sans aucune formation, il suit dès 1922, à distance, les préceptes du peintre académique belge Luc Lafnet qui l’encourage à regarder les maîtres anciens. Il arpente les galeries, découvre les premiers peintres de la modernité, Paul Cézanne, Henri Matisse, André Derain. Hélion se forme ainsi au gré de ses découvertes avant de suivre les cours de nus à l’Académie Adler. Il expose parfois en amateur ses peintures à la touche expressionniste à Montmartre.
La révélation de l’abstraction
En 1926, il héberge pour deux mois le peintre uruguayen, Joaquín Torres García, qui lui révèle le cubisme et l’initie aux avant-gardes. Hélion s’éduque encore davantage à cette peinture qui le fascine. Il réalise ses premières peintures abstraites, mais c’est bientôt un nouveau choc esthétique avec les œuvres de Piet Mondrian. Ses œuvres des années 1930 rendent compte du néoplasticisme de Mondrian (et de Van Doesburg), qui préconise la stricte orthogonalité et l’utilisation des couleurs pures. Installé à Montparnasse, où il côtoie toute l’avant-garde (Alberto Giacometti, Alexander Calder, Mondrian…), il fonde avec Van Doesburg le groupe Art Concret, qui deviendra par la suite Abstraction-Création en 1931, rassemblant Jean Arp, Auguste Herbin, Robert et Sonia Delaunay, Albert Gleizes, František Kupka, etc. Leur manifeste est clair : « L’œuvre d’art doit être entièrement conçue et formée par l’esprit avant son exécution. Elle ne doit rien recevoir des données formelles de la nature, ni de la sensualité, ni de la sentimentalité. Nous voulons exclure le lyrisme, le dramatique, le symbolisme ».
À la conquête de New York
La mort de Theo van Doesburg en 1931 signe la fin du mouvement. Hélion qui voyage énormément, s’en fait toutefois l’ambassadeur en Europe et aux États-Unis, où il se rend à de nombreuses reprises dès 1932, avant de s’y établir complètement en 1936 après avoir épousé l’Américaine Jean Blair. Là, il devient l’un des acteurs majeurs de l’abstraction et une figure éminente de la scène artistique new-yorkaise, influençant durablement les jeunes peintres abstraits américains (Ad Reinhardt, Willem de Kooning, Robert Motherwell). En France comme outre-Atlantique, Hélion est reconnu et de nombreuses expositions lui sont consacrées.
Un retour à la figuration
Dès 1935, Hélion opère un changement dans sa peinture. Fini l’ordre mathématique : peu à peu, les formes abstraites se transforment en personnages – membres cylindriques, têtes sphériques… – qui annoncent le retour à la figuration. À la veille de la Seconde Guerre mondiale, Jean Hélion renonce définitivement à l’abstraction, dont il était pourtant l’un des plus grands théoriciens. L’artiste se devait donc de clore ce chapitre abstrait par un tableau significatif, allégorique : Figure tombée (1939) [ill. plus bas].
Prisonnier de guerre
Mobilisé en janvier 1940, Hélion quitte New York le 16 ; fait prisonnier avec son corps d’armée en juin, il parvient à s’échapper en mars 1941, après cinq tentatives manquées, et rejoint les États-Unis clandestinement en septembre 1942 – il en fait le récit dans They Shall Not Have Me (« Ils ne m’auront pas »), devenu un best-seller. Après une tournée américaine, Hélion peut enfin reprendre sa vie, pas tout à fait comme il l’a laissée. « La guerre ne me donna pas d’idée nouvelle. Mais elle provoqua un nouvel équilibre. »
Réinventer sa peinture au risque d’être incompris
Alors que l’abstraction a le vent en poupe, Hélion, à rebours de tous, se lance à corps perdu dans la figuration. Portraits, nus, natures mortes (pied-de-nez d’Hélion, célébrant un genre considéré depuis le XIXe siècle comme mineur) : autant de sujets dont Hélion puise l’inspiration dans les objets du quotidien. Ce reniement est mal perçu. Hélion est incompris par la critique, par ses proches et par ses amis peintres. Même sa belle-mère, Peggy Guggenheim, qui pourtant l’expose encore, désapprouve sa nouvelle manière. Il faudra attendre la fin des années 1960 pour qu’à nouveau les expositions personnelles se multiplient.
