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Rodez & Biot

Deux expos à la redécouverte de Fernand Léger

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De joyeux ouvriers suspendus à des poutrelles métalliques, des cyclistes au visage serein… On ne présente plus les constructions multicolores du peintre Fernand Léger (1881–1955), qui voyait la modernité comme une fête ! Mais l’artiste avait plus d’un tour dans son sac. À Rodez, une exposition rappelle son amitié inattendue avec Pierre Soulages, maître du noir ; à Biot, une autre, stupéfiante, révèle ses talents méconnus de cinéaste, de pionnier du stop-motion, de créateur de décors et de costumes de films visionnaire…
Anonyme, Vue du décor futuriste de Fernand Léger pour  L’Inhumaine de Marcel L’Herbier
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Anonyme, Vue du décor futuriste de Fernand Léger pour L’Inhumaine de Marcel L’Herbier, vers 1923

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La Cinémathèque française, Paris • © photo Coll. Cinémathèque française

Jaune citron, rouge vif, bleu… Accrochées aux murs blancs, les couleurs vives de Fernand Léger, mêlées à d’épaisses lignes et formes géométriques d’un noir d’encre, explosent et pétaradent. On croirait entendre les détonations du moteur de cette automobile à l’arrêt, trifouillée par un mécano du dimanche à l’arrière-plan de Partie de campagne (1954), immense et réjouissant chef-d’œuvre prêté par la fondation Maeght !

Fernand Léger, La Joconde aux clés
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Fernand Léger, La Joconde aux clés, 1930

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Musée national Fernand Léger, Biot • Photo ©RMN Grand Palais (musée Fernand Léger) Gérard Blot ; © Adagp, Paris 2022

Le Mécanicien (1918), Les Danseuses aux oiseaux (1953), Le Jongleur et les acrobates (1943), La Grande Parade sur fond rouge (1953), Le Campeur (1954), La Joconde aux clés (1930)… C’est un cortège de chefs-d’œuvre rassemblés grâce à 25 prêteurs, dont le Centre Pompidou et le musée national Fernand Léger de Biot, qui compose cette exposition du musée Soulages à la gloire du Léger mythique et bien connu : celui qui a participé à l’émergence du cubisme en chantant les louanges de la ville moderne, du monde ouvrier et de l’âge d’or des loisirs porté dans les années 1930 par le Front Populaire. Si ce superbe parcours de 86 œuvres ne réserve pas de grosse surprise pour ceux qui connaissent bien l’œuvre du peintre, la localisation de l’exposition met l’accent sur un fait méconnu : Fernand Léger et Pierre Soulages étaient de grands amis !

« T’as raison mon vieux, il n’y a que le noir et le blanc ! »

« La couleur est […] une matière première indispensable à la vie » écrit Léger en 1946. A priori, il n’est donc pas fait pour s’entendre avec Soulages qui lui ne jure que par le noir, négation même de la couleur ! Pourtant, un jour, admiratif devant un panneau de céramique noire et blanche du Ruthénois, le Normand se serait incliné en lui lançant : « T’as raison mon vieux, il n’y a que le noir et le blanc ! ». Tous deux se sont rencontrés à la galerie Louis Carré (leur galeriste commun) en 1946. Ensemble, ils participeront en juillet 1952 au spectacle de nuit mis en scène par Maurice Cazeneuve au château d’Amboise pour le 500e anniversaire de la naissance de Léonard de Vinci, en réalisant chacun le décor d’un podium.

Fernand Léger, Les Disques dans la ville
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Fernand Léger, Les Disques dans la ville, 1920

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Centre Pompidou – Musée national d’art moderne – Centre de création industrielle, Paris • © Adagp, Paris 2022 / Photo Centre Pompidou, MNAM-CCI, dist. Rmn-Grand Palais /Jacques Faujour

