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Le Puy-en-Velay

Chagall, Kertész, Dubuffet… Quand l’art moderne regarde la ruralité au musée Crozatier

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Si la campagne attire de plus en plus de citadins en quête de sens, elle intéresse aussi désormais les grandes institutions muséales. Après « Artistes et paysans » aux Abattoirs de Toulouse, cap sur le musée Crozatier du Puy-en-Velay, qui consacre au thème de la ruralité une exposition riche de 70 chefs-d’œuvre issus des collections du Centre Pompidou. Peintures, photographies, installations d’art contemporain… Un panorama d’ampleur, sensible et passionnant.
Marc Chagall, Le Marchand de bestiaux
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Marc Chagall, Le Marchand de bestiaux, 1922–1923

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Huile sur toile de lin • 99,5 x 180 cm • Coll. Centre Pompidou • © Ville de Grenoble / Musée de Grenoble – J.L. Lacroix / Adagp, Paris 2024

La ruralité dans l’art moderne, vue par le prisme de 70 œuvres du Centre Pompidou ? L’idée vient du musée Crozatier. Situé certes en plein centre du Puy-en-Velay, l’institution fondée en 1820 est entourée de champs et d’élevages, la Haute-Loire comptant plus de 4 500 exploitations agricoles. C’est une richesse, mais c’est aussi un défi : comment parler à ce public rural ? L’exposition « À travers champs » offre une belle réponse à cette question. Et une médiatrice nous le confirme dans un sourire : depuis son ouverture, les agriculteurs sont nombreux à venir contempler les toiles de Georges Braque, de Kasimir Malevitch ou de Natalia Gontcharova, et commenter les évolutions de la paysannerie face aux photographies de Marc Riboud, de François Kollar ou de Martine Franck.

Il faut d’emblée souligner l’originalité du thème, tant l’art du XXe siècle est lié aux révolutions de la ville, à ses lumières, sa vitesse, sa fièvre. « L’art moderne (…) est étroitement associé à la réalité urbaine, ses principaux protagonistes étant rattachés à l’univers des villes », appuient ainsi en ouverture du catalogue Xavier Rey et Laurent Le Bon, respectivement directeur du musée national d’Art moderne et président du Centre Pompidou. À la veille de sa fermeture pour travaux, l’institution parisienne a été sollicitée par le musée Crozatier à la suite d’une précédente réussite, une exposition autour de l’exercice de l’autoportrait conçue en 2023 grâce à de nombreux prêts du musée d’Orsay.

Alternances entre peintures et photographies

En se tournant ainsi vers les institutions nationales, le musée du Puy-en-Velay veut voir grand, et attirer un public toujours plus nombreux et divers. On notera d’ailleurs ses efforts importants en matière de médiation, les canapés moelleux qui peuplent les salles pour que chacun puisse s’attarder face aux œuvres (et ce n’est pas un détail, mais bel et bien une volonté), ses nombreux jeux pour interagir avec leurs motifs… Des initiatives précieuses, qui complètent bien le parcours de l’exposition. Lequel joue d’alternances entre peintures et photographies. On s’arrête ainsi d’abord sur une Femme à la houe (1912) dessinée à la sanguine par Georges Dorignac (1879–1925), toute courbée sur son effort et pourtant massive, son corps s’étirant jusqu’aux limites de la feuille de papier. Ici, la ruralité, c’est le corps et la terre, l’effort et la sueur.

André Kertész, Les Amis
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André Kertész, Les Amis, 1917

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Épreuve gélatino-argentique • 19,7 × 24,7 cm • Coll. Centre Pompidou • © Centre Pompidou, MNAM-CCI / Philippe Migeat / Dist. GrandPalaisRmn © GrandPalaisRmn

Non loin de là, le photographe allemand August Sander (1876–1964) immortalise dans un tout autre style trois Jeunes paysans allant danser, Westerwald (1914). Des adolescents endimanchés, canne à la main dans un chemin de terre, qui posent avec application, un peu figés, comme le requiert la technique de la photographie à la chambre de Sander. Rien à voir avec la sensibilité émue d’André Kertész (1894–1985) face aux paysans de sa Hongrie natale, à cet enfant qui joue dans l’herbe avec un agneau [ill. ci-dessus], à cette femme qui allaite son bébé dans un intérieur rustique. La campagne, c’est aussi ce quotidien-là, banal, regardé avec émotion par un photographe à l’approche délicate.

