« Tout dans la nature se décrit selon la sphère, le cylindre et le cône ». Un principe devenu élémentaire, connu par cœur de tous les étudiants en école d’art. Paul Cezanne est devenu le grand maître qui réconcilie les classiques et les modernes, tant son influence, incontournable, fut revendiquée par des artistes aussi différents que Paul Sérusier, Henri Matisse, Pablo Picasso, Antoine Bourdelle, Aristide Maillol, Kasimir Malevitch et Mark Rothko.
Éternel refusé des Salons, Cezanne ne participera qu’à la première des expositions impressionnistes [en 1874] avant de s’en retourner à Aix-en Provence où il travaille dans son atelier du Jas de Bouffan. C’est que l’artiste, bourru, ne s’intéresse pas aux mondanités et noue peu de liens avec le milieu d’avant-garde, à l’exception notable de Camille Pissarro. Subjectif, synthétique dans les couleurs comme dans les formes, son style reste attaché d’abord à l’observation de la nature, pour laisser à la postérité de nouveaux classiques dans tous les genres, de la nature morte au nu.
La signature de Paul Cezanne
Au nord de la Loire, tout le monde orthographie « Cézanne » avec un accent aigu. Pourtant, le peintre, attaché à ses racines provençales, s’en serait vraisemblablement scandalisé, puisque aucun registre d’état civil d’Aix-en-Provence n’accentue le « e », ni pour lui, ni pour son père. D’ailleurs, la Société Paul Cezanne use exclusivement de cette graphie. Le seul accent qu’avait Cezanne sortait de sa bouche : c’est ce parler chantant, tremblant à en faire « vibrer la vaisselle » comme s’en souvient le cinéaste Jean Renoir, qui se rappelle aussi des deux jurons favoris du compagnon de route de son père, « châtré » et « jean-foutre », dont il se régalait de rouler les « r ».
Paul Cezanne, À gauche, « Autoportrait », 1875–1877. À droite, « Portrait de Emile Zola », vers 1862–1864.
Huiles sur toile • Coll. Neue Pinakothek, Munich. Coll. musée Granet, Aix-en-Provence • © Bridgeman Images. © Jean Bernard. All rights reserved 2025 / Bridgeman Images
Elle a inspiré à Danielle Thompson le film Cezanne et moi en 2016. L’amitié légendaire du peintre et de l’écrivain remonte au collège où le premier, costaud, vient au secours du second, d’un an plus jeune que lui et gringalet, quand il est sévèrement molesté par d’autres élèves. Reconnaissant, Zola offre le lendemain une corbeille de pommes à Cezanne. A-t-il l’épisode en tête quand il déclare plus tard : « Avec une pomme, je veux étonner Paris ! » ? Il s’ensuit une longue amitié accompagnée d’une correspondance.
Paul Cezanne, Le Plateau de pommes, vers 1877
Huile sur toile • 45,8 × 54,7 cm • Coll. The Art Institute of Chicago
En 1886, Cezanne reçoit L’Œuvre, récit des Rougon-Macquart dans lequel on pourrait lire une allusion au peintre. On pensait que les échanges s’étaient rompus après que Cezanne a froidement accusé réception du livre, mais, en 2013, a ressurgi, dans une vente, une lettre chaleureuse de Cezanne à Zola, datée de 1887. Un élément qui a suffi à l’expert Henri Mitterand pour balayer la thèse de la brouille. Ce qui est certain, c’est qu’aux funérailles de Zola, en 1902, Cezanne est inconsolable.
Paul Cezanne, Achille Emperaire, entre 1867 et 1868
huile sur toile • 201 × 121 cm • Coll. musée d’Orsay, Paris
Outre une formation à l’École d’art gratuite d’Aix puis quelques séances à l’Académie suisse, à Paris, Cezanne se forme lui-même, comme copiste au Louvre dans les années 1860 : « Il faut aller au Louvre par la nature et revenir à la nature par le Louvre… » Il est particulièrement friand de Greco, des peintres vénitiens, et, pour les modernes, d’Eugène Delacroix et de Gustave Courbet.
