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Paul Cezanne, Maison et ferme du Jas de Bouffan, 1885-1887
huile sur toile • 60,8 x 73,8 cm • Coll. et © National Gallery, Prague
En 1899, alors que la propriété, acquise par Louis-Auguste Cezanne en 1859, vient d’être cédée, le peintre fait place nette et brûle tout le contenu de son atelier, toiles comprises, devant la bastide. Il n’y remettra plus jamais les pieds. Une page de sa vie se tourne.
Pourtant, cette belle demeure aux élévations bourgeoises, construite aux portes de la ville dans les années 1730 et cernée alors d’un vaste parc de 15 hectares, fut un lieu majeur pour Cezanne, tant du point de vue personnel que créatif. Il y vint durant 40 ans. Il y peignit tout autant de temps, malgré quelques intermèdes. Au Jas de Bouffan, Cezanne a en quelque sorte appris à peindre puis s’est cherché, longtemps…
Lorsque les Cezanne achètent la maison, elle est le symbole de l’ascension fulgurante du patriarche, Louis-Auguste, l’ancien ouvrier chapelier devenu banquier. La propriété est alors en mauvais état. Élevée sur trois niveaux, la maison est protégée d’un parc clos de murs dans lequel sont dispersés divers bâtiments de ferme, un bassin, un lavoir, une serre ; l’ensemble comprend aussi des vignes et des vergers. Des travaux permettront d’y séjourner plus confortablement et les Cezanne, qui vivent en ville, y viennent régulièrement à partir des années 1870.
Paul Cezanne, Autoportrait au chapeau de paille, 1878–1879
© The Museum of Modern Art, New York / Digital image / Scala, Florence
Alors que Louis-Auguste s’est toujours montré réticent au sujet de la vocation de peintre de son fils, à qui il impose de faire des études de droit, vite abandonnées, il lui laisse étonnamment un vaste espace pour s’exprimer au sein de la maison. Est-ce pour que Paul y épuise rapidement ses velléités ? Ou pour le garder, malgré tout, auprès de lui et éviter qu’il ne s’échappe trop tôt vers Paris, retrouver son ami Zola et s’installer là où tout se passe pour un peintre en devenir ? Quoi qu’il en soit, voilà le jeune homme autorisé à peindre librement dans le grand salon, vaste pièce de plus de 120 mètres carrés. Il va faire siens les grands murs.
Les œuvres créées là constituent toutes un jalon significatif de son évolution picturale, toujours tâtonnante : copies d’œuvres anciennes, période dite « couillarde » caractérisée par une matière épaisse, impressionnisme, post-impressionnisme, début de la déconstruction de l’espace… Tous les genres aussi, du portrait (et de l’autoportrait) à la nature morte, du paysage aux Grandes Baigneuses.
Dans le grand salon meublé en style néo-Louis XV, les panneaux des quatre saisons (printemps, été, hiver, automne), avec au centre le premier portrait de son père lisant (photo sir John Rewald).
© Photo Michel Fraisset
« Le Jas sera comme un pays en miniature, avec sa géographie interne. »
Denis Coutagne
Vers 1860, Cezanne réalise pour le grand salon quatre panneaux verticaux d’une manière assez gauche, figurant les quatre saisons (aujourd’hui au musée du Petit Palais, à Paris), figures féminines allongées et maladroites, dans un style néoclassicisant très personnel. Il signe délibérément « Ingres, 1811 », date de création du Jupiter et Thétis du maître, œuvre conservée au musée de la ville (ancêtre du musée Granet) où le jeune peintre fait alors de nombreuses copies dans le cadre de sa formation à l’école de dessin municipale. Au centre, dans un étrange accrochage, figure le premier portrait du père lisant un journal.
Paul Cezanne, Baigneur au rocher, Vers 1867–1869
Ce nu puissant, caractéristique de la période dite « couillarde », avec une matière très épaisse, appartenait à une composition plus vaste, détachée des murs puis découpée.
Peinture à l’huile sur mur en plâtre, déposée et montée sur toile • 167,6 × 105,4 cm. • Coll. et © Chrysler Museum of Art, Norfolk
Dans un esprit plus décoratif, Cezanne continue à peindre le grand salon, toujours à même les murs. Vers 1862, il compose un ensemble de paysages dans l’esprit du XVIIIe siècle (ensuite morcelé en plusieurs tableaux) qui se répondent. L’œuvre la plus ambitieuse dans son modelé et sa touche expressionniste avant la lettre est son Baigneur au rocher, probablement inspiré de ses académies d’étudiant à l’école de dessin mais aussi de Courbet, cependant elle s’intègre avec difficulté dans un paysage plus vaste, comme si les deux avaient été pensés de manière autonome. Un Jeu de cache-cache est quant à lui directement inspiré d’un Nicolas Lancret du musée Granet.