Paysans et paysages

Ému, le pinceau de Marc Chagall (1887–1985) l’est intensément. Lui qui peint, exilé à Paris, le Vitebsk de son enfance, son Marchand de bestiaux (1922–1923) à l’allure fantasmagorique, sa Récolte (après 1911) au soleil rouge. Si la campagne est bien souvent liée aux souvenirs de la terre natale, elle peut être aussi celle de la terre d’élection, où les artistes déménagent une fois devenus adultes et confirmés, telle Joan Mitchell (1925–1992) à Vétheuil, en 1967 (Champs, 1990). C’est aussi la Scène de cueillette (vers 1930) de la Russe Natalia Gontcharova (1881–1962), installée dans le sud de la France, qui peint ici un paysage bucolique heureux – tout en contraste avec les Porteuses signées vingt ans plus tôt, en 1911, et dont le trait rigide s’inspire de gravures populaires russes.

Raoul Dufy, Dépiquage
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Raoul Dufy, Dépiquage, 1953

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Huile sur toile • 129 × 161 cm • Coll. Centre Pompidou • © Centre Pompidou, MNAM-CCI / Jean-François Tomasian / Dist. GrandPalaisRmn

Raoul Dufy (1877–1953) porte quant à lui sur la campagne le regard émerveillé d’un artiste en vacances, lui qui passera trois étés à Langres, en Haute-Marne, et peindra des moissons et un Dépiquage (1953) tout illuminé de la teinte dorée des blés. Marc Riboud (1923–2016) voyage pour sa part jusqu’en Chine afin d’observer les travaux difficiles des paysans… Tandis que Georges Braque (1882–1963), pour son œuvre ultime – la dernière qu’il retouche avant sa mort –, semble regarder vers Van Gogh en peignant une Sarcleuse (1961–1963), lugubre dans un champ de blé surplombé d’un ciel sombre.

Campagne plastique

Les artistes voient aussi dans la campagne de pures propriétés plastiques. Ce sont les Nervures de feuille (vers 1935) photographiées en gros plan par François Kollar (1904–1979), la Vendange (1958) abstraite aux couleurs de raisins peinte par Roger Bissière (1886–1964)… Ou encore les Champs de melons dans le Luberon (1976) de Martine Franck (1938–2012), illustration quasi science-fictionnelle de ce que l’agriculture intensive peut faire de plus étrange, avec ces champs parcourus de lignes droites brillant sous le soleil.

François-Xavier Lalanne, Troupeau de moutons (détail)
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François-Xavier Lalanne, Troupeau de moutons (détail), 1965–1979

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Installation, peau de mouton, métaux, bois • Dimensions variables • Coll. Centre Pompidou • © Centre Pompidou, MNAM-CCI / Philippe Migeat / Dist. GrandPalaisRmn © Adagp, Paris 2024

Et puis, il y a la fantaisie pure. Celle du Troupeau de moutons (1965–1979) de François-Xavier Lalanne (1927–2008), assises molletonnée aux allures animales, qui bêlent dans le parcours permanent. Celle de Jim Dine (né en 1935) aussi, qui crée un gros cœur sculptural avec de la paille. Ou encore celle de Dado (1933–2010), lequel signe une composition fourmillante de détails à la Jérôme Bosch, théâtre d’une campagne débridée peuplée de créatures monstrueuses. Bref, la ruralité est plurielle, travailleuse, quotidienne, fantasque, sensuelle, sensible.

Son exploration offre un bon prétexte pour se rendre au musée Crozatier, institution atypique aux collections encyclopédiques (archéologie, beaux-arts, histoire, sciences), installée dans un palais immense ouvrant sur un parc, et sortie d’une petite décennie de travaux en 2018. Une visite que l’on recommande chaudement.

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À travers champs. Modernité et ruralité dans la collection du Centre Pompidou

Du 29 juin 2024 au 5 janvier 2025

www.musee.patrimoine.lepuyenvelay.fr

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