MUSÉE D'ORSAY

Christian Krohg, le Zola norvégien de la peinture et maître de Munch, révélé au musée d’Orsay

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Publié le , mis à jour le
C’est l’une des révélations de 2025 : peintre majeur en Norvège, Christian Krohg (1852–1925) est encore un inconnu en France. Maître d’Edvard Munch, il est surtout un grand chef d’École, qu’il veut résolument tournée vers la modernité et engagée au service du peuple. Le musée d’Orsay offre à voir une sélection éblouissante de ses œuvres.
Christian Krohg, La Mère endormie [Sovende mor]
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Christian Krohg, La Mère endormie [Sovende mor], 1883

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Huile sur toile • 107,5 × 142 cm • Coll. Kode Bergen Art Museum, Bergen • Photo Kode / Dag Fosse

La mer est agitée mais le pêcheur contrebraque de toute force : le bateau tanguera mais ne chavirera pas. Avec une image digne de Moby-Dick, Christian Krohg résume la lutte éternelle entre l’homme et la nature. Nulle anecdote pittoresque ni sublime romantique et seul le ciré jaune situe l’action dans le présent. La marine ne se traite plus en panorama mais en gros plan afin de concentrer toute l’attention sur la figure humaine, seul sujet qui vaille aux yeux du peintre.

Peintre, journaliste et chef d’École, Krohg est surtout un regard sensible et engagé, tout entier tourné vers son peuple et la modernité. Aussi, deux ans et demi seulement après le succès phénoménal d’Edvard Munch. Un poème d’amour, de vie et de mort, le musée d’Orsay fait le pari osé de consacrer une exposition à un autre peintre norvégien, bien moins célèbre que son successeur. Sa première rétrospective hors de Scandinavie.

Christian Krohg, La Barre sous le vent ! [Hardt le]
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Christian Krohg, La Barre sous le vent ! [Hardt le], 1882

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Huile sur toile • 50 × 60 cm • Coll. Nasjonalmuseet, Oslo • Photo Nasjonalmuseet / Jaques Lathion

Au XIXe siècle, la Norvège est inféodée à la couronne de Suède. Tout est à inventer pour les peintres dans un pays dont la capitale, Christiania (actuelle Oslo), ne dispose d’aucune Académie. Krohg se forme comme les plus ambitieux de sa génération en Allemagne dans les années 1870, puis peint sur le motif dans le village de pêcheurs de Skagen, au Danemark, pour mieux épouser l’idéal naturaliste de peinture en plein air. Un séjour à Paris en 1881–1882 avec son confrère Frits Thaulow sonne comme une révélation pour les pionniers de la peinture moderne nationale : Thaulow se chargera des paysages et Krohg, de la vie quotidienne.

Christian Krohg, Portrait du peintre suedois Karl Nordström [Den svenske maler Karl Nordström]
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Christian Krohg, Portrait du peintre suedois Karl Nordström [Den svenske maler Karl Nordström], 1882

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Huile sur toile • 61 × 46,5 cm • Coll. Nasjonalmuseet, Oslo • Photo Nasjonalmuseet / Børre Høstland

Outre la lumière, Krohg s’approprie les principes non-conventionnels de composition de Gustave Caillebotte. Un portrait du peintre suédois Karl Nordström sonne ainsi comme une citation directe de L’Homme au balcon. « Tout est question de cadrage » ! L’artiste martèle cet enseignement à ses élèves, dans l’école gratuite et mixte de dessin qu’il inaugure en 1884 à Christiania, que fréquenteront notamment Edvard Munch mais aussi Oda Lasson, sa future compagne. L’emploi d’angles de vues rapprochés et photographiques sont surtout l’occasion de braquer le regard au plus près de l’intimité du sujet.