Autant d’artistes à la touche expressive, qui lui inspirent des compositions où la pâte est étalée de grossiers traits de couteau. Une période qu’on qualifierait de « brutaliste » aujourd’hui mais que l’artiste, jamais avare d’un mot fleuri, appelait plus joliment « couillarde » . Selon le propos d’une exposition en 2014, celle-ci serait très redevable à l’influence du peintre oublié Achille Emperaire, autre Aixois à Paris et aîné de Cezanne, qui joua un rôle de mentor avant la période impressionniste.
Paul Cezanne, Portrait de la femme de l’artiste, 1877
Huile sur toile • 59 × 49 cm • Coll. National Museum, Stockholm • © Bridgeman Images
En 1869, Cezanne rencontre à l’Académie suisse le modèle Hortense Fiquet, mieux connue comme « la Belle Biquette ». Cette dernière le suit lorsqu’il fuit la guerre franco-prussienne en se réfugiant à l’Estaque l’année suivante. Elle donne en 1872 naissance à leur unique enfant : Paul Cezanne fils. Le père du peintre, le banquier Louis-Auguste Cezanne, est le meilleur actionnaire de son fils, pour le soutenir financièrement et lui faire construire un bel atelier au Jas de Bouffan.
Nul doute qu’en apprenant ce concubinage le patriarche aurait fermé son portefeuille à l’artiste, qui lui dissimule donc tout de son union et de son enfant avec la complicité d’amis, dont le docteur Gachet… Il faudra attendre 1886 et le mariage de Paul et Hortense, pour que toute la vérité soit faite, et que les grands-parents rencontrent leur petit-fils. On raconte alors que les deux époux ne s’aiment guère ; pourtant, quand à cause de son diabète, Paul (père) est pris d’insomnies avec de violentes migraines, Hortense le relaxe en lui murmurant des poèmes de Baudelaire…
Paul Cezanne, La Montagne Sainte-Victoire, vue des Lauves, 1904–1906
Huile sur toile • 59,9 × 72,2 cm • Coll. Kunstmuseum, Bâle • © Bridgeman Images
Il est un site naturel ancré au plus profond de la vision de Cezanne. Il s’agit de la montagne Sainte-Victoire, culminant à 1 011 mètres au sein de la chaîne pyrénéo-provençale, qui apparaît dans pas moins de 80 de ses œuvres. À l’instar de William Turner et de Claude Monet, Cezanne est intransigeant sur le travail face au motif, et poursuit particulièrement les contours du mont dans les dernières années de sa vie. Le 15 octobre 1906, rien ne l’arrête, ni la pluie, ni l’orage, pour peindre sa muse rocheuse jusqu’à l’épuisement. Cezanne passe une semaine d’agonie, frappé de pleurésie, mais trouve la force de se relever, péniblement, pour poser ça et là des touches de peinture sur la multitude de toiles inachevées, avant de s’éteindre dans la nuit du 22 au 23 octobre.
À droite : « Nature morte avec pain et œufs » de Paul Cézanne (1865) / À gauche : Mosaïque numérique à rayons X de l’œuvre « Nature morte avec pain et œufs » (24 mai 2022)
Huile sur toile • 59.1 × 76.2 cm • Coll. Cincinnati Art Museum, Cincinnati • © Cincinnati Art Museum
On découvre de nouveaux Cezanne, ou plutôt des Cezanne cachés, jusque dans les années 2020. Ainsi, en 2022, Serena Urry, conservatrice au Cincinnati Art Museum, passe aux rayons X la Nature morte avec pain et œufs (1865) pour y révéler un autoportrait daté de 1860, soit le plus ancien connu, sous les couches de peinture.
Tandis qu’en 2023, lors d’une campagne de restauration de la bastide du Jas de Bouffan, l’existence de fragments de peinture sous les couches de plâtre et d’enduit est soupçonnée par les équipes. Les traces d’une fresque ont ainsi pu être mises au jour. Celle-ci s’étend sur six mètres carrés et représente une entrée de port avec oriflammes. Elle fut sans doute la première peinture de Cezanne lors de l’acquisition du domaine en 1859, et un signe éloquent d’une ambition de s’attaquer au grand décor.
Cezanne au Jas de Bouffan
Du 28 juin 2025 au 12 octobre 2025
www.museegranet-aixenprovence.fr
Musée Granet • Place Saint-Jean de Malte • 13080 Aix-en-Provence
www.museegranet-aixenprovence.fr
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