Aujourd’hui âgé de 102 ans, Soulages considère Léger, de 38 ans son aîné, comme le modèle de l’artiste moderne. Le peintre fait même partie, avec Hans Hartung, Pierrette Bloch et Gaston Chaissac, des seuls artistes dont le maître du noir a accroché des œuvres chez lui ! « Soulages aime son usage du noir profond, qui se manifeste par des traits épais, des rectangles et d’autres formes géométriques lui permettant de structurer ses tableaux et d’en faire ressortir les couleurs, analyse Benoît Decron, conservateur en chef du patrimoine, directeur du musée Soulages et co-commissaire de l’exposition avec l’historien de l’art Maurice Fréchuret. Il admire aussi chez lui sa puissante simplicité, sa constance et son intemporalité, qui font qu’il a survécu à tous les mouvements artistiques. »

Fernand Léger, Le Remorqueur
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Fernand Léger, Le Remorqueur, 1920

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Musée de Grenoble • Photo ©Ville de Grenoble Musée de Grenoble / J.L. Lacroix ; ©Adagp, Paris 2022

Vestiges de ses études d’architecture, les réseaux de lignes et de poutres (Les Constructeurs, 1952) de Fernand Léger, ainsi que ses volumes aux arêtes nettes évoquant les bâtiments modernistes du Corbusier (Composition aux trois figures, fond bleu, 1931), partagent aussi certaines similitudes avec les immenses peintures noires de Soulages… dont la solennité architecturale rappelle celle du monolithe de la scène d’ouverture de 2001, L’Odyssée de l’espace de Stanley Kubrick (1968) !

Un visionnaire du cinéma

Mais le cinéma est, plus qu’à Soulages, un thème cher à Léger. Première exposition à se consacrer entièrement à ses rapports avec le grand écran, « Léger et le cinéma » présentée à Biot fourmille d’informations étonnantes sur le peintre en dévoilant la place essentielle, mais largement méconnue, du 7e art dans son œuvre. Et le fait apparaître plus que jamais comme un visionnaire.

Léger s’est joint aux pionniers qui ont transformé le cinéma en art qui, en retour, a nourri sa peinture.

Fasciné par cette fabrique d’images mobiles qui incarne le tourbillon de la vie moderne, Léger s’est en effet joint aux pionniers qui ont contribué à transformer le cinéma en art. En retour, celui-ci a nourri sa peinture. Une bobine de pellicule apparaît dans sa Nature morte au masque de plâtre (1927), tandis que le montage novateur et dynamique de La Roue d’Abel Gance (1922) – son film fétiche dont il suit le tournage et pour lequel il dessine des affiches – et les visions chaotiques de son personnage principal, un cheminot fou de sa locomotive lancée à pleine vitesse, lui inspirent notamment Les Disques dans la ville (1920), tableau où panneaux de signalisation, publicité et éléments de décor urbain s’entrechoquent par fragments comme dans un kaléidoscope.

Thérèse Bonney, Fernand Léger face à Charlot
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Thérèse Bonney, Fernand Léger face à Charlot, 1929

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© The Regents of the University of California © Adagp, Paris, 2022 / photo Rmn-Grand Palais (musée Fernand Léger) / François Fernandez

C’est en 1916 que Léger découvre le cinéma, lorsque son ami Apollinaire l’emmène voir un film de Charlie Chaplin. Subjugué par l’inventivité de Charlot et ses mouvements saccadés qui en font à ses yeux l’incarnation de l’homme moderne (un homme-machine !), l’artiste ne cessera de rendre hommage au vagabond et son chapeau melon, notamment avec ses illustrations cubistes du poème « Die Chapliniade » d’Yvan Gall (1920), puis en 1924, ses marionnettes cubistes en bois à son effigie, qu’il compte utiliser pour un film d’animation et fera apparaître dans son célèbre film Ballet mécanique.

Georges « Djo » Bourgeois, L’Inhumaine (Marcel L’Herbier)
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Georges « Djo » Bourgeois, L’Inhumaine (Marcel L’Herbier), vers 1924

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affiche • La Cinémathèque française, Paris • © photo Coll. Cinémathèque française

En 1923–1924, Léger fait partie des artistes, architectes et designers de renom (parmi lesquels Robert Mallet-Stevens et René Lalique) sollicités par Marcel L’Herbier pour les décors d’un étonnant film de science-fiction moderniste, L’Inhumaine. Pour le laboratoire futuriste du jeune savant héros de l’intrigue, Léger imagine un décor mobile follement avant-gardiste, dont tous les éléments bougent et clignotent, fait de formes géométriques en relief (dont un écran préfigurant l’invention de la télévision) qu’il découpe dans du bois et assemble lui-même, armé d’une scie et de clous [ill. en Une]. Une transposition en trois dimensions de ses peintures les plus radicales !