Christian Krohg, Jeune fille malade [Syk pike]
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Christian Krohg, Jeune fille malade [Syk pike], 1881

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Huile sur toile • 102 × 58 cm • Coll. Nasjonalmuseet, Oslo • Photo Nasjonalmuseet/Børre Høstland

Dès 1881, avec L’Enfant malade, Krohg expose sans détour son ambition : dépeindre la réalité sociale dans ce qu’elle a de plus cruel. Munch, qui s’emparera du sujet quelques années plus tard, garde en mémoire l’humanité du maître, « le seul peintre capable de descendre de son trône et d’éprouver de la compassion sincère pour ses modèles. » Avec La Lutte pour l’existence en 1889, Krohg détourne le fameux « struggle for life » de Charles Darwin pour pointer le cynisme d’une société qui laisse mourir de faim sa population. L’œuvre-manifeste est surtout un argument de lutte en faveur d’une protection sociale.

Un militant de son siècle

L’engagement n’est pas un vain mot pour Krohg, organisateur de la grève des artistes de 1884, portraitiste des figures de la bohème osloïte – dont il est l’un des leaders avec l’écrivain Hans Jæger – comme des militants socialistes. Au cœur de la vie politique, le peintre est aussi journaliste pour le quotidien de gauche Verdens Gang auquel il livre chroniques et dessins de presse. Son combat auprès de la bohème vise d’abord à renverser les valeurs piétistes de la bourgeoisie dont les premières victimes sont les femmes.

Christian Krohg, Albertine dans la salle d’attente du médecin de police [Albertine i politilegens ventevaerelse]
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Christian Krohg, Albertine dans la salle d’attente du médecin de police [Albertine i politilegens ventevaerelse], 1885–1887

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Huile sur toile • 210 × 325,4 cm • Coll. Nasjonalmuseet, Oslo • Photo Nasjonalmuseet / Børre Høstland

En 1886, Christian Krohg écrit Albertine, l’histoire d’une femme violée par un policier et qui, à la suite d’un examen gynécologique au poste de police, sombre dans la prostitution. Le scandale provoqué vaut la censure du roman et un procès lors duquel l’artiste devient porte-parole de ces femmes martyrisées, en affirmant que son récit est authentique : il ne fait que reprendre la confidence d’un modèle féminin.

La chronique de la vie de pêcheurs

Christian Krohg est-il le Zola de la peinture ? Son regard des gens simples de ce « peuple du Nord » n’est jamais misérabiliste, mais sincère et intimiste. Alors qu’il passe régulièrement l’été à Skagen dans les années 1880 et s’attache à la famille Gaihede qui l’héberge régulièrement, le peintre chronique la vie de ces pêcheurs qui vivent à trois générations sous le même toit. En une quarantaine de tableaux, il livre une véritable saga sociale, sorte de Rougon-Macquart en images.

Christian Krohg, Portrait de la peintre Oda Krohg, [Maleren Oda Krohg]
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Christian Krohg, Portrait de la peintre Oda Krohg, [Maleren Oda Krohg], 1888

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Huile sur toile • 86,4 × 68,8 cm • Coll. Nasjonalmuseet, Oslo • Photo Nasjonalmuseet / Børre Høstland

Selon l’idéal réaliste de Gustave Courbet, Christian Krohg entend décrire sa propre existence. Celle-ci est marquée par l’amour d’Oda, disciple rencontrée en 1884 alors qu’elle vient de quitter un riche mari en emmenant ses deux enfants. Se dessine un couple libre, affranchi des valeurs chrétiennes et bourgeoises, au premier rang desquelles le mariage.

Krohg immortalise les traits de la femme libre dans un portrait où, souriante et vêtue de rouge, elle semble défier le spectateur. Il sait aussi la dépeindre douce et maternelle, comme Oda portraiture Christian en père attentionné, chose qui n’a rien d’anodin pour l’époque. Quelques mois après la naissance de leur deuxième enfant, Per, il rend un hommage à sa femme, sa fille et ses beaux-enfants, attendris autour du bébé au bain. Le couple invente une nouvelle vision de la famille, construite sur l’amour : même intime, l’art de Krohg reste politique.

Christian Krohg (1852-1925). Le peuple du nord

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