Vers 1868–1869, place à un autre genre : celui de la peinture d’histoire, avec des compositions religieuses qu’une photographie ancienne présentée dans l’exposition nous montre in situ. Un Christ aux limbes, dont la source est une œuvre de Sebastiano del Piombo, et une Madeleine en prière. Ce seront les uniques scènes religieuses peintes par Cezanne, pourtant catholique pratiquant.
Paul Cezanne, Louis-Auguste Cezanne, père de l’artiste, lisant l’Événement, 1866
Ce second grand portrait du père est un clin d’œil à la carrière de peintre du fils. Le patriarche y lit le journal dans lequel Zola publiait des commentaires acides sur le Salon parisien, qui refusait d’exposer Cezanne. On sait pourtant que la lecture de Louis-Auguste était le Siècle.
Huile sur toile • 198,5 × 119,3 cm • © National Gallery of Art, Washington
C’est dans le grand salon, utilisé également comme atelier, que Cezanne s’adonne au portrait, infligeant des séances de pose à ses proches, membres de sa famille ou amis. L’oncle Dominique, frère de sa mère, joue le jeu et endosse sans sourciller le costume de l’avocat ou du moine. Son père concède un second portrait, plus sophistiqué. Il pose sur un fauteuil à fleurs, lisant ostensiblement l’Événement (qui n’était guère sa lecture habituelle), journal dans lequel le camarade Émile Zola publie alors des commentaires peu amènes sur le Salon parisien, qui refuse toujours d’ouvrir ses portes à Cezanne. Puis ce dernier comprend que le parc du Jas peut aussi lui apporter un vaste répertoire de motifs, et il se met à peindre en extérieur.
Pourtant, comme le souligne l’historien de l’art Denis Coutagne, président de la Société Paul Cezanne, le Jas ne fut jamais ni le lieu unique ni l’endroit constant de sa création. « Le Jas sera comme un pays en miniature, avec sa géographie interne : le bassin est comme un plan d’eau, l’allée de marronniers est une forêt ou une bordure d’arbres, la maison est un petit château, les fermes et dépendances sont une sorte de village, le pré est une plaine. Un pays reclus, protégé, tranquille. Un jour il faudra à Cezanne faire éclater ce cadre trop étroit. »
Les peintures du domaine sont diverses, tant dans leurs sujets que dans leur style. Depuis le fond du parc, Cezanne peint aussi sa première Sainte-Victoire, bientôt motif obsessionnel, qui se détache là au-dessus d’une tranchée ferroviaire en cours d’aménagement. On la distingue à nouveau entre les branches des marronniers en hiver, dont les troncs fantomatiques occupent magistralement l’espace. En revanche, Cezanne peindra peu la demeure en elle-même, pour son architecture.
Paul Cezanne, Les Marronniers du Jas de Bouffan, Vers 1885–1886
Le motif chéri de la Sainte-Victoire apparaît déjà depuis le parc du Jas.
Huile sur toile • © Minneapolis Institute of Art, Minneapolis
Alors qu’il fait des allers-retours à Paris, où il cherche en vain à se faire connaître, sa situation familiale – il n’avoue à son père ni sa liaison avec Hortense Fiquet ni la naissance de leur enfant, Paul – l’éloigne aussi plus fréquemment du Jas, Cezanne fréquentant alors souvent le village de Gardanne ou le petit port de l’Estaque. Peut-être pour le garder encore auprès de lui, le patriarche lui fait aménager un véritable atelier en 1882, au nord, sous les combles.
Paul Cezanne, Baigneuses et baigneurs, 1899–1904
Fruit de longues années de recherches, les trois versions des Grandes Baigneuses ont été mises en chantier au Jas de Bouffan, puis retravaillées aux Lauves, dernier atelier de l’artiste, acheté et aménagé après la vente du Jas.
Huile sur toile • 51,3 × 61,7 cm • © Art Institute of Chicago, dist. GrandPalaisRmn / image The Art Institute of Chicago
Au Jas, Cezanne peindra dès lors uniquement en atelier, utilisant encore probablement le grand salon ou les pièces de la ferme adjacente pour réaliser ses grands formats, notamment ses Joueurs de cartes, portraits collectifs de paysans, hors du temps, hors de leur quotidien de labeur (probablement inspirés d’un sujet identique des frères Le Nain visible au musée d’Aix), prenant là pour modèles les métayers du Jas. Les Grandes Baigneuses, achevées dans son dernier atelier, sur la colline des Lauves, y furent aussi mises sur le métier. Dans la ferme, Cezanne a aussi probablement composé – et recomposé – maintes natures mortes, sans qu’on ne sache précisément lesquelles, les indices étant maigres.