Les dernières années, la cécité
Fasciné par les événements de mai 1968, Hélion peint le triptyque Choses vues en mai. À partir de cette date, sa palette s’illumine et devient de plus en plus colorée. Devenu presque aveugle, Hélion cesse de peindre dans les années 1980 et consacre les dernières années de sa vie à rédiger des commentaires autocritiques sur son parcours de peintre, entrecoupés de souvenirs.
Jean Hélion, Figure tombée, 1939
Huile sur toile • 126,2 × 164,3 cm • Coll. Centre Pompidou, musée national d’Art moderne, Paris • © Dist. RMN Grand Palais / Photo Georges Meguerditchian / © Adagp, Paris 2024
Figure tombée, 1939
Les lignes deviennent courbes, les taches biomorphiques se mêlent aux formes géométriques, la gamme chromatique, jusqu’alors restreinte aux seules couleurs pures, s’enrichit de diverses nuances. La toile Figure tombée, comme « une espèce de monument à l’abstraction, échue, tombée », selon ses propres mots, est à ce titre charnière. En rompant avec l’abstraction, Jean Hélion renonce aussi à l’utopie communiste, avec laquelle il avait déjà commencé à prendre ses distances dix ans auparavant, à l’issue d’un périple en Union soviétique. « C’est en cessant d’être communiste que je cessai d’être abstrait », dira-t-il rétrospectivement en 1983. Peinte en 1939, à la veille de la guerre, c’est comme si à cet instant où le monde semble prêt à sombrer dans la tragédie, Hélion ressentait la nécessité de réinventer son langage pour tenter de faire face.
Jean Hélion, À rebours, Janvier-février 1947
Huile sur toile • 113,5 × 146 cm • Coll. Centre Pompidou, musée national d’Art moderne, Paris • © Dist. RMN Grand Palais / Photo Philippe Migeat / © Adagp, Paris 2024
À rebours, janvier-février 1947
C’est à son retour des États-Unis qu’Hélion peint cette œuvre, véritable manifeste de son œuvre passée et à venir. Pensée et composée à la façon d’un triptyque, À rebours résume à elle seule ses recherches et montre les diverses évolutions du peintre, passant de l’abstraction à la figuration, d’une esthétique naturaliste au symbolisme. À gauche, un tableau de la série « Équilibres », dont les formes, organiques et vivantes, apparues dès 1932, témoignent de l’influence de l’abstraction biomorphiques créée par Arp et Calder. À droite, une femme nue, allongée et à l’envers, comme un pied-de-nez aux conventions esthétiques, rend compte de ses préoccupations et de sa totale adhésion à la figuration. Enfin, entre les deux, un autoportrait du peintre, se tenant droit et fier, prêt à défendre ses convictions et son style.
Jean Hélion, Triptyque du Dragon, 1967
Acrylique sur toile • 277 × 865 cm • Coll. Frac Bretagne, Rennes • Frac Bretagne / Photo Guy Jaumotte / © Adagp, Paris 2024
Triptyque du Dragon, 1967
Une fois encore, à travers cette œuvre monumentale, Hélion fait le point sur l’évolution de son style, qui concentre quarante années de pratique picturale. L’œuvre condense les formes, personnes et idées qui l’ont accompagné durant ses différentes périodes de production. La galerie de personnages prend vie autour d’une vitrine où trône une Grande abstraction de 1929. Cette tranche de vie d’une rue de Paris rappelle à quel point le peintre aimait aussi raconter des histoires…
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