Des projections cinématographiques dans le ciel

Léger est même trop en avance sur son temps. Avide de rivaliser avec la modernité du Metropolis de Fritz Lang (1927), il imagine dans les années 1930, pour un film de science-fiction d’Alexander Korda, une série de costumes épurés aux formes géométriques (dont seules subsistent les photographies des maquettes) faits de porcelaine, de verre souple et de métaux transparents. Trop novateurs pour être retenus ! Pour l’Exposition internationale de 1937, le visionnaire se heurte encore à un nouveau refus lorsqu’il propose des « projections cinématographiques dans le ciel, sur des pignons d’immeubles » pour inonder la ville de « couleurs vives et mobiles », préfigurant ainsi le mapping vidéo, aujourd’hui si populaire !

Fernand Léger, The Girl with the Prefabricated Heart
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Fernand Léger, The Girl with the Prefabricated Heart, 1947

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court-métrage de Fernand Léger pour Dreams that
Money Can’t Buy de Hans Richter

Centre Pompidou – Musée national d’art moderne – Centre de création industrielle, Paris • © Estate Hans Richter / photo Collection Lobster Films

Avec Blaise Cendrars, Jean Epstein ou encore Henri Langlois, Léger travaille à de nombreux projets de films qui ne verront jamais le jour. Mais en 1944, il réalise la séquence « The Girl with the Prefabricated Heart », incluse dans le film Dreams that Money Can Buy de Hans Richter, premier long-métrage expérimental en technicolor qui remportera le « Prix de la contribution la plus originale au progrès du cinématographe » à la Mostra de Venise en 1947. Pour ce court-métrage fou et plein d’humour grinçant mettant en scène des mannequins, Léger expérimente la technique du stop-motion, base du cinéma d’animation, en plaçant ses « poupées » image par image, pour ensuite créer le mouvement grâce à un montage rapide. Une technique encore marginale à l’époque, bien que déjà utilisée pour certains effets spéciaux dans Le Monde perdu (1925) et King Kong (1933).

 « Il n’y a rien à y comprendre, juste à se laisser hypnotiser par le mouvement et le rythme. »

En 1924, Fernand Léger coréalise avec le cinéaste américain Dudley Murphy le premier film sans scénario : Ballet mécanique, où apparaît Kiki de Montparnasse, muse de Man Ray, et qui reste aujourd’hui l’emblème du film expérimental d’avant-garde. Objets industriels en mouvement, montage rapide et saccadé, enchaînement kaléidoscopique d’images fractionnées de cylindres, pistons, engrenages et tourne-disques… « C’est l’esthétique du collage portée à l’écran. Il n’y a rien à y comprendre, juste à se laisser hypnotiser par le mouvement et le rythme » décrypte Anne Dopffer, directrice des musées nationaux du XXe siècle des Alpes-Maritimes. Ce que l’on sait moins, c’est que Léger n’a cessé de remanier ce film en le remontant et en le colorisant pour en créer mille versions différentes.

En guise de fond sonore, le compositeur américain George Antheil avait écrit la partition d’un véritable tintamarre pensé pour être joué par des instruments mécaniques, sans musiciens. Impossible à réaliser à l’époque, et trop rapide pour être jouée par de vraies personnes, cette musique prend enfin vie telle qu’elle avait été pensée par lui, grâce à une installation conçue par le musicien autrichien contemporain Winfried Rietsch, qui la présente dans l’exposition de Biot : un orchestre mécanique piloté par un logiciel informatique, permettant à un ensemble d’instruments d’époque (pianos, percussions, xylophones, sirènes, sonneries…) de s’actionner seuls devant nos yeux, en synchronisation avec le film projeté sur grand écran. La seule vraie façon d’apprécier cette œuvre démentielle !

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Fernand Léger. La vie à bras-le-corps

Du 11 juin 2022 au 6 novembre 2022

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Fernand Léger et le cinéma

Du 11 juin 2022 au 19 septembre 2022

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Retrouvez dans l’Encyclo : Fernand Léger Pierre Soulages

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