À la mort de son père en octobre 1886, Cezanne était devenu propriétaire, en indivision avec ses sœurs, Marie et Rose, du Jas de Bouffan. Dix ans plus tard, en octobre 1897, le décès de sa mère précipite les événements : Rose veut récupérer sa part et l’ensemble est vendu deux ans plus tard. Jusqu’en 1906, le laboratoire du grand salon est alors encore en place, sous du plâtre ou du papier peint. Pour les nouveaux propriétaires, l’héritage est toutefois encombrant. En 1907, souhaitant en faire don à l’État, ils font venir Léonce Bénédite, le responsable du musée du Luxembourg, à Paris, alors musée des artistes modernes.
Si l’art de Cezanne est désormais enfin célébré par la critique, le conservateur oppose une fin de non-recevoir à toute acquisition par l’État. Pas pour une question financière mais par désintérêt total pour ces œuvres de jeunesse, qui lui semblent si peu représentatives de la peinture de Cezanne : « Ce serait une singulière façon de lui faire honneur que de la représenter par de plates et banales imageries qu’il ne semble pas lui-même avoir prises au sérieux. » D’autres n’auront pas cette prévention…
Paul Cezanne, Pot de gingembre, 1890–1893
Grand maître de la nature morte, Cezanne les compose et recompose en atelier, utilisant souvent des objets similaires, tel son emblématique pot de gingembre.
Huile sur toile • 46,4 × 55,6 cm • © The Phillips Collection, Washington
Toutes les œuvres peintes sur les murs seront transposées et déposées, parfois par morceaux, puis dispersées aux quatre coins du monde par plusieurs marchands, dont Vollard qui avait été le premier soutien de l’artiste. Les spécialistes estiment que 70 % de la surface des murs a aujourd’hui été identifiée.
Des travaux récents de restauration ont aussi permis de découvrir un ensemble de fragments de cinq à six mètres carrés. Identifiée par les spécialistes de la Société Paul Cezanne, cette composition, de peu d’intérêt, a été nommée l’Entrée de port. Amputé dès les années 1960 de la majeure partie de son domaine (réduit à trois hectares) par la construction de la rocade ouest et l’urbanisation des alentours, le Jas de Bouffan, classé monument historique, est désormais propriété de la ville d’Aix. La bastide a été intégralement rénovée pour être ouverte à la visite, en un émouvant réceptacle de la mémoire du peintre. Mais n’y demeurent que des fantômes.
Cezanne au Jas de Bouffan
Du 28 juin 2025 au 12 octobre 2025
www.museegranet-aixenprovence.fr
Musée Granet • Place Saint-Jean de Malte • 13080 Aix-en-Provence
www.museegranet-aixenprovence.fr
Catalogue de l'exposition
Par Bruno Ely et Denis Coutagne
Éd. Réunion des musées nationaux • 208 p. • 39 €
Devançant les célébrations nationales des 120 ans de la mort du peintre,
en 2026, le musée Granet tâche de faire revivre pour la première fois le Jas de Bouffan comme laboratoire de création de l’œuvre complet de Cezanne, grâce à un grand nombre de prêts internationaux des œuvres créées pour et au sein de la bastide, hormis celles de la fondation Barnes et des musées russes.
L’expo des expos – Cezanne au Pavillon de Vendôme en 1956 et 1961
Du 16 juin 2025 au 2 novembre 2025
Musée du Pavillon de Vendôme • 13 Rue de la Molle • 13100 Aix-en-Provence
www.aixenprovence.fr
Cezanne vu d’Aix. Entre légende et mémoire collective
Du 6 juin 2025 au 5 janvier 2026
Musée du Vieil Aix • 17 Rue Gaston de Saporta • 13100 Aix-en-Provence
www.aixenprovence.fr
Cezanne à Aix-en-Provence
Beaux Arts Éditions • 176 p. • 29,50 €
Ce livre restitue Paul Cezanne dans l’environnement qui le vit naître et qui fit de lui le grand peintre que l’on connaît, cela malgré les réticences de sa chère ville d’Aix à le reconnaître comme tel. « C’est effrayant la vie », aimait-il à dire… Un ouvrage richement illustré pour plonger dans l’œuvre et le motif favori de Cezanne : la Provence.
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La bastide familiale de la famille Cezanne fut le centre de gravité et le laboratoire de la création du jeune Paul. Elle lui servit également parfois de sujet.