En partenariat avec Musée d'art Hyacinthe Rigaud

Jean Lurçat et Gumersind Gomila, Panneaux de l’immeuble Le Catalogne à Perpignan, vers 1960
© Ville de Perpignan, Musée d’art Hyacinthe Rigaud - P. Marchesan - © Adagp 2024
À l’origine, il y a un don. Celui de deux pavements muraux, en lave émaillée, signés Jean Lurçat (1892–1966), retirés en 2013 d’un immeuble de Perpignan avant travaux, puis confiés au Musée d’art Hyacinthe Rigaud. Ceux-ci sont impressionnants : ils mesurent trois mètres de hauteur, et racontent un peu la manière dont Jean Lurçat passe de la peinture de chevalet à l’art mural tout en transposant les principes de la tapisserie et son goût du monumental. Ce don, nous explique Pascale Picard, directrice et conservatrice en cheffe du musée, a suscité l’envie de « faire un point sur un médium moins connu de sa pratique, de remettre sur le devant de la scène cet artiste qui n’appartient à aucun mouvement, et souvent peu représenté dans les collection française ».
Résultat ? Sur 400 m2 d’exposition, un riche ensemble de plus de 200 œuvres de natures diverses, Lurçat apparaissant ici comme un « artiste complet qui a travaillé tous les supports ». Né dans les Vosges, Lurçat a rapidement délaissé ses aspirations scientifiques pour travailler dans l’atelier de Victor Prouvé (1858–1943), chef de file de l’École de Nancy – tout est déjà là puisque cette école emblématique de l’Art nouveau travaillait toutes les matières (verre, faïence, cristal, fer, bois…), œuvrant activement à la reconnaissance des métiers d’art. À Paris, dès 1912, Lurçat fait connaissance avec les grands artistes de son temps (Henri Matisse, Paul Cézanne, Antoine Bourdelle, Rainer Maria Rilke), et fonde la revue d’art des Feuilles de mai.
Arrive la guerre. Il s’engage, tombe malade, profite de sa convalescence pour revenir à l’art, peindre, graver, s’exercer au canevas. Les années 1920 et 1930 le voient développer sa pratique, sans adhérer à aucune esthétique prédominante, quoique son travail évoque nombre de ses contemporains, Fernand Léger, Pablo Picasso, Georges Braque, Le Corbusier. Il y a du cubisme dans ses compositions. En 1924, il voyage en Afrique du Nord, en Grèce et en Asie mineure. Imprégné de soleil, il peint avec un appétit immense pour la couleur. Très tôt, il brouille les frontières entre les arts et travaille à un ensemble de décors et costumes pour la compagnie Pitoëff ; il recommencera au début des années 1930 pour George Balanchine.
Jean Lurçat, La Femme turque, 1925
© Ville de Perpignan, Musée d’art Hyacinthe Rigaud – P. Marchesan – © Adagp 2024
Cofondateur de l’Union des artistes modernes, il travaille à des projets de papiers peints, édités par le galeriste Pierre Chareau, et de tapisseries, notamment pour l’Exposition internationale des arts décoratifs et industriels modernes à Paris en 1925. « C’est un peintre avant tout », appuie Pascale Picard. « Il fonctionne comme un peintre quel que soit le support. » Et ce, d’autant plus qu’il se détourne de la peinture de chevalet dès la fin des années 1930, jugeant celle-ci trop élitiste. Intranquille, humaniste, engagé, Lurçat est un inquiet, bouleversé par les guerres, les destructions ; « il a une vision humaniste du monde », nous dit Pascale Picard. En 1935, il est en Espagne, dans les Asturies, aux côtés des mineurs, et y est toujours lorsque la guerre civile débute. Durant la Seconde Guerre mondiale, il s’engage dans la Résistance.
« On retrouve le format de la toile, et lui-même applique l’émail comme il peindrait sur une toile. »
Pascale Picard
En 1951, alors qu’il est déjà très connu, Lurçat débute une collaboration avec l’atelier Sant Vicens, près de Perpignan. Il commence par des formes très simples : des assiettes, des plats. « Il émaille la céramique et commence par des plats parfois rectangulaires, assez grands », détaille Pascale Picard. « On retrouve le format de la toile, et lui-même applique l’émail comme il peindrait sur une toile. » Il ne travaille alors qu’avec un nombre restreint de couleurs, le temps de s’habituer à ce médium nouveau. « L’apport de la tapisserie lui est très utile, car il avait déjà appris à réduire sa palette. Mais petit à petit, son œuvre céramique s’enrichit de l’éclat d’émaux très profonds », et se complexifie : dans les années 1960, il aborde de grandes formes sculpturales, et s’attaque à des projets de plus en plus colossaux, comme les pavements muraux.
Jean Lurçat, À gauche : “Carreaux, Pictogrammes”, 1952-1955 ; À droite : “Coq”, vers 1960
© Ville de Perpignan, Musée d’art Hyacinthe Rigaud - P. Marchesan - © Adagp 2024
Entre la terre, le feu, l’eau et l’air (comme le dit avec poésie le titre de l’exposition), la céramique incarne « cet équilibre absolu » que recherche l’artiste. Face à Vallauris, la région de Perpignan incarne avec Lurçat un autre pôle majeur des recherches qu’ont mené les artistes de la modernité autour de la céramique – l’exposition s’attachant également à évoquer le passage dans les parages de Josep Llorens Artigas, Joan Miró, Raoul Dufy, Picasso… Une émulation qui, à l’image de Lurçat, a su conjuguer l’art à tous les modes. Passionnant !
Jean Lurçat. La Terre, le Feu, l'Eau, l'Air
Du 22 juin 2024 au 29 décembre 2024
Musée d'art Hyacinthe Rigaud • 21 Rue Mailly • 66000 Perpignan
www.musee-rigaud.fr
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